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La communauté Saint-Martin pourrait représenter entre 20 et 40 % du clergé actif en France dans trente ans

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De Mikael Corre sur le site du journal la Croix :

Communauté Saint-Martin, l’avenir de l’Église de France ?

Communauté Saint-Martin, l’avenir de l’Église de France ?

Cérémonie d'ordination de 13 prêtres à la basilique d'Evron, le 26 juin 2021. Sébastien Leban / Divergence

En quarante-cinq ans, cette communauté de prêtres classiques, née à Gênes (Italie), est devenue l’un des principaux pourvoyeurs du clergé français. Elle vient d’arriver au Mont-Saint-Michel et devrait prendre une place de plus en plus importante dans l’Église de France.

Souvent, la communauté Saint-Martin crispe. Par exemple quand on annonce son arrivée imminente au Mont-Saint-Michel en remplacement d’un prêtre de la Mission de France. Faut-il imaginer une escouade d’abbés en soutane à l’assaut de l’abbatiale ? Certes, le débarquement est le mode de déplacement préféré de cette communauté, dont les statuts précisent que « la formation au séminairea pour but de constituer un corps mobile (de prêtres) préparé au ministère diocésain ». La formulation est un peu martiale, à l’image de saint Martin, ancien légionnaire romain, et traduit bien la vocation originelle de cette communauté : former des curés prêts à débouler dans les paroisses où il n’y en a plus. SOS églises vides.

→ À LIRE. Un prêtre de la communauté Saint-Martin nommé recteur du sanctuaire du Mont-Saint-Michel

Ce service et toute l’ingénierie des « Saint-Martin » – prêtres envoyés en petits groupes, règles de vie communautaire, formation continue, suivi, etc. – sont très prisés des évêques qui les jugent souvent « fiables », et même plus adaptables à la pastorale du diocèse que d’autres prêtres venus de communautés nouvelles. Une grosse vingtaine d’évêques a fait une demande, actuellement en attente. La liste reste à la discrétion du modérateur général de Saint-Martin, Don Paul Préaux, qui n’a pas souhaité la transmettre à La Croix. « Pour choisir, il faut prendre le temps de connaître les contenus de la mission, les collaborateurs et vérifier si le soutien de l’évêque se fera dans le temps long», note-t-il. L’attente dure en moyenne cinq ans. Déjà 168 prêtres de Saint-Martin sont installés dans trente diocèses.

20 à 40 % du clergé dans trente ans

Leur séminaire d’Évron (Mayenne) forme en ce moment une centaine de jeunes. C’est le plus gros de France, et de loin. Conscients de leur poids à venir, les responsables de la communauté se défendent d’avoir un agenda. « J’ai conscience que je forme des cadres. Certains seront peut-être nommés évêques, je m’en réjouirais, mais ce n’est pas un but en soi », jure Don Paul Préaux. « Ce qui m’importe, c’est surtout de former des pasteurs humbles et audacieux ». Selon les chiffres qui circulent jusqu’au sein de la Conférence des évêques de France, la communauté pourrait représenter entre 20 et 40 % du clergé actif dans trente ans, quand les prêtres nés dans les années 1950 ne seront plus là. Avec à la clé un changement de style.

C’est précisément ce qui fait un peu râler au Mont-Saint-Michel, où des pétitions ont été lancées (pour l’instant peu suivies) contre l’arrivée d’un « Saint-Martin », Don Maurice Franc, pour remplacer le recteur de 72 ans, le père Henri Gesmier, dit « Riton ». Ce prêtre presque toujours en pull, les cheveux en bataille et très marqué par le catholicisme social en vogue à sa sortie de séminaire, a été trente-cinq ans éducateur à la prison de Fleury-Mérogis, dans l’Essonne.

À 59 ans, avec sa coupe courte, ses petites lunettes rondes et sa soutane noire, Don Maurice Franc est différent. Il a beau rabâcher qu’il arrive seul dans cette église minuscule au pied du Mont (2) et pour une « mission exploratoire » de quelques mois (« je suis bien conscient que si on joue les coqs, ce sera la catastrophe ») ; la communauté Saint-Martin a beau dire qu’elle n’est pas sûre de pérenniser son implantation au Mont et le diocèse de Coutances répéter que c’était ça ou une église vide de plus, l’arrivée de Don Maurice Franc inquiète. Le sujet n’est pas tellement sa personnalité mais l’image traditionnelle et à première vue austère de sa communauté aujourd’hui en expansion.

Les 25 et 26 juillet derniers, 26 prêtres de Saint-Martin ont été consacrés dans la basilique Notre-Dame-de-l’Épine, à Évron, lors de deux messes très solennelles accompagnées par une chorale de séminaristes encravatés, a cappella et plus ou moins à l’unisson. À Saint-Martin, on aime le chant grégorien, la liturgie des heures (les laudes, les vêpres…) et tout ce qui se rapproche de l’esthétique bénédictine. Saint-Martin ne forme pas des moines, mais aime emprunter à leur univers.

Familles catholiques classiques

Une certaine radicalité, donc, qui semble attirer. Cette « association cléricale » – le statut canonique de Saint-Martin depuis 2000 – forme en effet de plus en plus de prêtres dans une France où ils sont de moins en moins nombreux. Les entrées au séminaire ont été divisées par dix en un demi-siècle (une réalité que Saint-Martin ne change pas). La communauté se contente d’attirer une grosse partie des vocations restantes, pour la plupart issues de familles catholiques classiquesoù la sacralité de la messe et la figure du prêtre demeurent centrales. Ces dernières années, d’autres séminaires ont joué ce rôle comme ceux de Belley-Ars ou de Toulon. Désormais, un cinquième des prêtres consacrés en 2021 vient de Saint-Martin.

« Arrêtons de nous laisser entraîner par notre époque, entraînons notre époque ! »

abbé Jean-François Guérin

Comment expliquer aujourd’hui cet attrait ? La question, récurrente dans l’histoire de l’Église, se posait déjà il y a huit siècles à propos des franciscains, passés d’une dizaine de frères à plus de 5 000 en vingt ans, ou plus tard, après la Réforme, concernant les jésuites : un millier de membres à la mort du fondateur, Ignace de Loyola, en 1556, et 13 000 cinquante ans plus tard. Pour comprendre le succès, beaucoup plus humble, de Saint-Martin, il faut revenir aux origines, à Gênes, en 1976, au moment où la communauté naît d’un petit groupe d’étudiants parisiens et d’anciens scouts d’Europe aspirant à la prêtrise et réunis autour d’un curé fort en gueule, l’abbé Jean-François Guérin.

Quelques années plus tôt, ce prêtre plutôt traditionnel réunissait déjà de nombreux étudiants pour des adorations à Montmartre et des prières chez les sœurs de Notre-Dame du Bon-Secours, dans le VIe arrondissement parisien. Formé au Séminaire français de Rome, il avait été détaché de son diocèse de Tours pour étudier le droit canonique à l’Institut catholique de Paris. C’est là qu’il observe Mai 68 et prend part aux débats de l’après-Concile, qui opposent les catholiques partisans de l’aggiornamento, c’est-à-dire de l’adaptation de la tradition de l’Église au monde contemporain, et les autres. Lui a choisi, comme en témoigne l’extrait d’une de ses homélies : « Arrêtons de nous laisser entraîner par notre époque, entraînons notre époque ! »

Prédication rugueuse et humour solide

Dans la droite catholique, les temps sont à la mobilisation contre la légalisation de l’avortement. « L’abbé Guérin n’était pas un ultra. Il disait à ceux qui collaient des affiches que ce n’était pas le bon chemin, qu’il fallait passer par la conversion à la vie », explique l’un des deux premiers prêtres de la communauté ordonnés en 1979, Don Gilles Debay. Aujourd’hui encore, les questions de bioéthique sont prééminentes à Saint-Martin. De nombreux prêtres de la communauté ont participé aux différentes éditions de La Manif pour tous.

Au départ, Don Gilles Debay dit avoir été attiré par la prédication « rugueuse, charpentée mais pas janséniste » de l’abbé Guérin. Un prêtre très marqué par l’école française de spiritualité – le Christ au centre de tout –, et qui entrait parfois dans des colères homériques, comme le rappela un membre de la communauté lors de ses funérailles en 2005. Le fondateur, qui n’était ni grand intellectuel, ni grand théologien, semble avoir été bien moins idéalisé que dans d’autres communautés des années 1970. Et c’est peut-être toujours ce qui attire aujourd’hui à Saint-Martin : le style direct, souvent doublé d’un humour solide, que l’on retrouve chez la plupart des membres, très rarement mystiques ou ampoulés.

Communauté Saint-Martin, l’avenir de l’Église de France ?

Il faut aussi rappeler ce qu’ont pu représenter ces années d’après le Concile pour des jeunes qui s’interrogeaient sur leur vocation. Entre la fin des années 1960 et le début des années 1980, 1 500 prêtres français quittent leur ministère, souvent pour se marier. Le taux de départ de ceux ordonnés entre 1960 et 1964 s’élève à 20,3 %. « C’était… pas évident », résume Gilles Debay, qui rejoint en 1976 la communauté naissante, où l’on est assez critique sur la formation des prêtres en France.

À l’invitation de l’archevêque conservateur Giuseppe Siri, elle s’installe en Italie, à Voltri, dans un petit couvent capucin de la banlieue de Gênes, avec, outre Gilles Debay, Jean-Marie Le Gall, Marc Aillet, et Jean-Marc Eychenne (3). Les deux derniers sont aujourd’hui évêques, de Bayonne (Pyrénées-Atlantiques) et de Pamiers (Ariège), avec un style épiscopal très différent, signe que Saint-Martin ne forme pas des clones. Ses membres se défendent d’ailleurs d’avoir un « moule théologique ». L’essentiel de l’enseignement est aujourd’hui assuré par les prêtres de la communauté, mais formés dans différentes universités, à Paris, à Strasbourg ou Rome.

« Intégralement et pas intégristement fidèles à l’Église »

Malgré tout un élu mayennais s’inquiétait récemment auprès du préfet de région de « l’emprise » de plus en forte à Évron et alentour de cette communauté « intégriste ». Pourtant l’abbé Guérin, qui connaît bien Mgr Lefebvre et partage certaines de ses inquiétudes sur la modernité, ne l’a pas suivi au moment du schisme en 1988. À l’époque, il envoie ses futurs prêtres au séminaire inter-diocésain de Gênes, et non à Écône chez les « intégristes » en rupture avec le pape.

Aujourd’hui encore, la plupart des prêtres de Saint-Martin ne sauraient pas célébrer une messe en forme extraordinaire. Mais quand on interroge de vrais traditionalistes, la frontière n’est pas si claire. « Saint-Martin ? Vous savez, on vient des mêmes cercles… », estime le père Guillaume de Tanoüarn, qui a quitté en 2006 le giron lefebvriste pour fonder l’Institut du Bon-Pasteur, reconnu par Rome.

Dans ces cercles, la présence de plus en plus visible de l’islam en France inquiète. Et les lignes écrites au moment de Vatican II sur les « relations avec les religions non chrétiennes » font débat. Dans l’un des cours dispensés au séminaire d’Évron, la déclaration du Concile sur les relations avec les autres cultes (Nostra Aetate, 1965) est critiquée pour avoir « posé les bases iréniques du dialogue interreligieux »… La prise de contact avec les musulmans locaux n’est d’ailleurs jamais vraiment la priorité des prêtres de la communauté. Et en interne, certaines prises de position du pape François ont un peu ébouriffé, en particulier sa troisième encyclique, Fratelli tutti.

Mais « on ne peut pas désobéir au pape, pour quelque raison que ce soit », affirmait l’abbé Guérin dans les années 1980. « Nous sommes intégralement – et pas intégristement – fidèles à l’Église, y compris au pape François, prolonge l’actuel modérateur général, Don Paul Préaux. C’est vrai que cela peut-être un sujet pour certains jeunes qui ont beaucoup entendu critiquer le pape dans leur famille. Mais on leur dit de laisser ça à la porte du séminaire ». Cette ligne de crête entre critique de la modernité et loyauté indéfectible au successeur de Pierre est ce qui leur a permis de trouver un espace.

Premiers signes de croissance

En 1984, après avoir hésité à s’implanter en Centrafrique à la demande d’un missionnaire capucin, la communauté revient en France. Elle prend la charge d’une première paroisse à Bargemon, dans le diocèse de Toulon, sur la pointe des pieds. L’évêque de l’époque, Mgr Joseph Madec, autorise Don Gilles Debay, choisi pour cette mission, à porter la soutane en paroisse. Pour les « Saint-Martin », ce vêtement est à la fois un héritage de l’Italie du Nord, où elle est restée en vogue après le Concile, et la traduction d’un souci de visibilité et d’évangélisation. L’évêque de Toulon demande cependant à Gilles Debay de préférer le clergyman lors des premières réunions avec d’autres prêtres. « L’époque était à l’enfouissement. Mais notre fondateur ne voulait pas donner de leçons. On était prêts à s’adapter, et à aller partout où on avait besoin de nous », explique ce dernier.

« Un côté cocon qui ne préparait pas assez à l’arrivée en paroisse. »

un ancien prêtre de Saint-Martin

Au début des années 1990, la communauté a déjà ordonné une trentaine de prêtres et diacres. La maison de formation s’installe alors à Candé-sur-Beuvron, près de Blois (Loir-et-Cher). Au Saint-Siège, on suit de près les premiers signes de croissance. En 1997, Mario Tagliaferri, nonce apostolique en France, appelle Maurice de Germiny pour lui dire que le pape veut le nommer évêque de Blois, et la discussion s’engage aussitôt sur Saint-Martin, qui commence à accueillir de grosses promotions d’une dizaine de séminaristes au milieu des années 2000.

Après l’élan des débuts, difficile de succéder au fondateur, comme c’est souvent le cas. La personnalité du nouveau modérateur général, Don Jean-Yves Le Gall, élu en 2004, divise. Il n’est pas reconduit en 2010. Surtout, une dizaine de prêtres quittent la communauté entre 1998 et 2007. C’est l’une des premières grosses crises internes. « Au séminaire, il y avait un côté cocon qui ne préparait pas assez à l’arrivée en paroisse. Avec trop peu d’autonomie », explique un ancien prêtre de Saint-Martin. Le revers de l’ambiance un peu groupe scout ou club de sport. La découverte de l’indifférence, des églises à demi vides, que le charisme ne suffit pas à remplir… Depuis, une année de stage en paroisse est intégrée à la formation.

→ À LIRE. Un avenir à réinventer pour les séminaires

Plusieurs prêtres ou anciens séminaristes qui n’ont plus de lien avec Saint-Martin soulignent « la qualité de la formation intellectuelle » qu’ils ont reçue. Mais ils critiquent aussi le recrutement, à leurs yeux trop jeune, et l’excès d’influence de responsables charismatiques : « Quand j’étais au séminaire, on se demandait tous : “qu’est-ce que le responsable de la formation pense de moi ?” Parfois, ça frôlait l’oracle. » Don Louis-Hervé Guiny, responsable de la formation depuis dix-sept ans, s’en défend. « Quand je perçois que je suscite chez un jeune un certain ascendant, je m’interroge toujours. Quelles questions dois-je lui poser ? Comment dois-je me positionner pour respecter sa liberté ? »

Bilan annuel

Le père Paul Préaux, élu modérateur général en 2010, rappelle aujourd’hui l’importance de bien séparer les « fors », interne et externe (4). En clair : le responsable de la formation ne doit pas suivre spirituellement ou confesser les séminaristes. Idem pour le modérateur général, responsable des prêtres et qui ne peut donc pas les confesser. L’abbé Guérin régentait les deux fors, comme c’était le cas dans presque toutes les communautés nouvelles.

Communauté Saint-Martin, l’avenir de l’Église de France ?

Don Paul Préaux a également une réflexion sur l’âge des séminaristes : « En France, il est en moyenne de 27-28 ans, chez nous de 24-25 ans.Nous avons eu quelques entrées à 18 ou 20 ans, après le bac, mais je les freinerai de plus en plus. » Et il a lancé d’autres chantiers, sur l’accompagnement psychologique – « un quart des séminaristes suit actuellement une thérapie en ville, strictement extérieure à la communauté » –, la qualité de la vie communautaire dans les paroisses – « elle a pu être un peu austère, avec beaucoup de silence » –, la formation continue et le suivi des prêtres.

Communauté Saint-Martin, l’avenir de l’Église de France ?

Paul Préaux visite ainsi chaque année chacune des petites communautés implantées en France. Il passe deux heures avec chaque prêtre, qui a au préalable rempli un document de six pages, sur sa vie personnelle, son rythme de lecture, son sommeil… Un peu à la manière d’un bilan annuel en entreprise. C’est là qu’il peut exprimer son souhait de changer de paroisse, de région ou de reprendre des études. À Saint-Martin, on a la France pour horizon.

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