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Plaidoyer pour le latin à l'Université

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Du site de La Libre (Bosco d'Otreppe):

"Sans le latin, les universités perdraient un peu de leur humanité"

À l'université, l'enseignement du latin n'est ni sanctuarisé, ni sécurisé s'inquiète le Premier Vice-recteur de l’Université de Liège, Jean Winand. Mais est-il encore utile? À quoi sert-il encore de l'étudier?

24-10-2021

Jean Winand est un linguiste belge, spécialiste de l'égyptien, doyen honoraire de la faculté de philosophie et lettres, et aujourd'hui premier vice-recteur de l'Université de Liège. En 2018, il avait publié auprès de l'Académie royale de Belgique L'université à la croisée des chemins. Plaidoyer pour une université de la culture.

Cette année, il signe un chapitre de l'ouvrage Le latin à l'université aujourd'hui. Il y "montre que l'université ne peut se résoudre à devenir une institution purement technique, mais bien plutôt un espace dédié à la liberté de penser et à la culture, où passé et futur se rencontrent et se complètentnote en introduction le professeur Bruno Rochette. Derrière le latin se cache en réalité la question fondamentale de la place des Humanités dans la société contemporaine. C'est l'esprit critique lui-même, que la pratique du latin contribue à développer, qui est en jeu. C'est la place même de l'université qui est en danger. Si elles ne continuent pas à jouer leur rôle fondamental dans l'émancipation intellectuelle, les universités risquent d'être condamnées à devenir des écoles techniques, où seules les matières rentables ou prétendument telles seront enseignées sans la dimension critique nécessaire au citoyen responsable […]."

Qui étudie le latin à l’université ?

Les étudiants inscrits dans les facultés de philosophie et lettres. Parmi eux, ceux qui suivent la filière "langues et littératures classiques", dont les futurs enseignants de latin, l’étudient évidemment durant cinq ans. Les romanistes sont encore formés au latin en raison de l’histoire de la langue française, et les historiens et philosophes au vu du nombre de sources rédigées en latin jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Notez que si de nombreux textes littéraires ont été traduits, un immense corpus de sources documentaires comprenant des correspondances, des textes administratifs, juridiques ou scientifiques ne l’ont jamais été. Moins enseigner le latin nous couperait donc de l’accès à de nombreuses sources originales.

Même si certaines sont traduites ?

Une traduction est toujours une interprétation, et n’est jamais définitive. Même globalement correcte, elle ne témoignera jamais des infinies nuances et finesses du texte original. De plus, une traduction peut être falsifiée. Maintenir l’accès aux documents originaux, traduits ou non, relève donc d’une exigence démocratique.

Mais l’enseignement du latin est-il menacé dans les universités ?

Il n’est ni sanctuarisé ni sécurisé. Depuis cinquante ans, on réduit graduellement la place du latin dans le secondaire, et on découvre désormais que son rôle dans les cursus universitaires est aussi remis en question. L’Université de Liège a d’ailleurs organisé un colloque à ce sujet en mai 2019. On peut se demander si le latin ne s’enseignera pas bientôt comme l’égyptien ancien, l’accadien ou l’hébreu biblique, c’est-à-dire à l’intention d’un petit nombre de spécialistes, qui deviendraient ainsi les uniques dépositaires d’un savoir qui était précédemment largement partagé.

Au nom de quoi le latin serait-il menacé ?

Au nom d’un certain utilitarisme d’abord. Dans de nombreux pays (je pense notamment au Japon ou à la Hongrie), on voit poindre des velléités de réformer l’enseignement supérieur dans le sens d’une plus grande adéquation des formations aux demandes du marché du travail. C’est-à-dire que les sciences fondamentales, mais aussi de nombreux pans des sciences humaines, dont on voit moins la rentabilité immédiate, sont remises en cause par les décideurs. C’est dans ce cadre général qu’il faut interroger la place du latin à l’université dans la société contemporaine. Pour certains, le latin est également une abomination, un cours difficile qui souffre d’une réputation élitiste : il s’agit donc de le supprimer au nom d’un égalitarisme mal compris. D’autres pensent que l’on peut se contenter de traductions, que l’on peut choisir des thèmes de discussion - l’amour chez Cicéron par exemple - sans que cela nécessite d’avoir accès aux sources premières. Il y a enfin le mouvement de la "cancel culture", qui nous vient des États-Unis, et au sein duquel certains, parfois même des latinistes - comme récemment à l’université de Princeton -, remettent en cause l’existence même de leur discipline, irrémédiablement marquée à leurs yeux par le patriarcat et le racisme.

Que leur répondriez-vous ? Faut-il supprimer le latin au nom de l’égalité et du respect de tous ?

Une civilisation qui se coupe de son histoire est condamnée à répéter les drames qu’elle a connus. Comment vivre ensemble en harmonie sans savoir d’où l’on vient et quelles sont les histoires diverses des gens que nous côtoyons. Ce n’est donc pas en étant hors-sol, ni en promouvant une remise à zéro, une négation du passé, un ‘reset’ général de notre culture que nous allons avancer dans la compréhension mutuelle. La culture est par essence historique, c’est une sédimentation de différentes couches qu’il s’agit d’étudier, d’explorer, de connaître et de questionner. Non de supprimer.

Dans votre argumentation, une grande place est réservée à l’esprit critique. En quoi le latin l’aiguiserait-il mieux que d’autres matières ?

L’intérêt du latin en tant que discipline formative réside d’abord dans sa constitution. Il s’agit d’une langue à la morphologie relativement ambiguë. Les marques de déclinaison ne sont pas toujours univoques. "Patres" renvoit-il à un nominatif ou un accusatif pluriel, "domino" à un datif ou un ablatif singulier ? De même, la syntaxe du latin est assez souple : elle n’est pas aussi linéaire qu’en français, l’ordre des mots y change plus facilement. Pour lire et traduire un texte latin, on est sans cesse obligé de former des hypothèses, de les éprouver, de les amender. Certains ont ainsi comparé une traduction latine à une enquête policière. En ce sens, le latin introduit à une mécanique de l’esprit très analytique, à un fructueux drill de la pensée. Et cela d’autant plus que nous n’avons pour ainsi dire conservé de l’Antiquité que des textes littéraires exigeants sur le fond et la forme.

Mais, dès le secondaire, l’apprentissage d’autres langues modernes n’offrirait-il pas autant de vertus ?

Certes, mais la manière dont on enseigne les langues modernes en secondaire ne mène pas à cela. Elles sont étudiées en tant que langues de communication ou de service (comment trouver un emploi, aller à la gare, se présenter…) et non en tant que langue de culture. Lit-on encore une page de Goethe, de Thomas Mann, de Kafka ou de Günter Grass en secondaire dans un cours d’allemand ? Le latin, langue morte, nous dispense de l’envisager comme langue de service, nous oblige à l’enseigner comme une langue de culture.

Et les maths, n’offrent-ils pas un drill de l’esprit comparable ?

Oui, mais complémentaire à l’apport du latin. La mathématique est un langage formel qui cherche à éviter l’ambiguïté. C’est un type d’apprentissage à une autre forme de logique. Ses vertus ne sont donc pas les mêmes que celles qu’offre le latin.

Dans le secondaire ou à l’université, pourquoi ne pas remplacer les heures de latin par des heures de français ? N’est-ce pas d’abord la connaissance de notre langue maternelle qu’il est impérieux de renforcer ?

Comme je le disais, parce que le latin est une langue morte, le cours de latin est le seul où l’on peut apprendre notre langue maternelle en tant que langue de culture. Avec lui, nous approchons et étudions scientifiquement et de l’extérieur une langue, ce qui nous permet dans un second temps de mieux nous réapproprier notre langue maternelle dans laquelle nous sommes immergés. L’obligation qui nous est faite d’étudier la syntaxe du latin, sa morphologie, son articulation nous permet aussi de mieux comprendre l’armature de notre langue maternelle, dont on enseigne peu les structures linguistiques, matière jugée inutilement technique. S’immerger dans une langue de culture comme le latin permet de se réapproprier plus facilement les bases du français et de développer ainsi une pensée personnelle, inédite, novatrice. Si l’on ne maîtrise pas la structure langagière ni la richesse d’un vocabulaire (ce que nous offre, par exemple, le latin), il est plus complexe de déployer une pensée innovante et nuancée. La langue n’est pas qu’une traduction en mots d’une pensée pré-existante, elle aide à penser et à créer du neuf, de l’inédit. Sinon, on est condamné à reproduire la pensée d’autrui, à utiliser des expressions toutes faites. La disparition progressive de nos prépositions au profit des "au niveau de…" ou "par rapport à…", devenus omniprésents dans la conversation, témoigne d’une certaine fatigue de l’esprit ; cela ne va assurément pas dans le sens d’un raffinement de la pensée.

Une université sans le latin, ce ne serait plus vraiment une université ?

Il ne faut pas exagérer. Tout ne se résume pas au latin. Pas de passéisme ringard ! Sa disparition devrait plutôt être vue comme un symbole. Si les universités n’étaient plus capables de défendre le latin, ce serait le signal d’un renoncement à une culture historiquement fondée, le signal aussi d’un intérêt exclusif pour l’immédiateté. De manière plus précise, nos établissements se couperaient ainsi volontairement d’un outil formidable - et peu coûteux au regard d’autres investissements - pour irriguer une formation humaniste.

Qu’est-ce qui vous émerveille dans le latin ?

J’aime comparer son charme et sa finesse à ceux de l’allemand ou du russe. Ce sont aussi des langues à déclinaisons qui bénéficient d’une riche morphologie et d’une belle souplesse. Elles sont éminemment subtiles. Les approcher nous apprend aussi l’humilité et la patience.

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