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Un amalgame douteux

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Du chanoine Eric de Beukelaer sur le site de la Libre (en contribution externe) :

La posture victimaire des Catholiques traditionalistes

La Fraternité Saint-Pie X invoque la fidélité à la tradition pour justifier sa rupture avec Rome. Mais son refus d'assumer les conséquences de ses actes, de désobéir puis de se victimiser, relèvent d'un individualisme très contemporain.

15-09-2026

Une chronique d'Eric de Beukelaer, prêtre

L'évêque de Liège ayant atteint l'âge canonique de la retraite, imaginons que lui-même et son vicaire général, votre serviteur, décident de relancer la glorieuse tradition des prince-évêques en Cité ardente. Pour ce faire, ils proposeraient à un des princes de Bavière – titulaires réguliers de la fonction au cours de la Renaissance – d'assurer la succession. Si le noble candidat accepte, au jour de l'ordination épiscopale du nouveau "prince-évêque" de Liège, que pensez-vous que fera Rome – tenue à l'écart de ces joyeuses délibérations ?

En conformité avec ce qui est stipulé en toutes lettres par le canon 1387 du code de droit canonique, le Saint-Siège constatera l'excommunication automatique de tous les acteurs de cette ordination illicite. Jadis, la réaction du commun eut été : "Ils l'ont cherché… Ils savaient pertinemment bien qu'une ordination épiscopale sans mandat du Pape place de facto tous ceux qui y participent, hors-jeu par rapport à la communion catholique." Cela, c'était avant… A l'heure du populisme, le récit victimaire l'emporte sur la réalité objective des faits. Il suffira que les excommuniés se plaignent bruyamment d'être persécutés par le Vatican et en appellent au patriotisme liégeois, pour qu'un large mouvement de défense se manifeste en leur faveur. Fruit de l'hyper-individualisme né de l'ultra-modernité, où "chacun fait ce qui lui plait", l'opinion publique en vient à donner raison, non pas à celui qui a agi en conformité avec le réel, mais à celui qui crie "sa vérité alternative" avec le plus d'emphase et de pathos.

Non à la liberté religieuse et l'œcuménisme

C'est ce qui se passe avec la fraternité Saint-Pie X. En renouvelant ce 1erjuillet dernier, le geste de désobéissance posé une première fois en 1988 par Mgr Marcel Lefebvre, soit l'ordination de quatre évêques sans mandat du Pape, les traditionalistes savaient qu'ils formaliseraient leur schisme avec Rome. La justification que ces ultra-catholiques donnent à un acte aussi anticatholique, est que la doctrine et liturgie héritée du Concile Vatican II (1962 - 1965) est dangereuse pour les âmes. Leurs raisons ne sont pas tant l'attachement à l'ancienne liturgie. Celle-ci peut se célébrer dans l'Église en obéissance avec le Pape. C'est la liberté religieuse et l'œcuménisme qu'ils refusent.

Le jour des ordinations illicites, le Vatican déclara que ce fait plaçait tous ceux qui s'en réclamaient "hors communion". Ceci n'est pas tant une sanction (il ne s'agit pas de les "punir"), qu'une mesure de discipline ecclésiale constatant que les tradis se mettent hors-jeu. Un peu comme un club de foot qui jouerait avec douze hommes plutôt qu'onze, se trouverait en marge de toute fédération sportive. La Fraternité aurait pu réagir en déclarant vouloir refonder une nouvelle Église "plus catholique que le pape"Mais non… En ultras-modernistes, ils posent des actes, sans en assumer les conséquences. Pour toute réaction, le père Davide Pagliarani, supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X, écrivit deux jours plus tard, une lettre ouverte à Rome dans laquelle il prit la posture favorite des enfants du siècle et de tous les populistes à la mode, soit la posture victimaire : "Nous avions demandé du pain (…) malheureusement, nous avons reçu une pierre. Nous avions demandé un poisson (…) malheureusement, nous avons reçu un serpent." Sortez les mouchoirs…

Pick and choose

En clair, les traditionalistes pratiquent le pick and choose par rapport au Concile Vatican II. Fils de l'ultra-modernité, ils prennent et laissent dans l'héritage catholique, selon leur bon vouloir. Paradoxalement, la Fraternité Saint-Pie X rejoint ici la vision protestante, en refusant d'accepter que le souffle de l'Esprit protège l'enseignement des papes et évêques, successeurs de Pierre et des autres apôtres : "Sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes du mal ne prévaudront point contre elle" (Mt 16, 18).

Notre commentaire :

Il y a un amalgame problématique dans ce texte. L’abbé Éric de Beukelaer (vicaire général du diocèse de Liège et chroniqueur) critique principalement la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX) pour les consécrations épiscopales du 1er juillet 2026 à Écône, sans mandat pontifical, sous le pape Léon XIV. Ces ordinations ont entraîné, selon le Saint-Siège, une excommunication latae sententiae des évêques concernés et une déclaration de schisme pour le clergé et les fidèles qui y adhèrent formellement.

Cependant, le texte glisse régulièrement de « la fraternité Saint-Pie X » à « les traditionalistes », « catholiques traditionalistes », « ultra-catholiques » ou « les tradis » de manière indifférenciée. C’est précisément là que l’amalgame devient douteux.

Distinction réelle

Il existe une différence claire et canoniquement significative :

  • La FSSPX (fondée par Mgr Lefebvre) refuse depuis longtemps des points majeurs de Vatican II (liberté religieuse, œcuménisme, etc.), a déjà posé l’acte de 1988, et a renouvelé un acte d’ordination épiscopale sans mandat en 2026. Elle invoque un « état de nécessité » et rejette la qualification de schisme, tout en maintenant qu’elle ne crée pas une Église parallèle. Sa situation est irrégulière et, après juillet 2026, formellement déclarée schismatique par Rome.
  • D’autres traditionalistes (Fraternité Saint-Pierre / FSSP, Institut du Christ Roi, communautés diocésaines célébrant selon le missel de 1962, etc.) restent en pleine communion avec Rome. Ils préfèrent la liturgie traditionnelle, critiquent parfois des dérives post-conciliaires, mais acceptent l’autorité du pape et ne posent pas d’actes d’ordination illicite. Les regrouper sous le même « traditionalistes » qui « formalisent leur schisme » ou qui « refusent d’assumer les conséquences » est inexact.

L’analogie du « prince-évêque de Liège » sans mandat romain est juridiquement pertinente pour les ordinations sans mandat (canon 1382 / excommunication automatique), mais elle ne s’applique pas automatiquement à tous ceux qui aiment la forme extraordinaire ou qui expriment des réserves doctrinales.

Sur la « posture victimaire »

L’abbé de Beukelaer a raison de relever un discours fréquent de la FSSPX qui présente les sanctions comme une persécution injuste (« nous avions demandé du pain… nous avons reçu une pierre »). C’est un registre rhétorique classique après 1988 et à nouveau en 2026. Pourtant, présenter cela comme un trait propre à « l’ultra-modernité » et à l’individualisme contemporain de tous les traditionalistes est excessif. La FSSPX a une théologie de la crise de l’Église (état de nécessité, salvgarde de la Tradition) qui n’est pas réductible à un simple « pick and choose » protestant ou à une posture de victimisation médiatique. On peut la juger erronée ou dangereuse ; on ne peut pas l’effacer en la ramenant uniquement à de l’individualisme postmoderne.

Points de fond

  • L’acte d’ordonner des évêques sans mandat pontifical est objectivement grave dans la discipline catholique. Rome l’a traité comme tel en 1988 et à nouveau en 2026.
  • La critique de la liberté religieuse et de l’œcuménisme tels qu’ils sont compris par la FSSPX est un débat doctrinal réel et ancien (elle ne se limite pas à la liturgie).
  • L’accusation de « pick and choose » peut se retourner : beaucoup de critiques de la Tradition sélective oublient que l’interprétation et l’application de Vatican II ont elles-mêmes donné lieu à des lectures divergentes, parfois très éloignées du texte conciliaire.

En résumé : le texte vise avant tout la FSSPX et ses actes de 2026, ce qui est légitime. Mais en étendant le diagnostic (« posture victimaire », individualisme, schisme formalisé) aux « traditionalistes » en général, il opère un amalgame qui efface la distinction entre ceux qui sont en rupture de communion et ceux qui ne le sont pas. C’est une faiblesse argumentative classique dans les polémiques ecclésiales : on confond un courant particulier avec toute une sensibilité.

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