De Kristen Ziccarelli sur The Catholic Thing :
Lépante : 455 ans après
7 octobre 2026
« Le 7 octobre de l’an de grâce 1571, la flotte de la Sainte Ligue, sous le commandement de don Juan d’Autriche, vainquit la flotte turque dans le golfe de Lépante. C’est ainsi qu’ils le raconteraient ; c’est ainsi qu’ils l’enseigneraient à leurs enfants. Et c’était faux. Car ce qui s’était réellement passé, c’est que Dieu s’était servi d’un certain nombre de ses serviteurs pour arrêter la progression du Croissant au saint nom de la Croix. »
— Louis de Wohl, Le Dernier Croisé : un roman sur don Juan d’Autriche
Le chef-d’œuvre biographique de Louis de Wohl, écrit du point de vue de don Juan d’Autriche, donne à son héros éponyme le titre de « dernier croisé ». Le roman s’ouvre sur son enfance, alors qu’il joue à la guerre aux « Maures contre les chrétiens », et s’achève dans la soirée du 7 octobre 1571, lorsqu’il vient de remporter la victoire miraculeuse de la bataille de Lépante. Ses hommes l’invitent à quitter le navire pour aller dîner, lui rappelant qu’il s’est battu toute la journée en ne mangeant que « quelques biscuits et une coupe de vin ».
Aujourd’hui, nous célébrons cette victoire, qu’il est impossible de commémorer sans Dieu. Il y a quatre cent cinquante-cinq ans, l’Europe chrétienne était plongée dans la Réforme tandis que les Ottomans menaçaient à plusieurs reprises ses frontières méditerranéennes.
Le pape Pie V, dominicain austère, répondit à l’agression islamique croissante à la fois par le zèle de l’action temporelle et par la supplication céleste. Usant du pouvoir de convocation dont lui seul disposait, le Saint-Père forma une coalition de forces militaires qui, sur le continent, étaient par ailleurs rivales et divisées : l’Empire espagnol sous Philippe II — comprenant notamment Naples et la Sicile —, la République de Venise, la République de Gênes, les chevaliers de Malte, le grand-duché de Toscane, l’ordre de Saint-Étienne, le duché de Savoie, le duché d’Urbino et le duché de Parme. Leur commandant était don Juan d’Autriche, âgé de vingt-quatre ans, demi-frère de Philippe II d’Espagne et fils illégitime de l’empereur Charles Quint.
Les forces navales de l’Empire ottoman avaient conquis Chypre ; leur puissance maritime était pratiquement invaincue, menaçant les États chrétiens de la Méditerranée et, à terme, Rome. Bien que confiant dans le génie militaire de don Juan et certainement informé de l’ampleur des préparatifs, le pape appela les fidèles d’Europe à prier le Rosaire pour obtenir la victoire.
Il avait consacré la Sainte Ligue comme alliance et comme croisade, jeûné personnellement pour la cause de la chrétienté contre l’islam, et reçu la vision de la victoire avant même que la nouvelle ne parvienne à Rome. Il attribua le triomphe à l’intercession de la Bienheureuse Vierge Marie, Auxilium Christianorum (« Secours des chrétiens »).
Parmi ceux qui combattirent et furent blessés ce jour-là se trouvait Miguel de Cervantès, l’auteur de Don Quichotte, qui se souvint de la bataille comme du « plus beau jour de travail en plusieurs siècles ». Les hommes de don Juan, qui étaient plus de 100 000, reçurent le sacrement de pénitence avant d’embarquer sur leurs navires — chacun portant un crucifix —, armés de chapelets. Don Juan lui-même portait une relique de la Vraie Croix.
En infériorité numérique et commandée par un chef de vingt-quatre ans, la Sainte Ligue anéantit la flotte ottomane, mettant fin à sa suprématie navale. Le commandant ottoman Ali Pacha fut tué lorsque don Juan éperonna son navire ; le pavillon au croissant fut capturé. De nombreux esclaves chrétiens furent libérés des galères ennemies.
Le poème de G. K. Chesterton, Lépante, raconte à son tour le drame de cette journée et le miracle accompli par Notre-Dame. En 1571, l’Europe était une maison divisée :
Et le chrétien tue le chrétien dans une étroite chambre poussiéreuse,
Et le chrétien redoute le Christ qui porte désormais un visage nouveau,
Et le chrétien hait Marie que Dieu embrassa en Galilée,
Mais don Juan d’Autriche chevauche vers la mer.
L’Église traversait la Réforme protestante, qui commençait à fracturer le continent. Les monarchies catholiques poursuivaient des ambitions dynastiques concurrentes et se trouvaient confrontées à de nouvelles antagonismes religieux et politiques dans les territoires protestants.
Maximilien II, empereur du Saint-Empire romain germanique, et la France, sous le roi Charles IX, refusèrent de rejoindre la Sainte Ligue. Des querelles opposaient les hommes à bord des galères de Lépante, mais don Juan exigea qu’ils travaillent ensemble sous peine de mort.
L’une des grandes leçons de Lépante — il y en a beaucoup — est que la chrétienté n’aurait pas été sauvée sans l’unité historique de catholiques par ailleurs divisés sur les questions politiques, économiques ou culturelles. Les Génois et les Vénitiens étaient notoirement des rivaux importants, mais ce jour-là, tous obéirent au Saint-Père, implorèrent Dieu et avancèrent ensemble, affrontant un ennemi existentiel unique avec l’esprit d’une croisade.
En nous souvenant de Lépante, nous nous souvenons de deux hommes — un pape devenu saint et un commandant militaire — qui conduisirent les membres d’une Europe catholique divisée et troublée vers une victoire décisive. Dans la prière comme dans l’action, ils étaient centrés sur un seul objectif, dont dépendait l’existence même de la chrétienté.
C’est aussi une leçon pour notre temps : la prière, et particulièrement le Rosaire, ne sert pas seulement à la sainteté intérieure. Nous n’avons aucune garantie que des victoires miraculeuses se reproduiront, mais nous pouvons être davantage confiants en comprenant que nos combats sont spirituels — que les maux auxquels nous sommes confrontés dépassent de loin le cadre d’un simple pouvoir politique ou économique.
Les défis civilisationnels auxquels l’Europe est confrontée aujourd’hui ressemblent à certains égards à ceux du XVIᵉ siècle. La « bataille intérieure » — menée entre Européens eux-mêmes — n’oppose plus tant protestants et catholiques qu’elle ne met aux prises révolutionnaires et traditionalistes.
L’immigration islamique massive, qui a favorisé l’émergence de mouvements islamistes et de violences djihadistes, ainsi que le remplacement démographique, menacent de détruire non seulement la culture européenne, mais aussi l’Église et ses institutions.
Quo Vadis, Europa ? Comme à l’époque de Pie V, le continent se trouve aujourd’hui à l’heure des choix. Les fidèles qui demeurent, ainsi que leurs alliés qui estiment que cet héritage mérite d’être défendu, décideront-ils qu’il n’est pas nécessaire de régler chaque différend avant d’agir ensemble ? Qu’il existe un bien qui transcende les rivalités immédiates et qui doit être défendu à la fois par la prière et par l’action ?
Quatre cent cinquante-cinq ans plus tard, don Juan chevauchant vers la mer demeure vivant dans les mémoires. Avec gratitude envers les défenseurs de notre foi catholique, nous pouvons nous demander : « Comment pourrons-nous jamais leur rendre ce qu’ils ont fait ? » Peut-être en retrouvant aujourd’hui la capacité de reconnaître que, malgré toutes nos différences, notre civilisation ne pourra être sauvée que si ceux qui l’aiment agissent ensemble.