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Histoire

  • « Tirez-leur dessus, ce sont des religieuses ! » Les trois carmélites de Guadalajara (24 juillet 1936)

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    De Mgr. Alberto José González Chaves sur InfoVaticana :

    « Tirez-leur dessus, ce sont des religieuses ! » Les trois carmélites de Guadalajara

    « Tirez-leur dessus, ce sont des religieuses ! » Les trois carmélites de Guadalajara

    Le 24 juillet 1936, dans les rues de Guadalajara, trois carmélites déchaussées furent prises en chasse et abattues. L’aînée avait cinquante-huit ans ; les deux autres à peine trente. « Tirez-leur dessus, ce sont des religieuses ! » Il n’en fallut pas plus pour connaître le crime, la sentence et la cause du décès. On ne leur demanda pas leurs noms, on ne fouilla pas leurs poches, on ne vérifia pas si elles cachaient des armes, des documents ou des instructions ; il suffit de reconnaître chez ces trois femmes, maladroitement déguisées en femmes, quelque chose qu’elles n’avaient pu dissimuler : elles étaient religieuses. Elles ne moururent pas pour ce qu’elles avaient fait, mais pour ce qu’elles étaient ; elles n’appartenaient pas à un commando, elles ne portaient pas de fusils, elles ne défendaient pas une position militaire ; elles défendaient en silence le droit de Jésus-Christ à posséder pleinement un cœur humain. Les trois femmes moururent à quelques minutes d'intervalle et à quelques centaines de mètres de distance, mais ensemble, elles avaient parcouru un chemin bien plus long : celui d'une fidélité humble, quotidienne et cachée. Car leur martyre ne commença pas avec les coups de feu : il avait débuté bien des années auparavant, dans la cellule, dans la chorale, au réfectoire, dans l'obéissance acceptée, dans les moments de partage fraternel, dans les petits renoncements du quotidien. Les dernières minutes sont saisissantes : les fusils, les cris, les corps gisant dans la rue ; mais ces femmes, pour leur heure suprême, s'étaient préparées dans les petits instants. Car on n'apprend pas à dire oui devant un peloton d'exécution si l'on a passé sa vie à dire non à Dieu ; on n'offre pas soudainement son sang si l'on a marchandé chaque jour les infimes gouttes de sacrifice, et celui qui a toujours eu honte de Jésus ne peut pas défendre son nom sous le feu des balles. Ces trois-là savaient que le martyre s'atteint en balayant proprement, en gardant le silence, en arrivant ponctuellement au chœur, en obéissant sans faire de vagues, en acceptant la monotonie, en souriant pendant les loisirs et en recommençant après chaque faiblesse.

    María Pilar, pardon ; Ángeles, silence ; Teresa : Vive le Christ Roi !

    Le monastère de San José à Guadalajara trouve ses racines dans l'expansion initiale de la réforme de sainte Thérèse. La communauté fut fondée à Arenas de San Pedro en 1594 et s'installa à Guadalajara en 1619, sous le patronage de la duchesse d'Infantado. Aspirant à une vie entièrement cachée avec le Christ en Dieu, des générations de femmes franchirent ses portes pendant des siècles pour se retirer du monde avec le désir de le sauver. Car la clôture n'est pas un oubli indifférent ; celles qui entrent au Carmel n'abandonnent pas l'humanité : elles l'attirent dans leur prière ; elles se retirent de la surface pour descendre là où se livrent les véritables combats. En juillet 1936, la communauté comptait dix-huit religieuses vivant dans une Espagne tendue, meurtrie par la haine idéologique, la violence politique et l'hostilité croissante envers l'Église. Aux premiers jours de la guerre civile, la persécution religieuse se manifesta avec une brutalité qui ne faisait aucune distinction entre combattants et religieuses, entre hommes armés et femmes emprisonnées. Le 22 juillet, Guadalajara tomba aux mains des forces révolutionnaires, et les carmélites durent abandonner précipitamment leur couvent, craignant qu'il ne soit pris d'assaut et incendié. Vêtues en civil, elles partirent deux par deux pour se réfugier chez des connaissances. Pour une carmélite, l'habit est un rappel d'alliance, un signe visible d'appartenance, l'humble livrée de la Vierge ; ces femmes durent l'échanger contre d'autres vêtements, mais sous leurs habits profanes, leur consécration demeurait intacte. Quand on parle des « trois carmélites », on a l'impression que leur sainteté était uniforme, comme si elles étaient trois silhouettes identiques se détachant sur un même fond. Mais la grâce ne produit pas de copies : Dieu conduit chaque âme sur un chemin unique. Elles étaient trois femmes, différentes par l'âge, le caractère, l'éducation et la sensibilité, unies par le sang car liées auparavant par la même vocation.

    María Pilar de San Francisco de Borja, connue dans le monde sous le nom de Jacoba Martínez García, née à Tarazona en 1877, aînée de trois enfants, était la benjamine d'une fratrie de onze, dont huit moururent en bas âge. Parmi les survivants figuraient un prêtre et deux carmélites du même couvent. Au moment de son martyre, elle avait déjà consacré de nombreuses années à la vie religieuse, vécu des journées qui se ressemblaient étrangement et accompli d'innombrables actes de fidélité restés dans l'ombre. Car la sainteté exige souvent de la persévérance ; tout ne se résout pas dans un élan d'enthousiasme initial. Certaines vertus ne s'acquièrent qu'après des décennies de répétition des mêmes actes d'amour : après avoir assisté aux matines malgré la fatigue ; après avoir accepté la correction ou persévéré dans la prière quand l'âme est insensible ; après avoir soutenu sa vocation même lorsqu'elle a perdu toute nouveauté. Le sang de María Pilar n'était pas le fruit d'un acte héroïque improvisé, mais le dernier trait d'une vie écrite lentement. Dans ses conversations avec sa communauté, elle avait exprimé sa vision du martyre : si cette heure arrivait, disait-elle, ils chanteraient « Cœur Saint, tu régneras ». Le règne du Christ n'était pas pour elle un slogan politique ni une formule de circonstance, mais la certitude que son Cœur transpercé triompherait précisément là où tout semblerait l'anéantir. Elle ne put chanter cet hymne lorsqu'elle fut blessée par balle ; elle cria plus fort encore : « Vive le Christ Roi ! Mon Dieu, pardonne-leur ! » Grièvement blessée, elle s'effondra dans la rue. Lorsqu'ils s'aperçurent qu'elle était encore en vie, ils lui tirèrent une seconde fois dessus et la poignardèrent. Un garde parvint à la conduire d'abord à une pharmacie, puis à la Croix-Rouge, et enfin à l'hôpital provincial. Là, elle mourut en tenant un crucifix et en répétant son pardon pour ceux qui l'avaient brisée. Une interprétation politique de ce martyre est-elle possible ? Admettons-le : on pourrait crier « Vive le Christ Roi ! » avec une certaine exaltation, mais seule la grâce permet d'ajouter : « Pardonne-leur. » Le Royaume proclamé par María Pilar était unique au monde : son Roi portait une couronne d'épines, son trône était une croix, sa victoire résidait dans l'amour, là où la haine semblait détenir toutes les armes. María Pilar ne mourut pas en maudissant, mais en intercédant pour l'Espagne ; non pas en réclamant le châtiment, mais la miséricorde. Bien qu'ils aient brisé son corps, ils ne purent insuffler la haine dans son cœur. Là réside le véritable triomphe du martyr : non seulement endurer la violence, mais empêcher qu'elle ne s'empare de lui de l'intérieur.

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  • Le roi Baudouin, mystique et politique

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    De Paul Vaute sur Le Passé belge :

    Le roi Baudouin, mystique et politique

    De l’emprise des partis aux questions éthiques, de la décolonisation aux réformes de l’Etat, les carnets privés du cinquième Roi des Belges révèlent le regard de foi qu’il porta sur chaque événement comme sur le drame de ne pas avoir d’enfant. Le constat de son humanité, manifestée de multiples manières, fit l’unanimité (1950-1993)

       Entre les débuts du prince royal, nullement préparé, considéré par ses ministres comme un « non-interlocuteur » , et le dernier hommage rendu au Roi par quelque 500.000 Belges faisant la file devant le palais et 38 chefs d’Etat présents aux funérailles, que de chemin parcouru! Vincent Dujardin, professeur à l’Université catholique de Louvain, n’a pas ménagé ses peines pour le retracer [1].

       Spécialiste de nos temps contemporains, il a entrepris ses recherches au moment le plus opportun, quand les archives commençaient à s’ouvrir alors qu’un nombre important de témoins et d’acteurs pouvaient encore être interrogés. On soulignera particulièrement l’importance des entretiens de l’historien avec la reine Fabiola et de l’accès qu’elle lui a ouvert aux écrits privés de son mari.

       Si la qualification de « non-interlocuteur » est quelque peu exagérée, elle correspond en tout cas à la réputation faite au chef de l’Etat pendant ses difficiles premières années. Une époque où, selon un ambassadeur du Luxembourg, un ancien ministre catholique (!) affirmait qu’il vivrait assez longtemps pour assister à la prestation de serment du premier président de la république belge (p. 85). Le voyage triomphal au Congo en 1955 amorça le tournant, pleinement accompli à partir du mariage en 1960. « On nous a changé Baudouin! » , proclamait alors le Pourquoi Pas ? (16 décembre 1960, cité p. 192). L’image fâcheuse de la dyarchie disparut, les relations difficiles avec l’atrabilaire princesse Lilian ayant conduit à une prise de distance de Baudouin, ainsi que de son frère et de sa sœur, avec leur père.

       Le cinquième Roi des Belges prit de la bouteille. Même si sa marge d’intervention personnelle dans la vie politique n’était plus comparable à celle de ses prédécesseurs, sa magistrature d’influence et son poids moral allèrent grandissant. S’il déplora, notamment en 1981 dans une lettre à Léopold III, en pleine valse des ministères, la « dégradation dans le gouvernement du pays par l’emprise des partis » (cité p. 521), il se garda de provoquer ceux-ci publiquement. Les couacs, au total, ont été rares. Comme l’observa Jean Stengers, dont les travaux sur le « métier » royal font autorité, innombrables furent les chausse-trapes communautaires dans lesquelles il aurait pu tomber (cité p. 840).

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  • Sainte Brigitte de Suède, co-patronne de l'Europe (23 juillet)

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    ste_br10.jpgLors de l'audience générale du mercredi 27 octobre 2010, place Saint-Pierre, Benoît XVI a consacré sa catéchèse à sainte Brigitte de Suède :

    Chers frères et sœurs,

    En la veille fervente du grand Jubilé de l’An 2000, le vénérable serviteur de Dieu Jean-Paul II proclama sainte Brigitte de Suède co-patronne de toute l’Europe. Ce matin, je voudrais présenter sa figure, son message, et les raisons pour lesquelles cette sainte femme a beaucoup à enseigner — aujourd’hui encore — à l’Eglise et au monde.

    Nous connaissons bien les événements de la vie de sainte Brigitte, car ses pères spirituels rédigèrent sa biographie pour promouvoir son procès de canonisation immédiatement après sa mort, en 1373. Brigitte était née 70 ans auparavant, en 1303, à Finster, en Suède, une nation du nord de l’Europe qui, depuis trois siècles, avait accueilli la foi chrétienne avec le même enthousiasme que celui avec lequel la sainte l’avait reçue de ses parents, des personnes très pieuses, appartenant à de nobles familles proches de la maison régnante.

    Nous pouvons distinguer deux périodes dans la vie de cette sainte.

    La première est caractérisée par son mariage heureux. Son mari s’appelait Ulf et était gouverneur d’un important territoire du royaume de Suède. Le mariage dura vingt-huit ans, jusqu’à la mort d’Ulf. Huit enfants furent issus de ce mariage, dont la deuxième, Karin (Catherine) est vénérée comme sainte. Cela est un signe éloquent de l’engagement éducatif de Brigitte à l’égard de ses enfants. D’ailleurs, sa sagesse pédagogique fut appréciée au point que le roi de Suède, Magnus, l’appela à la cour pour une certaine période, dans le but d’introduire sa jeune épouse, Blanche de Namur, à la culture suédoise.

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  • Saint Jean Cassien, choisi par Dieu pour apporter en Occident l’illumination du monachisme oriental (23 juillet)

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    Du blog du Mesnil Marie :

    Saint Jean Cassien, choisi par Dieu pour apporter en Occident l’illumination du monachisme oriental.

    23 juillet

    Étiquette : saint Jean Cassien - Orthodoxie.com

           Les moines byzantins l’appellent « notre père Cassien, choisi par Dieu pour apporter en Occident l’illumination du monachisme oriental ». Mais,  malheureusement, aujourd’hui en Occident, en dehors des milieux monastiques sérieux, où ses écrits sont toujours étudiés et médités comme des textes de référence, et en dehors de Marseille, où son tombeau et ses reliques sont vénérés à l’abbaye Saint-Victor qu’il a fondée, Saint Jean Cassien n’est pas assez connu, prié et suivi.

       Ce défaut de popularité de Saint Jean Cassien chez les Latins s’explique en partie par les polémiques et controverses sur la grâce qui, à la fin du IVème siècle et au Vème siècle, ont divisé – parfois de manière assez virulente – la Sainte Eglise et – hélas ! – contribué à creuser le fossé entre Rome et Constantinople.
    En évoquant la figure de Saint Prosper d’Aquitaine (cf. ici), nous avons évoqué ces luttes doctrinales, conséquentes aux erreurs répandues par le moine Pélage, que nous ne détaillerons pas davantage ici. Nous dirons seulement que certains disciples de Saint Augustin, tout comme certains disciples de Saint Jean Cassien - lequel, au chapitre XIII de ses conférences, mettait en garde contre certains excès de la doctrine augustinienne, ou plus exactement contre les durcissements de la doctrine du grand Docteur d’Hippone opérés par certains de ses disciples -, par leur manque de nuances et – souvent aussi – d’esprit surnaturel et de charité, n’ont pas toujours œuvré pour quelque chose de constructif ni pour l’apaisement, alors que, cependant, disciples de Saint Augustin et disciples de Saint Jean Cassien (et de Saint Vincent de Lérins) combattaient tous le pélagianisme !

       C’est une tendance en effet de beaucoup de disciples, qui, malgré leur bonne volonté, n’ont pas les mêmes envergure, largeur et profondeur de pensée que celui dont ils se réclament, de bien souvent interpréter et diffuser sans les nuances nécessaires les enseignements du maître sur l’autorité duquel ils se fondent : en ce qui concerne ces controverses sur la grâce, cela se reproduira au XVIIème siècle avec les jansénistes qui prétendaient s’appuyer sur Saint Augustin, et sur d’autres sujets on le constate aussi chez certains thomistes dont la raideur et l’étroitesse d’esprit caricaturent, plus qu’ils ne les servent, les enseignements de l’Aquinate. 

       Saint Jean Cassien, selon l’opinion la plus répandue parce que la plus vraisemblable, naquit vers 360, en Scythie, c’est-à-dire dans la région des bouches du Danube, dans l’actuelle province de Dobrodgea (Roumanie).
    Certains toutefois le feraient naître en Provence et d’autres en Arménie.
    Il était issu d’une famille chrétienne probablement assez aisée, parce qu’il a reçu une excellente éducation classique et parlait bien le grec et le latin.
    Certains savants, remarquant que le nom de Kassianos (latin : Cassianus, et pour nous Cassien) se retrouve assez fréquemment dans l’épigraphie de la région des bouches du Danube, ont suggéré que c’était son nom de baptême, et qu’il y aurait ajouté plus tard celui de Jean, en référence à Saint Jean Chrysostome dont il fut un proche et fervent disciple.

       Assoiffé de perfection, vers l’âge de 20 ans, accompagné de Germain, son ami d’enfance et compatriote (qui l’accompagna une grande partie de sa vie), il se rendit en Terre Sainte et entra dans un monastère à Bethléem.
    Après avoir vécu la vie monastique palestinienne pendant plusieurs années, désireux de mieux connaître les traditions du monachisme primitif sur les lieux mêmes où il avait éclos et s’était développé, toujours accompagné de Germain, vers 390, il fut autorisé à aller visiter les Pères du Désert en Égypte.
    Ils demeurèrent plusieurs années au désert de Scété, fondé par Saint Macaire, allant nu-pieds comme les moines du pays, pauvrement vêtus et vivant du travail de leurs mains. Ils y furent initiés à la vie contemplative et au combat ascétique contre les passions, et ils recueillirent tout l’enseignement de ces Pères du désert, au contact du saint Abbé Moïse, de Saint Paphnuce et d’autres pères renommés : Sérapion, Théonas et Isaac… etc.

       Ces longues années d’ascèse et de contemplation furent des années de luttes spirituelles intenses : expérience personnelle précieuse et irremplaçable grâce à laquelle Saint Jean Cassien, divinement inspiré, a développé une doctrine du combat spirituel qu’il sera ensuite capable de synthétiser et de transmettre.
    Quelques commentateurs de son œuvre affirment qu’il est le premier a avoir défini les huit passions principales : gourmandise, fornication, cupidité, colère, tristesse, acédie, vaine gloire et fierté.

       Mais c’était aussi un temps où, dans l’Eglise d’Alexandrie, les luttes doctrinales autour de l’héritage d’Origène entrainèrent l’expulsion des moines qualifiés d’ « origénistes ».
    Cassien, toujours accompagné de son ami Germain, dut quitter l’Egypte et, vers 399, ils vinrent à Constantinople et se placèrent sous la direction spirituelle du grand et saint archevêque Jean Chrysostome.
    C’est par ce dernier que Jean Cassien fut ordonné diacre au service de l’Eglise constantinopolitaine (très probablement en 400) : il semblerait qu’il y fut commis à la garde du trésor de la cathédrale.
    Fervent disciple et défenseur de Saint Jean Chrysostome, il dut fuir lorsque, en 403, le saint archevêque persécuté fut déposé par un concile impie, et exilé.

       Cassien partit alors pour Rome où il alla plaider la cause de Saint Jean Chrysostome auprès du pape Innocent 1er (mais en vain, parce que ledit pontife n’avait pas vraiment de pouvoir sur les affaires de Constantinople, rendues très compliquées par les ingérences impériales).
    A partir de ce moment, Saint Jean Cassien ne quittera plus l’Occident : c’était providentiel pour le christianisme occidental, puisque Saint Jean Cassien lui apporta les trésors de la spiritualité du désert.

       Il reste à Rome pendant une dizaine d’années, protégé du pape Innocent 1er (+ 12 mars 417) : au cours de ce séjour, il devient ami – et même conseiller – du jeune Léon, futur Saint Léon 1er le Grand (mais qui n’était alors pas encore archidiacre de Rome). Pour certains historiens, c’est à Rome qu’il a été ordonné prêtre, tandis que pour d’autres ce sera seulement à Marseille.

       Car, quittant Rome, Jean vint s’établir à Marseille, où, en 414 ou 415, encouragé par l’évêque du lieu, il fonda deux monastères :
    - un pour les hommes, au-dessus des grottes où étaient conservées les reliques de Saint Lazare le ressuscité, fondateur de la Chrétienté massaliote, et de Saint Victor, martyr ;
    - et un pour les femmes, sous le vocable du Saint-Sauveur.

       En ascète éprouvé et en père plein de sage discernement, Jean Cassien aménagea, pour ses nombreux moines (on rapporte qu’ils furent rapidement 5000 !) et moniales, l’authentique tradition qu’il avait reçue et expérimentée en Orient, tout en tenant compte des conditions propres à la Gaule, de son climat et du caractère de ses habitants.
    C’est ce qui l’amena à rédiger plusieurs ouvrages dans un style clair et persuasif :

    • « Les Institutions Cénobitiques », en douze livres : les quatre premiers décrivent la manière de vivre des moines d’Egypte, l’austérité de leur mise vestimentaire, de leur nourriture et de leurs exercices ascétiques ; mais Saint Jean Cassien en modère la rigueur pour l’adapter à la vie des moines gaulois, car les austérités extraordinaires des moines orientaux n’étaient pas praticables en Occident. Il traite dans les huit derniers livres des huit passions fondamentales, en indique les remèdes, et explique les vertus à leur opposer.
    • « Les Conférences », dans lesquelles il expose, à l’intention des ermites qui vivaient en Provence, et notamment à Lérins, les étapes supérieures du combat pour la pureté du cœur et la contemplation.

        Au siècle suivant, Saint Benoît reprendra et citera dans sa Règle les « Institutions », et stipulera que les « Conférences » soient lues dans tous ses monastères (Règle 42,3), et plus tard encore ses écrits constitueront la nourriture spirituelle, entre autres, d’un Saint Thomas d’Aquin et d’un Saint Ignace de Loyola.

       Saint Jean Cassien a insisté sur l’origine apostolique de la vie monastique, fondée sur la pratique de l’Eglise telle qu’elle nous est présentée dans les Actes des Apôtres. Il affirme la supériorité théorique de la vie érémitique, mais préfère dissuader quiconque n’est pas convenablement formé pour l’entreprendre.

       Il y a un troisième ouvrage important qui a été rédigé par Saint Jean Cassien, mais il ne traite pas de la vie monastique : c’est le « Traité de l’Incarnation contre Nestorius » (De incarnatione Domini contra Nestorium), ouvrage théologique qui lui a été commandé par l’archidiacre du pape Célestin 1er, Léon, futur pape Saint Léon 1er le Grand, qui, plus tard, se servira de ce traité pour écrire son « Tome à Flavien », qui fut applaudi au concile de Chalcédoine.
    Ainsi donc, indirectement, à travers Saint Léon le Grand, c’est Saint Jean Cassien que les Pères du concile de Chalcédoine ont applaudi !
    Saint Jean Cassien, dans ce ouvrage rigoureux a analysé toutes les idées de Nestorius, les a démontées l’une après l’autre de manière méthodique, en s’appuyant sur un « dossier patristique » où il a cité toute une série de Pères contemporains ou antérieurs, prouvant au passage sa large et solide culture théologique et patristique.

       Saint Jean Cassien s’endormit dans la paix de son Seigneur en 435, selon la date la plus communément reçue, ou bien en 440 ou encore 458, selon d’autres historiens. On a des témoignages montrant que dès 470 il était honoré comme un saint, et ce qui subsiste de ses reliques se trouve principalement à l’abbaye Saint-Victor, ainsi que nous l’écrivions en commençant.
    Le Martyrologe des Gaules le mentionne à la date du 23 juillet, tandis que l’Orthodoxie célèbre sa fête le 29 février.

  • Mais qui était vraiment Marie-Madeleine ? (22 juillet)

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    De KTO :

    Marie-Madeleine

    15/04/2018

    Cette semaine, la Foi prise au mot, en partenariat avec le Monde de la Bible, vous propose de revenir sur l’un des personnages les plus attachants et les plus populaires des évangiles : Marie-Madeleine. Qui est-elle cette femme dont on parle tant ? Marie de Béthanie, assise aux pieds du Seigneur pendant que sa soeur Marthe vaque aux tâches de la maison ? Marie de Magdala qui reconnaît son maître ressuscité au matin de Pâques ? Est-elle aussi la pécheresse qui essuie les pieds de Jésus avec ses cheveux ? Universellement célébrée, très à la mode depuis quelque temps, Marie Madeleine fascine et interroge. Pour essayer de percer le mystère nous retrouvons trois invités : Sylvaine Landrivon, théologienne, maître de conférences à l’université catholique de Lyon, Raphaëlle Ziadé, responsable de département des arts byzantins au Petit Palais, et le père Jean Pierre Brice Olivier, prêcheur dominicain.

  • Comment lisait-on la bible au Moyen Age ? (KTO)

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    Contrairement aux idées reçues, le Moyen Âge n’est pas la période obscurantiste que l’on a pu nous présenter. L’une des plus belles expressions de sa richesse était la lecture, la traduction et le commentaire de la Bible. Dans cette émission d’Au Risque De l’Histoire, Christophe Dickès s’appuie sur le travail d’étude des exégèses bibliques dans l’Occident chrétien, mené par Gilbert Dahan, Directeur de recherche au CNRS et à l’EPHE, assisté par l’expertise de Xavier Laurent Salvador, maître de conférences en langues et littératures médiévales. L’occasion de découvrir les multiples facettes que recouvre la lecture de la Bible au Moyen Âge et les travaux que cela a suscité, jusqu’à la préfiguration de l’humanisme de la Renaissance.

  • Histoire : la mort subite de l'Église d'Afrique du Nord

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    La mort subite de l'Église africaine

    20 juillet 2026

    L'effondrement total d'une civilisation est rare. En Occident, une continuité existe entre le passé romain et nos États contemporains, malgré les invasions de groupes « barbares ». Les Francs, ce peuple antique qui s'est installé en Gaule romaine, ont été façonnés par la culture romaine pour devenir le peuple que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de Français. Mais qu'en est-il des cas où il n'y a aucune continuité, où une civilisation disparaît complètement et où il ne reste qu'une couche de cendres ? C'est ce qui est arrivé à l'Afrique du Nord romaine, une civilisation florissante, singulière mais pleinement intégrée au vaste monde romain. Le cœur battant de cette civilisation, l'Église africaine, n'a plus de descendant vivant.

    L'Église africaine comptait parmi les plus brillantes intellectuellement du christianisme primitif. On dit que Carthage abritait des chrétiens dans ses rues à l'époque apostolique. Et pour cause : Carthage était un centre névralgique de l'empire d'Occident, peut-être surpassée seulement par Rome en termes de cosmopolitisme. L'Église primitive y trouva un terreau fertile. Carthage nous a donné Tertullien et saint Cyprien, géants intellectuels qui ont contribué à définir l'orthodoxie de l'Église naissante.

    Contrairement à une grande partie de l'empire romain de langue latine, l'Afrique du Nord était marquée par un mélange d'influences culturelles contradictoires. La culture romaine dominante y était toujours présente, tout comme l'ancienne civilisation punique sur laquelle Rome s'était construite quelques siècles auparavant. Saint Augustin d'Hippone illustre parfaitement cette dualité culturelle, avec son père romain, Patricius, et sa mère punique, sainte Monique.

    Augustin fut la figure marquante de l'Église africaine, régnant comme évêque d'Hippone mais exerçant une influence bien au-delà de son diocèse. Par les synodes et les conciles d'Hippone et de Carthage, le canon occidental de la Bible fut adopté et ne fut plus remis en question pendant onze siècles. Les enseignements de l'Église sur le péché originel, la relation entre l'Église et l'État, le monachisme occidental et la morale furent développés par Augustin au sein de l'Église africaine, puis diffusés dans le reste du monde latin.

    À l'époque d'Augustin, l'Afrique du Nord était une civilisation profondément chrétienne. Elle comptait des centaines d'évêchés, de fréquents synodes et un sens aigu de la discipline ecclésiastique. Dans la petite ville de Thagaste, le monachisme occidental naquit sous la règle de saint Augustin. Augustin participa à des dizaines de conciles et entretint une correspondance abondante avec des évêques, des moines, des représentants impériaux et des papes. L'Église africaine était profondément catholique dans sa tradition et sa théologie sacramentelle, mais marquée par un paroissialisme farouche et une rigueur morale.

    La mort d'Augustin en 430, lors du siège d'Hippone par les Vandales, offre une analogie pertinente avec la situation de l'Église africaine au Ve siècle, cernée par ses ennemis et bientôt à la merci des aléas politiques de la région. Les Vandales soumirent la ville par la confiscation des biens de l'Église, l'expulsion du clergé catholique et l'imposition de l'hérésie arienne. Une fois l'Afrique du Nord occupée par les Vandales, les fidèles survivants de l'Église africaine se réfugièrent en Italie et en Gaule méridionale.

    Mais la tyrannie barbare fut de courte durée. Les Vandales, peuple germanique, comprenaient mal l'économie de l'Afrique du Nord et trouvaient la gestion d'un État-nation en territoire étranger bien trop complexe. L'Empire romain d'Orient reprit la région en 533, avec un nombre de victimes limité. Mais le mal était fait. L'Afrique du Nord était largement dépeuplée, et le déclin démographique et la désorganisation économique rendirent la région méconnaissable. Contrairement aux persécutions romaines antérieures, qui avaient souvent renforcé l'identité chrétienne, l'arianisme vandale rongea l'Église africaine de l'intérieur, en s'attaquant à ses dirigeants et à la vitalité de sa vie sacramentelle.

    De plus, les principales controverses théologiques de l'empire, notamment les disputes sur la christologie, se déroulaient principalement dans le monde grec, loin de l'Occident latin. Le christianisme africain devint marginalisé au sein du nouvel Empire romain, où le grec remplaça le latin comme langue officielle en 620. L'Église africaine, liée à la langue latine, ne put participer à la vie intellectuelle de la chrétienté.

    Le coup de grâce fut porté à la fin du VIIe siècle avec l'essor des armées arabes, qui déferlèrent des plaines d'Arabie vers l'Égypte et la Syrie. Les armées du califat conquirent l'Afrique romaine en 647, mais furent repoussées par les Romains, avant de revenir triomphalement en 698. Les Arabes s'emparèrent des institutions de Carthage et de ses environs, satisfaisant ainsi l'ancienne revendication de Caton l'Ancien : « Carthago delenda est ». Carthage, l'antique cité de Didon et d'Hannibal, fut détruite, ainsi que tous ses palais, archives et églises. Les armées arabes établirent leur quartier général dans la ville voisine de Tunis, utilisant les matériaux provenant des ruines de Carthage pour leurs constructions. Malgré sa destruction, Carthage conserva un siège titulaire au sein de l'Église catholique jusqu'en 1964, date à laquelle ce statut fut définitivement supprimé.

    Après l'invasion arabe, il ne subsiste aucune trace de l'Église d'Afrique du Nord. C'est comme si les lumières de toute une civilisation s'étaient éteintes subitement et définitivement. Aucune lettre ne nous est parvenue. On trouve quelques mentions d'un évêque africain exilé à la cour de Charlemagne ou à Rome. Mais le chroniqueur médiéval ne semblait pas juger nécessaire de s'attarder sur le sort de l'Église africaine. Sans réseaux épiscopaux solides, sans monastères ni institutions éducatives, l'Église dépérit. Les conversions à l'islam, souvent sous la pression économique et culturelle, réduisirent inexorablement le nombre de chrétiens. Avec le temps, la culture chrétienne latine disparut complètement, ne laissant que de faibles traces archéologiques.

    Dans certaines anciennes villes romaines d'Afrique du Nord, des stèles latines gravées de bénédictions pour les défunts subsistent, derniers vestiges matériels de l'Église africaine et de la civilisation romano-punique. Les lettres papales sont les derniers textes à éclairer l'état final de l'Afrique romaine à la fin de son règne. Quelques correspondances nous sont parvenues du Xᵉ siècle, et plus significativement du XIᵉ siècle, lorsque des lettres latines furent adressées aux deux derniers évêques connus de Carthage. Elles décrivent une Église en ruine, avec seulement cinq évêques africains après trois siècles d'occupation. Un siècle plus tard, le calife almohade Abd al-Mu'min ordonna aux juifs et aux chrétiens de la région de se convertir sous peine d'exécution. La suite de l'histoire de l'Église africaine demeure perdue.

    L'Église africaine de la fin du XIe siècle a donné naissance à une dernière figure marquante, un médecin que nous connaissons sous le nom de Constantin l'Africain. Réfugié carthaginois devenu moine bénédictin à l'abbaye du Mont-Cassin, en Italie centrale, Constantin aurait introduit en Occident le corpus des textes médicaux arabes et joué un rôle déterminant dans la renaissance de la médecine occidentale en Europe. Bien que son biographe, Pierre le Diacre, le décrive comme un Sarrasin, il est surtout connu pour sa parfaite maîtrise du latin, langue dans laquelle il traduisit l'ensemble de ses œuvres. Il est donc probable que Constantin ait été l'un des derniers représentants de l'Église africaine.

    En définitive, le déclin de l'Église africaine nous confronte à une vérité troublante : la fragilité de la culture et de son partenaire pédagogique, l'Église. Tertullien demandait déjà au IIIe siècle : « Quel rapport y a-t-il entre Athènes et Jérusalem ? » Autrement dit, quel est le lien entre la culture et l'Église ? L'Église africaine a contribué à définir le christianisme occidental et a doté le monde latin de son langage doctrinal, disciplinaire et spirituel. Pourtant, cette même Église africaine qui a si fermement façonné l'Occident chrétien démontre aussi combien la vitalité naturelle de l'Église est intimement liée à la culture, à la langue et aux institutions sociales.

    Le christianisme ne se réduit jamais à la culture, mais il n'existe pas non plus en vase clos. L'Église africaine a prospéré grâce à son ancrage dans un monde dynamique de villes, d'écoles, de réseaux civiques et d'une langue commune, permettant ainsi la diffusion et la transmission de ses enseignements. Lorsque ces structures se sont effondrées, lorsque l'alphabétisation en latin a décliné, la transmission épiscopale est devenue impossible à assurer. Et lorsque la vie chrétienne a été coupée de ses racines sacramentelles et éducatives, l'Église a rencontré le cheval blanc tant attendu de l'Apocalypse. La leçon à en tirer pour notre époque est claire : l'orthodoxie seule n'a pu préserver l'Église africaine. La sainteté héroïque des martyrs n'a pu la sauver. Sans continuité de la vie culturelle et communautaire, la vie de foi deviendra une relique du passé.

  • Que se passe-t-il lorsqu'on fait d'un saint un bouc émissaire ?

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    De Dawn Beutner sur le CWR :

    Que se passe-t-il lorsqu'on fait d'un saint un bouc émissaire ?

    L'intercession de saint Colman de Stockerau, venue du Ciel, a convaincu ses assassins de se repentir de leurs actes, de se tourner vers Dieu plutôt que vers la violence et de commencer à le considérer comme un saint.

    Tout le monde sait ce qu'est un bouc émissaire, mais peu savent que ce mot vient de la Bible.

    Dans Lévitique 16:20-22, Moïse dit à son frère Aaron de prendre un bouc vivant, de poser ses mains sur sa tête, de confesser sur lui tous les péchés des Israélites, puis de l'envoyer dans le désert. Par cet acte, le bouc « échapperait » et porterait toutes les transgressions commises par la communauté.


    Vitrail de saint Colman dans l'église de l'abbaye de Melk. (Image : Wikipédia)

    Envoyer un bouc dans le désert pour expier les fautes de tout un peuple peut paraître étrange aujourd'hui, mais le phénomène consistant à rejeter la faute sur un bouc émissaire est toujours d'actualité. On en trouve des exemples dans l'actualité quotidienne. Quel que soit le problème, il y aura toujours un groupe de personnes qui s'obstineront à désigner un individu comme entièrement responsable, même lorsque la situation est bien trop complexe pour être imputée à une seule personne.

    Le philosophe René Girard (1923-2015) a développé la théorie du désir mimétique, qui explique ce phénomène. Girard a écrit  de nombreux ouvrages  pour décrire cette théorie, mais le père Elias Carr a également rédigé une introduction éclairante et accessible à la pensée de Girard, intitulée «  Je suis venu jeter le feu » . Le désir mimétique, tel que le décrit le père Carr, « explique que ce que nous désirons dépend souvent profondément de ce que  désirent les autres  . » ¹

    Ce comportement est familier à tous, depuis l'adolescence. On se surprend soudain à être attiré par quelque chose — un style, une expression, une icône de la culture populaire — simplement parce qu'un ami ou un groupe le trouve désirable.

    Un autre aspect de la théorie de Girard est ce qu'on appelle le mécanisme du bouc émissaire, un schéma que Girard met en évidence dans la littérature, les mythes, l'histoire et la Bible.

    Comme le décrit Girard, le mécanisme du bouc émissaire commence par le choix d'une victime. Cette victime est choisie arbitrairement, mais pas au hasard. Cette personne peut posséder des qualités irritantes ou, au contraire, exceptionnelles. Elle peut appartenir au sommet ou à la base de la société, mais c'est généralement un étranger. Elle est  différente . La communauté la désigne spontanément comme bouc émissaire, sans même s'en rendre compte. Pourtant, elle croit, d'une certaine manière, que tuer cette victime rétablira la paix au sein de la communauté.

    Le père Carr explique : « Si le mécanisme du bouc émissaire  fonctionne , la communauté subit une catharsis, une libération de la fureur mimétique, et une réconciliation concomitante, apparemment miraculeuse. » ²  Toutefois, il est possible que la mort de la victime ne parvienne pas à réconcilier la communauté et qu’un autre bouc émissaire soit recherché.

    Si cette description du processus ne vous semble pas applicable à la vie quotidienne, considérez l'histoire d'un saint autrichien.

    En 1012, un Irlandais nommé Colman entreprit un pèlerinage en Terre sainte. Durant son voyage, il fit halte dans le village de Stockerau, en Autriche. À cette époque, les Autrichiens étaient en proie à des conflits incessants avec leurs voisins. Les villageois se méfièrent de cet étranger qui surgissait soudainement dans leur communauté. Comme Colman ne parlait pas leur langue et ne pouvait s'expliquer, les habitants de Stockerau le prirent pour un espion et le tuèrent en le pendant à un arbre.

    Mais Colman n'avait pas réagi avec peur ni colère face à la mort. Au contraire, il mourut avec une patience et une paix à l'image du Christ. Par la suite, les villageois remarquèrent que son corps était resté intact pendant des mois, bien qu'il fût toujours suspendu à un arbre. Étant catholiques, certains villageois commencèrent à implorer l'intercession de Colman auprès du Ciel, et des miracles se produisirent.

    Le corps de Colman fut ensuite transféré dans une abbaye, et il fut canonisé. Il est toujours vénéré par le peuple autrichien et sa fête est célébrée le 17 juillet dans le calendrier liturgique de l'Église.

    Le recours à saint Colman comme bouc émissaire correspond parfaitement au schéma identifié par Girard. Lorsque Colman, un étranger, arriva au village de Stockerau, les habitants, déjà perturbés par des conflits incessants avec d'autres cités, décidèrent rapidement de l'exécuter, pensant (peut-être inconsciemment) que sa mort ramènerait la paix dans leur communauté.

    Pourtant, la mort de Colman apporta une paix d'une autre nature que la catharsis collective qu'ils espéraient. Car Colman suivait les traces de Jésus-Christ.

    Par sa Passion, sa mort et sa Résurrection, le Christ a aboli le mécanisme du bouc émissaire. En acceptant lui-même de devenir le bouc émissaire des péchés du monde, plutôt que de perpétuer la violence et le meurtre qui prévalaient depuis la Chute, Jésus-Christ  a dénoncé les mensonges de Satan  et l'a vaincu.

    Ou, comme l'explique Frank DeVito dans son essai, Le Christ et la fin du bouc émissaire :

    Le bouc émissaire ne nous apportera jamais la paix et la catharsis que nous recherchons. … Mais notre seul espoir de victoire finale en ce monde réside en Christ, qui nous offre une transformation personnelle et communautaire. Face à notre tendance à la rivalité mimétique, tout ce que nous pouvons faire, c'est la canaliser vers des fins positives : au lieu d'imiter les désirs de nos rivaux et d'attiser la violence, nous devons imiter Christ et les saints et œuvrer pour la sainteté.
    Christ est à la fois le bouc émissaire ultime et le seul véritablement efficace.

    Comprendre la théorie de Girard peut nous aider à reconnaître les moments où  nous  suivons le troupeau et traitons les autres comme des boucs émissaires au lieu de suivre l'exemple d'amour du Christ. Comme l'écrit le père Elias Carr : 4

    Lisez Girard et redécouvrez Jésus. Le monde a besoin de personnes courageuses, capables d'aimer leurs ennemis car elles savent que l'ennemi n'est pas l'être humain : c'est la mimésis dévoyée qui l'est.

    Que se passe-t-il lorsqu'on tente de faire d'un véritable disciple de Jésus-Christ un bouc émissaire ? À l'instar de Jésus-Christ, il « ressuscite d'entre les morts ». L'intercession divine de Colman a convaincu ses assassins de se repentir, de se tourner vers Dieu plutôt que vers la violence et de le considérer comme un saint.

    Est-ce que ressasser des pensées haineuses et colériques envers votre personnalité politique la moins appréciée ou le membre de votre famille le plus agaçant apporte la paix ? Est-ce que le fait d’inviter d’autres personnes à se joindre à la critique de cette personne améliore son comportement ? Bien sûr que non. Mais imiter Jésus-Christ peut changer le monde.

    Notes de fin :

    1  Fr. Elias Carr,  Je suis venu jeter du feu : une introduction à René Girard  (Elk Grove Village : Word on Fire, 2024), 25.

    2  Ibid, 49.

    3  Selon certaines traditions, il était originaire d'Écosse plutôt que d'Irlande.

    4  Carr, 119.


    Dawn Beutner  est l'éditrice d'un nouvel ouvrage intitulé « Tout est possible : Écrits choisis de Mère Cabrini » (Ignatius Press, 2025). Elle est également l'auteure de « Le Levain des Saints : Apporter le Christ dans un monde déchu » (Ignatius Press, 2023) et de « Saints : Devenir une image du Christ chaque jour de l'année », également publiés chez Ignatius Press. Elle tient un blog à l'adresse dawnbeutner.com et s'engage depuis plus de trente ans dans divers ministères pro-vie.
  • Le 460e anniversaire de la mort de Bartolomé de Las Casas, l’« apôtre des Indiens »

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    De Josef Bordat sur le Tagespost :

    Il s'est reconnu dans le « suceur de sang »

    Bartolomé de Las Casas est décédé le 18 juillet 1566. Après la conquête de l'Amérique latine, ce dominicain s'est engagé, en tant que missionnaire et évêque, en faveur des droits des populations autochtones.

    Bartholomé de Las Casas

    Bartolomé de Las Casas
    Photo : domaine public / Wikimedia Commons | Connu pour sa défense des Indiens d'Amérique : Bartolomé de Las Casas

    18 juillet 2026

    Juillet 2015 : le pape François se rend en Bolivie. Dans son discours prononcé lors de la « Rencontre mondiale des mouvements populaires » au parc des expositions « Expo Feria » de Santa Cruz de la Sierra, François a évoqué le colonialisme. Il en fustige les nouvelles manifestations et présente, au nom de l’Église, des excuses pour le colonialisme historique : « Nous disons donc non aux formes anciennes et nouvelles de colonisation. Nous disons oui à la rencontre entre les peuples et les cultures. Heureux ceux qui œuvrent pour la paix. Et ici, je voudrais m’arrêter sur un sujet important. En effet, quelqu’un pourrait dire à juste titre : “Quand le pape parle de colonialisme, il oublie certains actes de l’Église”. Je vous le dis avec regret : Au nom de Dieu, de nombreux péchés graves ont été commis contre les peuples autochtones d’Amérique. Mes prédécesseurs l’ont reconnu, le CELAM, le Conseil épiscopal latino-américain, l’a dit, et moi aussi, je tiens à le dire. À l’instar de Jean-Paul II, je demande que l’Église – je cite – « s’agenouille devant Dieu et lui demande pardon pour les péchés de ses enfants du passé » 

    S’il est essentiel, en tant qu’Européen, d’avoir conscience de l’histoire coloniale sanglante de l’Amérique latine, il est tout aussi discutable de la qualifier d’« histoire de l’Église » ou, comme l’a dit François, d’« actions de l’Église ». N’y a-t-il vraiment pas la place d’une feuille de papier entre les intérêts politiques et économiques des conquérants et l’action des missionnaires chrétiens ? Dans les débats publics actuels, notamment sur les réseaux sociaux, qui s’appuient sur une connaissance plutôt superficielle de l’histoire de l’Église, cela ne semble faire aucun doute. Le réflexe « C’est la faute de l’Église ! » s’impose avec force.

    Du soldat au prêtre

    En y regardant de plus près, on découvre une réalité un peu plus complexe, qui conduit à un jugement plus nuancé. Il est vrai que de nombreux (trop nombreux) missionnaires, qui étaient en réalité venus prêcher l’Évangile de l’amour, se sont comportés comme des membres à part entière de la société coloniale. Mais il est également vrai que certains missionnaires ont critiqué cette société coloniale et ont voulu en changer les règles du jeu. Le plus célèbre d’entre eux est sans doute le dominicain Bartolomé de Las Casas, dont le 460e anniversaire de la mort est l’occasion de rappeler l’engagement exceptionnel de l’« apôtre des Indiens ».

    Las Casas est né le 11 novembre 1484 à Séville, ville portuaire espagnole. En 1497, il partit pour Grenade en tant que soldat. Plus tard, il entreprit des études de latin à Séville, puis suivit brièvement des cours de droit et de théologie à Salamanque. En 1502, il s’engagea comme conquistador (conquérant) pour les terres nouvellement découvertes, se rendit à Hispaniola, devint conseiller du gouverneur et se vit attribuer, en récompense de sa participation couronnée de succès à plusieurs opérations militaires, une encomienda (propriété foncière avec des esclaves) près de La Concepción de la Vega. Après avoir obtenu en 1506, lors d’un bref voyage en Europe, une licence en droit en Espagne et avoir été ordonné prêtre à Rome, il continua à mener à Hispaniola la vie d’un propriétaire terrien, s’occupant de la gestion et de l’agrandissement de ses biens, tout en assumant les fonctions de prêtre. En 1512 et 1513, il participa, en tant qu’aumônier de campagne, à la conquête sanglante de Cuba menée par Diego de Velázquez.

    L'échec des premières tentatives de réforme

    Un tournant décisif eut lieu en 1514. Alors qu’il préparait un sermon, Las Casas tomba sur un passage du livre de Jésus Sirach qui évoquait les offrandes hypocrites, le sort difficile des pauvres et le traitement injuste que leur infligeaient des « sangsues » exploiteuses. Las Casas se reconnaît, ainsi que ses Indiens, dans ces mots. Il renonce alors publiquement à ses propriétés foncières très rentables et est nommé en 1515 procureur général, une instance de médiation entre les intérêts espagnols et les besoins des peuples autochtones. En 1518 et 1519, il entreprit de nombreux voyages à travers l’Espagne afin de rendre compte de la situation dans les colonies et de promouvoir son programme de réforme, dont l’axe central, sur le plan de la politique coloniale, consistait en l’abolition du système de l’encomienda (et donc de l’esclavage) ; sur le plan de la théologie missionnaire, il visait un retour à une évangélisation pacifique et humaniste, dans l’esprit de la mission confiée par Jésus. En février 1521, il revint en Hispaniola et œuvra, au cours des années suivantes, à une telle évangélisation des Indiens.

    Avant de se consacrer à l'étude approfondie d'ouvrages théologiques, historiques et juridiques, il entra dans l'ordre des Dominicains en 1522 et trouva au couvent de Saint-Domingue, sur l'île d'Hispaniola (aujourd'hui Haïti et République dominicaine), un lieu propice au travail dans le calme. Cinq ans plus tard, dans la ville portuaire de Puerto de la Plata, au nord de l’île, il fonda un nouveau couvent et y commença la rédaction de son « Histoire des Indes occidentales », dans laquelle il dénonçait les conquérants espagnols comme des criminels. En 1531, Las Casas rédigea une « Lettre au Conseil des Indes ». Il y affirmait clairement que l’évangélisation non violente des Indiens devait primer sur les intérêts économiques des Espagnols. En 1534, il écrivit à nouveau au Conseil des Indes pour rendre compte des succès de son approche pacifique.

    Une controverse aux conséquences importantes

    En 1540, Bartolomé de Las Casas se rendit en Espagne afin de faire adopter par la Cour son projet pour l’ensemble des Amériques. Ses idées y furent accueillies favorablement. En 1542, l’empereur Charles Quint institua une commission chargée d’élaborer une législation visant à réorganiser l’administration coloniale. Las Casas devint membre consultatif de cet organe. Les « Nouvelles Lois », adoptées le 20 novembre 1542, portent donc également sa marque. Le 30 mars 1544, Las Casas est ordonné évêque du Chiapas (Mexique) à Séville et retourne en Amérique latine en juillet de la même année. Il est le deuxième évêque de ce diocèse, qui porte depuis 1964 le nom de San Cristóbal de Las Casas en sa mémoire. En tentant d’appliquer les Nouvelles Lois dans son diocèse, le nouveau pasteur se heurta à une résistance acharnée de la part de la société coloniale. Comme la Couronne ne craignait rien de plus qu’une baisse de ses recettes due à des colonies rebelles, Charles abrogea les « Nouvelles Lois » en 1545. Les premiers efforts de réforme avaient échoué.

    Humanité et droits de l'homme

    Las Casas réagit à ce revirement en rédigeant un manuel de confession dans lequel il dénonce clairement les manquements des Espagnols. En 1547, il quitta l'Amérique latine et fut réintégré en Espagne dans ses fonctions de « Procurador de los Indios ». Dans les « Trente principes juridiques » de 1547 et dans le « Traité sur la justification de la souveraineté impériale », achevé en 1549, Las Casas tente de concilier les revendications de la couronne espagnole avec le droit à l’autodétermination des Indiens. Dans ce contexte, il défend une conception révolutionnaire selon laquelle la souveraineté constitue un droit naturel tant pour les croyants que pour les non-croyants et que, par conséquent, les rapports de pouvoir chez les non-croyants (ici : chez les populations indigènes d’Amérique) doivent également être respectés.

    Son engagement n’est pas resté sans conséquences à la cour : en 1550, Charles Quint convoque une commission à Valladolid, dans le nord de l’Espagne (« Junta de Valladolid »), afin de débattre des conditions éthiques, théologiques et juridiques de la pratique coloniale espagnole jusqu’alors, et d’aborder en particulier les méthodes de proclamation de la foi ainsi que les conditions préalables à la conquête de territoires peuplés. À Valladolid, un débat s'engage entre Bartolomé de Las Casas et son confrère, Juan Ginés de Sepúlveda, adversaire acharné sur la question coloniale ; ce débat revêt une importance historique capitale pour la conception missionnaire de l'Église, mais aussi pour la conception européenne de la domination et du droit ; aux côtés de Francisco de Vitoria, également dominicain, Las Casas et Sepúlveda forment un trio influent de la scolastique baroque espagnole, qui a développé les premières ébauches d’une transformation du droit international, passant de l’« ius gentium » antique au « ius inter gentes » moderne.

    Dans son « Apologie », qui culmine dans un « Manifeste de l'humanité », Las Casas expose, face à Sepúlveda, le principe selon lequel tous les êtres humains, les Indiens tout autant que les Espagnols, sont dotés par Dieu de raison et de libre arbitre. C’est pourquoi il fallait leur rendre leur liberté et mettre fin à l’oppression et à l’exploitation. Ce point de vue a ouvert la voie à l’établissement des droits de l’homme universels aux XVIIe et XVIIIe siècles. Las Casas s’intéressait à la culture et à la vie des personnes auxquelles il souhaitait transmettre le message de Jésus. Il s’efforçait de comprendre leurs mœurs et leurs coutumes afin de leur transmettre l’Évangile dans un esprit de reconnaissance et d’amour – il rejetait catégoriquement toute forme de prosélytisme forcé. Il peut donc être considéré comme un modèle de mission de paix respectueuse des cultures. Et comme un exemple d’humanité qui sait voir plus loin que le bout de son nez.

    L’auteur est philosophe et vit à Berlin.

  • L'Odyssée : à force de rendre l’épopée antique conforme à nos catégories contemporaines, on finit par effacer ce qui faisait son étrangeté et sa force propre

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    Du site "Pour une école libre au Québec" :

    L'Odyssée de Nolan : l'adjudant-chef Ulysse, traumatisé, ramène ses GIs métissés du Levant

    L’adaptation de L’Odyssée par Christopher Nolan suscite déjà des interrogations sur ses choix artistiques et culturels. Au-delà de la question de la fidélité au texte d’Homère, c’est surtout la manière dont le cinéaste semble projeter des références contemporaines américaines sur une œuvre profondément enracinée dans le monde grec antique qui fait débat.


    La disparition du « sentiment d’étrangeté » du monde homérique

    La critique de Michel de Jaeghere ne porte pas seulement sur des anachronismes visibles (distribution des rôles, costumes, rap, esthétique), mais sur une erreur fondamentale de compréhension de ce qui fait la grandeur de l’œuvre d’Homère.

    De Jaeghere explique que L’Iliade et L’Odyssée ont été composées aux VIIIᵉ-IXᵉ siècles avant J.-C., mais qu’elles racontent un monde beaucoup plus ancien : celui de la civilisation mycénienne du XIIIᵉ siècle avant J.-C. Entre ces deux périodes, le monde grec a connu l’effondrement des royaumes mycéniens, la disparition de l’écriture et plusieurs siècles de bouleversements.

    Les auditeurs grecs qui écoutaient ces récits vivaient donc dans un monde appauvri par rapport à celui décrit par les poèmes : ils entendaient parler de palais somptueux, de royaumes riches en or et de héros d’un âge disparu.

    C’est précisément cette distance qui produit la poésie homérique : un monde à la fois étranger et familier.

    Nolan commet l’erreur de croire que rapprocher une œuvre du présent permet de mieux la comprendre

    De Jaeghere compare le film aux metteurs en scène de théâtre qui modernisent systématiquement les œuvres anciennes en pensant qu’un décor contemporain facilite leur compréhension.

    « Nolan veut rapprocher Homère de nous ; or la grandeur d’Homère est justement de nous faire sentir la distance qui nous sépare d’un monde disparu tout en nous révélant la permanence de la nature humaine », déclare le directeur du Figaro Histoire.

    La volonté de rendre Homère immédiatement contemporain produit paradoxalement l’effet inverse : elle efface ce qui fait son universalité. L’homme moderne n’a pas besoin de retrouver dans Ulysse ses propres vêtements, son langage familier, ses propres codes sociaux ou ses propres références culturelles ; il doit pouvoir rencontrer un homme venu d’un autre monde.

    Nolan inverse presque la nature d'Ulysse

    Pour De Jaeghere, l’Ulysse homérique est :

    • le « roi aux mille tours » ;
    • un homme d’intelligence et de ruse ;
    • un maître de la parole et du récit ;
    • un héros qui vainc moins par la force que par l’esprit.

    Or Nolan en ferait presque l’inverse : un personnage traumatisé, amnésique, qui cherche à retrouver son identité.

    La plus grande trahison du film ne réside peut-être pas dans son apparence, mais dans son héros lui-même. L’Ulysse d’Homère n’est pas un guerrier diminué par ses blessures : c’est précisément parce qu’il est l’homme de l’intelligence, de la ruse et de la parole qu’il surmonte les épreuves. En faisant de lui un personnage amnésique cherchant à reconstruire son passé, Nolan remplace la figure du héros rusé par celle, beaucoup plus moderne, du survivant traumatisé.

    « On a l’impression d’être devant un adjudant-chef qui ramène ses GIs. »

    Le film semble parfois transformer l’Odyssée en récit d’expédition militaire américaine moderne. L’équipage d’Ulysse n’apparaît plus comme un groupe de compagnons grecs liés par une civilisation et une mémoire communes, mais comme une unité d’hommes embarqués dans une opération lointaine, donnant au récit une tonalité proche des grandes fictions guerrières américaines, comme tant d'autres.

    Ulysse traumatisé par la sauvagerie de la guerre de Troie...

    Notons le paradoxe de cet Ulysse qui dénonce la violence sauvage de la guerre de Troie, en exprimant des remords face au subterfuge du cheval dont il est l'auteur (Chant IV, v. 271-289 et Chant VIII, v. 492-520), mais qui, dans la scène suivante, en rajoute une couche de sauvagerie.

    On a l'impression que Nolan joue sur les deux tableaux : il se complaît dans cette violence, tout en la drapant dans un pamphlet antiguerre.  Nolan sait que les scènes de violence spectaculaires (combats, effets visuels) attirent le public (comme dans Dunkerque ou Le Chevalier noir (The Dark Knight à Paris). En même temps, il semble vouloir plaire aux critiques et aux spectateurs « engagés » en intégrant des thèmes comme la culpabilité, la guerre inutiles, ou la complexité morale.

    Dans la version « classique », Ulysse raconte la ruse dy cheval de Troie avec fierté (Chant IV et VIII). Il décrit son stratagème comme une preuve de ruse et d’intelligence, pas comme une source de culpabilité. Le sac de Troie est évoqué comme une victoire légitime (même si Homère montre aussi les souffrances des vaincus, comme dans l’Iliade avec la mort d’Hector). Ulysse est donc un héros qui assume ses actes et n'est en rien tourmenté par ceux-ci. Sa souffrance vient des épreuves après Troie (errance, perte de ses hommes), pas de la guerre elle-même.

    Nolan invente un Ulysse tourmenté par la guerre, une réinterprétation moderne (probablement influencée par des lectures psychologisantes comme la traduction d’Emily Wilson). 

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  • L'Église a désormais reconnu plus de 2 400 martyrs ayant perdu la vie durant la guerre civile espagnole

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    D'Alessandra Nucci sur la NBQ :

    Les martyrs d'Espagne : un massacre perpétré par les communistes
     

    Suite aux dernières béatifications, l'Église a désormais reconnu plus de 2 400 martyrs ayant perdu la vie durant la guerre civile espagnole. Il s'agissait d'une persécution systématique, motivée par la haine de la foi, perpétrée par des communistes, des socialistes et des anarchistes. L'appel des évêques de l'époque…

    18_07_2026

    Le 18 juin 2026, le pape Léon XIV a autorisé la béatification de 20 martyrs supplémentaires, tués par haine de la foi durant la guerre civile espagnole, portant à 2 404 le nombre total de martyrs reconnus par l’Église catholique pour les persécutions religieuses du XXe siècle en Espagne. Ces chiffres, bien que partiels, suffisent à démontrer qu’il s’agissait d’un événement historique d’une ampleur exceptionnelle, la plus grande persécution de chrétiens depuis Dioclétien. Pourtant, lors de la commémoration des victimes, les bourreaux sont réduits au silence, la responsabilité étant entièrement imputée à « la guerre », comme s’il s’agissait d’une catastrophe naturelle inévitable plutôt que d’un affrontement délibéré entre des groupes armés distincts et opposés.

    Il convient donc de répondre à l'appel vibrant des évêques espagnols qui, le 1er juillet 1937, un an après le début du soulèvement militaire connu sous le nom d'Alzamiento, écrivaient « à nos frères du monde entier », leur demandant de les aider à répandre la vérité : une vérité consignée dans les archives du Vatican, mais absente de la conscience collective, puisque, comme l'a souligné l'historien anglais Eric Hobsbawm, l'histoire de la guerre civile espagnole a été écrite non par les vainqueurs, mais par les vaincus. « Aidez-nous à répandre la vérité », imploraient les évêques, « aidez-nous à diffuser le contenu de cette lettre, à surveiller la presse et la propagande catholiques, et à corriger les erreurs de ceux qui nous sont indifférents ou hostiles. L'ennemi a semé la discorde en abondance ; aidez-nous à semer la bonne graine en abondance. »

    Quelles étaient les erreurs à corriger ? Que les massacres de 1936 ne résultaient pas de l’affrontement entre les forces républicaines progressistes, victorieuses des élections, et les rebelles fascistes qui s’y opposaient, mais d’une persécution religieuse ciblée et sans précédent, perpétrée par les communistes, les anarchistes et les socialistes. Arrivés au pouvoir en 1931, après la liquidation de la monarchie, les partis et mouvements républicains instaurèrent immédiatement un climat de haine anti-catholique qui, dès 1934, année du soulèvement des Asturies, mena en quelques jours à l’incendie de 58 églises et à l’assassinat de dizaines de prêtres, de séminaristes et de membres du clergé. Parallèlement, les républicains s’employaient à assouplir les contraintes sociales, à saigner l’économie à blanc et à affaiblir les forces de l’ordre, cherchant à combler le vide par des idées visant à forger un homme nouveau, celui qui soutiendrait et perpétuerait la révolution.

    Les évêques écrivirent : « Un autre peuple puissant, la Russie, de concert avec les communistes espagnols, par le biais du théâtre et du cinéma, de rites et de coutumes exotiques, usant de charme intellectuel et de corruption matérielle, prépara l'esprit populaire au déclenchement de la révolution, quasi imminente. » Ainsi, « le régime politique de liberté démocratique s'effondra sous le coup des agissements arbitraires de l'autorité, de l'État, et de la coercition gouvernementale qui pervertit la volonté populaire, jusqu'à produire le cas des dernières élections législatives de février 1936, où, malgré une majorité de plus d'un demi-million de voix pour la gauche, la droite obtint 118 députés de moins que le Front populaire, car les bulletins de vote de provinces entières furent arbitrairement annulés , viciant ainsi la légitimité du Parlement à sa source. »

    Les évêques poursuivent en détaillant : « Le 27 février 1936, après le triomphe du Front populaire, l'Internationale soviétique décréta le soulèvement espagnol et le finança à grands frais. Le 1er mai, des centaines de jeunes gens collectèrent publiquement à Madrid « des bombes, des pistolets, de la poudre et de la dynamite pour la révolution à venir ». Le 16 du même mois, des représentants de l'URSS rencontrèrent les délégués espagnols de la Troisième Internationale à la Maison du Peuple et décidèrent, dans leur neuvième accord, de charger l'un des comités « Radios » de Madrid, désigné n° 25 et appuyé par des policiers actifs, d'éliminer les personnalités politiques. Parallèlement, de Madrid aux villages les plus reculés, les milices révolutionnaires reçurent un entraînement militaire et furent si abondamment armées qu'au début de la guerre, elles comptaient 150 000 soldats d'assaut et 100 000 soldats de ligne. »

    Pour prouver que « le massacre de personnes et de biens perpétré par la révolution communiste était prémédité », les évêques ont souligné que « peu avant le soulèvement, 79 agitateurs spécialisés étaient arrivés de Russie. La Commission nationale pour l'unification marxiste a ordonné, à la même époque, la formation de milices révolutionnaires dans tous les pays. La destruction des églises, ou du moins de leur mobilier, a été systématique et progressive. En l'espace d'un mois seulement, tous les lieux de culte ont été rendus inutilisables. » Preuve éloquente de la préméditation de ces ravages : « Les chiffres sont effroyables. Bien que les estimations ne soient pas définitives, on estime à environ 20 000 le nombre d’églises détruites ou entièrement pillées. Le nombre de prêtres mis à mort, en ne considérant que le clergé séculier, s’élève à environ 6 000. Ils furent même traqués avec des chiens, poursuivis à travers les montagnes, et fouillés sans relâche dans leurs moindres cachettes. La plupart du temps, ils furent tués sans procès, sans autre accusation que celle de leur mission sociale. »

    Les évêques ajoutèrent : « Nombreux furent ceux qui eurent les membres amputés ou mutilés avant d’être tués ; on leur arracha les yeux, on leur coupa la langue, ou ils furent criblés de balles, brûlés vifs ou enterrés vivants, ou achevés à coups de hache. Les ministres de Dieu furent les plus cruels. La pudeur des femmes ne fut pas respectée, pas même celle des femmes consacrées à Dieu par leurs vœux religieux. Tombes et cimetières furent profanés. Ces destructions furent perpétrées au cri de « Vive la Russie ! », à l’ombre du drapeau communiste international […]. »

    À l'observation selon laquelle l'absence de révolte de Franco aurait épargné des milliers de membres du clergé et leur aurait permis de continuer à servir l'Église, les évêques répondirent : « La vérité est tout autre. Le plan méticuleux de la révolution marxiste, qui aurait éclaté dans le monde entier si le mouvement civique et militaire ne l'avait pas largement empêché, visait l'extermination du clergé catholique et des plus fervents militants de droite, la soviétisation de l'industrie et l'instauration du communisme. » Un dirigeant anarchiste l'admit même à la radio en janvier de la même année : « Il faut dire les choses telles qu'elles sont ; l'armée nous a précédés pour nous empêcher de déclencher la révolution. »

    Une fois sortis d'Espagne, les vaincus gardèrent le silence, afin de ne pas aider les ennemis de la grande cause, la révolution. La seule exception, comme chacun sait, fut George Orwell. C'est pourquoi, aujourd'hui encore, quiconque pense aux années 1930 en Espagne pense à l'épopée romantique narrée par Ernest Hemingway, journaliste infiltré chez les républicains, et à Gary Cooper, qui, dans le film « Pour qui sonne le glas », lutta contre le régime franquiste. Car, par la tactique classique de la subversion de gauche, directement financée par Moscou, la désinformation était parvenue à faire porter la responsabilité de la tragédie à la victime, en mettant l'Église catholique elle-même sur le banc des accusés, dans le but de lui infliger, après son anéantissement physique, le coup fatal de l'anéantissement moral.

  • La sainteté des carmélites de Compiègne guillotinées en 1794 est reconnue

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    Les martyrs de Compiègne de la Révolution française canonisés après avoir « marché ensemble »

    De Xavier Sartre sur Vatican News :

    Les carmélites de Compiègne, guillotinées en 1794, sont saintes

    Les carmélites déchaussées de Compiègne, guillotinées en 1794 en pleine Terreur pendant la Révolution française, sont saintes. Le Pape François a signé ce mercredi matin le décret reconnaissant leur canonisation équipollente. Deux autres religieux seront béatifiés après la reconnaissance de leur martyre pendant la Seconde Guerre mondiale.

    Elles sont devenues le symbole de la haine antireligieuse qui a sévi en France pendant la Révolution et des excès de la Terreur. Les carmélites déchaussées de Compiègne sont maintenant saintes. Le Pape a décidé d’étendre à l’Église universelle le culte de la bienheureuse Thérèse de Saint-Augustin et de ses quinze compagnes de l’ordre des Carmélites déchaussées de Compiègne, martyres, tuées en haine de la foi le 17 juillet 1794 à Paris. Elles sont désormais inscrites au martyrologe romain. En d’autres termes, il s’agit d’une canonisation équipollente, c’est-à-dire qu’aucun miracle n’a été nécessaire pour qu’elles deviennent saintes. Ce fut déjà le cas pour leur béatification en 1906 par le Pape saint Pie X.

    À Rome ce mercredi, le président de la Conférence des évêques de France, Mgr Éric de Moulins-Beaufort qui avait présenté au Pape en 2021 la demande d'une poursuite de leur processus de canonisation au nom des évêques des France, se réjouit de la canonisation équipollente de ces figures importantes de l'histoire de France, magnifiées par Georges Bernanos ou Francis Poulenc.

    La réaction de Mgr Éric de Moulins Beaufort, président de la Conférence des évêques de France :
    «Les carmélites de Compiègne sont de belles figures de la liberté chrétienne à vivre jusqu'au bout dans différentes circonstances historiques, a-t-il confié à Radio Vatican-Vatican News. Pour ma part, j'espère que cette canonisation contribuera un peu à un apaisement de notre mémoire française qui doit assumer des violences qui ont été dans notre histoire et qui font parties de celle-ci, mais à travers lesquelles des témoignages de foi, d'espérance et de charité ont été données, qui font aussi parties de la beauté de l'histoire française».

    Victimes de la Terreur

    Contraintes de quitter leur monastère le 14 septembre 1792, en pleine vague anticléricale, elles trouvent refuge dans des localités différentes et doivent revêtir des habits civils, le port des habits religieux étant interdits par les nouvelles autorités. Peu après, mère Thérèse de Saint-Augustin propose aux sœurs de sa communauté d’offrir leur vie pour le salut de la France. Le 27 novembre de la même année, elles récitent un «acte de don de soi» écrit par la prieure, plus tard complété par une intention pour que les exécutions au moyen de la guillotine et pour la libération des personnes incarcérées.

    Avec l’entrée en vigueur de la Terreur, les carmélites sont dans le viseur des révolutionnaires. Leurs logements sont perquisitionnés le 21 juin 1794, elles sont arrêtées le lendemain, accusées de poursuivre leur vie consacrée et de sympathie pour la monarchie. Le 12 juillet elles sont transférées à la prison de la Conciergerie. Le 16, elles célèbrent la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, élevant des hymnes de joie et profitent de ces quelques jours d’incarcération pour reprendre leur vie communautaire. Elles sont jugées le 17 et exécutées le même jour sur le site de l’actuelle place de la Nation.

    Sur le trajet les menant à l’échafaud, et alors qu’elles montent les unes après les autres les marches vers la guillotine, elles chantent des psaumes, entonnent le Veni creator renouvelant leurs vœux à la prière avant d’être décapitées. Leur dignité et leur dévotion lors de leur exécution imposa le silence à la foule impressionnée.

    Deux nouveaux bienheureux

    Au cours de son entretien avec le cardinal Marcello Semeraro, préfet du dicastère des Causes des saints, le Pape a autorisé la promulgation de plusieurs autres décrets. Le martyre du serviteur de Dieu Eduard Profittlich, jésuite, administrateur apostolique d’Estonie, mort en 1942 dans une prison soviétique a ainsi été reconnu. Autre martyr tué pendant la Seconde Guerre mondiale, le serviteur de Dieu Elia Comini, prêtre de Saint-François-de-Sales, tué en haine de la foi par les nazis en 1944 en Italie. La date de leur béatification sera communiquée plus tard. Par ailleurs, les vertus héroïques des serviteurs de Dieu Áron Márton, évêque d’Alba Iulia en Roumanie, mort en 1980, Giuseppe Maria Leone, prêtre italien mort en 1902, et Pierre Goursat, fidèle laïc français, fondateur de la communauté de l’Emmanuel, mort en 1991, ont été reconnues. Ils deviennent ainsi vénérables.