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L'Eglise et les chrétiens face à l'esclavage

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De sur le site de La Libre :

Église et chrétiens face à l’esclavage

Olivier Grenouilleau brosse une fresque passionnante de leurs relations depuis 2 000 ans.

23-09-2021

Le 3 décembre 1839, une lettre apostolique du pape Grégoire XVI condamnait officiellement l'esclavage et la traite : "Nous conjurons instamment dans le Seigneur tous les fidèles, de quelque condition que ce soit, qu'aucun d'eux n'ose à l'avenir tourmenter injustement les Indiens, les Nègres et autre semblables, ou les dépouiller de leurs biens, ou les réduire en servitude […] ou exercer ce commerce inhumain par lequel les Nègres, comme si ce n'étaient pas des hommes, mais de simples animaux réduits en servitude […], sont achetés, vendus et voués quelquefois aux travaux les plus durs".

En termes clairs et nets, le Pape expose la position de l’Église catholique sur l’esclavage comme jamais auparavant. Certes, elle avait obtenu au XVe siècle la fin de la détention d’esclaves chrétiens par des chrétiens en Europe, et au XVIe siècle l’abolition par Charles Quint de l’esclavage des Indiens dans l’Amérique espagnole, mais les Portugais n’en tinrent pas compte et la traite des Africains débuta…

À partir de 1839, la position de l’Église fut définitivement tranchée, et une de ses plus grandes voix, le cardinal Lavigerie (1825-1891), archevêque d’Alger, mena un combat infatigable contre l’esclavage dans l’Afrique musulmane, contribuant ainsi à la conférence antiesclavagiste de Bruxelles (1889), où les puissances coloniales décidèrent une action collective contre la traite.

Pourquoi un tel retard ?

Ceci dit, la question se pose : pourquoi les chrétiens ont-ils tant tardé à se mobiliser en faveur de l'abolition de l'esclavage et de la traite qui la nourrit ? Olivier Grenouilleau, éminent connaisseur de ce fléau séculaire (Les traites négrières, 2004, Qu'est-ce que l'esclavage ?, 2014, La révolution abolitionniste, 2017), consacre à cette question un ouvrage d'une érudition et d'une clairvoyance admirables.

Il commence par rappeler que le Christ apparut dans un monde où l'esclavage était universellement pratiqué, y compris par les Juifs - seuls les stoïciens condamnaient cette pratique - et se recomposait en permanence, impliquant des formes et des populations différentes. Selon les Évangiles, le Christ n'en a pas parlé. Saint Paul l'admettait mais recommandait de ne pas traiter les esclaves "de la même manière qu'un cheval", saint Augustin et Thomas d'Aquin le légitiment. Une grande exception : l'évêque Grégoire de Nysse ((335-395) , se fondant sur le principe selon lequel l'homme a été fait à l'image de Dieu, établit celui de l'inaliénabilité, ici-bas, de la liberté humaine.

Peu d’intérêt de Calvin et Luther

Ceci dit, l’Église s’est beaucoup préoccupée au Moyen Age de racheter les esclaves chrétiens des musulmans et d’éliminer l’esclavage en Europe. Au lendemain de la découverte de l’Amérique (1492), nombre de missionnaires espagnols, dont le célèbre dominicain Las Casas, prirent la défense des Indiens. Mais la traite les remplaça par des Noirs !

Ce même XVIe siècle vit naître la Réforme. Calvin proclama l'esclavage "licite" et Luther, estimant que seuls les catholiques sont véritablement des esclaves (du Pape), condamna toute forme de rébellion sociale et proclama que les subordonnés devaient "s'acquitter de leur plein gré de ce qu'ils savent être agréables à leurs maîtres et à leurs dames" (sic).

Résumons la suite. Aux XVe-XVIe siècles, la théologie morale s’autonomisa, libérant la parole d’un nombre croissant de prêtres et de laïcs contre l’esclavage colonial. Mais sans résultats. C’est aux XVIIIe-XIXe siècles que des individus-acteurs jouent de plus en plus le premier rôle par rapport aux autorités établies. Chez les Anglo-Saxons, les Églises protestantes apparaissent dépassées, lorsqu’elles ne se divisent pas sur la question comme aux États-Unis et sa Guerre de Sécession.

Les mouvements abolitionnistes

À partir du XVIIIe siècle, trois pays voient l'abolitionnisme-mouvement se déployer véritablement : les États-Unis, l'Angleterre et la France. "Chaque fois l'élément religieux joue un rôle, essentiel ou notable". Le renouveau du christianisme évangélique dans l'univers anglo-saxon et, en France, la convergence de catholiques avec des abolitionnistes républicains plutôt anticléricaux conduiront à l'abolition de l'esclavage dans leurs colonies. Mais ailleurs, en Arabie, en Asie ?

  • **** Olivier Grenouilleau | Christianisme et esclavage| Histoire | Gallimard, Bibliothèque des Histoires | 544 pp., 28,50 €, version numérique 20 €

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