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Le «devoir d'espérance» pour faire face à notre monde désenchanté

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D' sur le Figaro Vox :

«La dimension spirituelle de l'homme ressurgit dans les phases de chaos»

Philippe Royer est chef d'entreprise. Il présidait le mouvement des Entrepreneurs et dirigeants chrétiens (EDC) jusqu'à mars dernier.


FIGAROVOX. - Dans votre ouvrage S'engager pour le bien commun , vous évoquez d'abord votre expérience personnelle et professionnelle. Pourquoi avoir décidé d'écrire ce livre et quel est son objectif ?

 
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Philippe ROYER. - J'ai écrit ce livre car j'avais l'intuition que notre pays allait vivre une période difficile et qu'il était temps de réveiller l'intelligence des bons. Les résultats des élections législatives et le taux d'abstention traduisent que nous sommes à la fin d'un modèle. Les Français n'attendent pas de savoir qui va trahir qui pour dégager une majorité, ils attendent un changement de paradigme. Beaucoup de personnes ont compris qu'il va falloir changer, ce livre apporte des réponses à ceux qui en ont envie mais ne savent pas comment s'y prendre ni par où commencer. Or nous avons besoin d'eux car le monde ne changera que lorsque chacun arrêtera d'être spectateur ou commentateur pour devenir acteur.

La première page de votre ouvrage mentionne le «devoir d'espérance». En quoi consiste-t-il et quelle est la place de la religion dans votre démarche ? Vivons-nous dans une société désenchantée ?

Le monde qui ne va pas bien et qui vit une fin de cycle va vivre des chaos et des émergences. Nous allons vivre d'ici 2030 la fin d'un modèle ultralibéral qui a pris son essor après la chute du mur de Berlin. Les crises se succèdent depuis les années 2000: finance, climat, insécurité, endettement, pandémie, et pour finir par la crise politique qui traduit la fin du cycle de mutation. Nous pourrions penser que tout est foutu, mais ce n'est pas le cas, tout est lié ! Il nous faut prendre en compte ces enjeux écosystémiques.

Quand tout être humain aurait raison d'être désespéré, nous devons faire émerger un devoir d'espérance, une forme de confiance indéfectible d'où nous saurons faire émerger les solutions et alternatives nécessaires pour l'avenir. La place de la religion appartient à chacun. En ce qui me concerne, mon espérance qu'il y ait une vie après la mort a changé ma vie, m'a redonné goût à l'émerveillement et l'envie de donner du sens à mon passage sur terre.

Nous devons sortir notre société d'un schéma centré sur l'individu car la somme des individualismes ne fait pas le bien commun.

Philippe Royer

Qu'entendez-vous par «économie du bien commun» ?

Notre société a touché les limites de l'intérêt général. Cela fait près de 50 ans que nous prenons des décisions en essayant de satisfaire une majorité de personnes souvent les plus influentes. L'heure est venue d'entendre les cris des pauvres et de réparer notre pays multifracturé. Le bien commun vise à trouver la solution globale positive pour le collectif et pour la dignité de chacune des parties sans exception. L'économie du bien commun réconcilie liberté d'entreprendre, innovation avec inclusion des plus fragiles et respect de la planète. Nous devons sortir notre société d'un schéma centré sur l'individu car la somme des individualismes ne fait pas le bien commun.

L'un des points de départ pour changer d'attitude et devenir co-créateur d'un monde meilleur serait de s'arrêter sur la notion de «gratuité», et de «don». Pourquoi ces notions sont-elles centrales ?

À la fin d'une vie, pour chacun de nous l'essentiel aura été la part de gratuité de notre vie. Nous avons reçu la vie gratuitement, l'amour et l'amitié sont gratuits. La gratuité c'est le supplément d'âme que nous donnons à notre vie. Le secteur associatif et caritatif qui est l'amortisseur des inégalités sociales est basé sur la gratuité. Quand je donne, je reçois plus que ce que je donne car je deviens ce co-créateur, acteur contributeur. Notre société centrée sur l'homo economicus doit s'équilibrer en développant la part de l'homo donator. Il nous revient de quitter la peur de perdre pour trouver la joie de partager. Donner de l'argent est important mais il faut aussi donner de la compétence et du temps, parfois notre bien le plus précieux. Donner du temps génère la rencontre transformante. Je viens pour aider et c'est bien mais je me rends compte que l'autre me donne beaucoup également.

Nous devons aider chacun à quitter son aliénation matérialiste pour reprendre sa liberté et redevenir cette personne humaine qui retrouve le sens de l'émerveillement de la nature, du présent et de la rencontre de l'autre.

Philippe Royer

Vous évoquez l'importance de la «possibilité de s'émerveiller». Pourquoi est-ce essentiel ?

Ce qui est dramatique, c'est que notre société d'hyperconsommation ne rend pas les individus heureux. Comme des drogues, nous sommes en manque de la dose de consommation suivante à venir. De plus cela génère de la jalousie car je trouve toujours quelqu'un qui a plus que moi. Comme surconsommer ne fait pas le bonheur, les personnes râlent et sont blasées ! Elles zappent ! Certaines frustrées et en révolte cassent les biens publics et privés. Nous devons aider chacun à quitter son aliénation matérialiste pour reprendre sa liberté et redevenir cette personne humaine qui retrouve le sens de l'émerveillement de la nature, du présent et de la rencontre de l'autre. S'émerveiller, c'est quitter les rancunes et les remords du passé, c'est arrêter de se projeter dans un avenir anxiogène pour vivre pleinement le présent et rendre grâce de ce que nous vivons.

Il nous faut arrêter de chercher à tout conquérir, il faut consentir à déployer les talents que nous avons reçus.

Vous constatez le recul net d'une large part de la spiritualité des sociétés en Occident, et notamment de la part chrétienne. Pourquoi la spiritualité vous semble-t-elle fondamentale ?

Bien que certains courants essaient de faire croire que l'homme est une espèce comme les autres, les êtres humains sont dotés d'un corps, d'un cœur, d'un cerveau comme les autres espèces mais sont aussi dotés d'une âme. Celle-ci donne à l'homme une dimension transcendantale à sa vie.

Dans toutes les civilisations, cette part spirituelle a toujours été présente. Elle est constitutive de l'être humain.

Nous vivons une période en quête de spirituel. La méditation est de plus en plus pratiquée car l'être humain qui s'est épuisé dans sa quête matérialiste a besoin de se retrouver avec lui-même.

La méditation qui est autocentrée peut être une étape vers la prière qui est un espace de relation entre Dieu et l'homme. L'histoire nous montre à plusieurs reprises que la religion revient dans les phases de chaos, quand l'homme comprend qu'il ne peut se sauver seul !

Je pense qu'une société ne peut retrouver l'unité que si elle sait conjuguer identité et altérité.

Philippe Royer

Vous évoquez la figure de Saint François d'Assise, fondateur de l'ordre des Frères mineurs entre le XIIème et le XIIIème siècles. Pourquoi cette figure est-elle importante pour vous ?

Pour moi Saint François d'Assise est une figure de la liberté et de la joie. Il a pris la liberté de répondre à un appel de quitter ses richesses développées par ses activités de marchands qui le rendaient esclave pour tout donner, pour s'émerveiller de frère soleil, de l'eau, de la terre… en résumé de tous ces communs qui nous sont donnés et qu'il faut préserver pour les générations futures. Il a souvent rappelé que la rencontre des lépreux était ce qui avait ouvert son cœur à une conversion spirituelle.

Saint François d'Assise a beaucoup à nous dire sur notre société de surconsommation qui a réussi à constituer des bidonvilles, lieux où se retrouvent les déchets de la société de consommation et les exclus de cette société matérialiste. Il doit nous inspirer et nous amener à oser porter une nouvelle forme de sobriété ou frugalité heureuse. À la fin de sa vie, Saint François, par son unité de vie et son exemplarité, avait déjà mobilisé 3.000 à 5.000 frères franciscains. Rien n'est impossible pour celui qui donne sa vie pour une grande cause, il génère une grande fécondité !

Selon vous, la différence, et la conservation de cette différence, sont essentielles pour qu'une société reste unie. Quel est le risque d'une société qui rejette toute forme de différence ou de distinction ?

Je pense qu'une société ne peut retrouver l'unité que si elle sait conjuguer identité et altérité.

Identité car chacun a besoin d'être ancré via ses racines. L'absence ou la négation d'identité génère des individus déracinés et perdus en quête d'appartenance. À la moindre tempête, les personnes se noient dans l'agitation du monde. À l'inverse l'excès d'identité qui amène à voir l'autre comme un ennemi conduit au sectarisme et au repli sur soi. Il nous revient donc d'emprunter une ligne de crête.

Toute identité assumée est indispensable mais n'a de sens que si elle est nourrie de l'altérité, de l'acceptation de l'autre différent. C'est ce qui permet de vivre ensemble. Or vivre ensemble dans le respect de la dignité de chacun est le défi qu'il nous faut relever tout en prenant soin de notre planète. Je pense que ce sera le défi entrepreneurial qui sera le bras de levier qui permettra de relever les défis sociaux et environnementaux.

Cela passe par le fait de réveiller l'indifférence des bons afin que chacun s'engage pour le bien commun pour apporter sa meilleure contribution au monde. Osons entreprendre notre vie car la vie est belle !

 
S'engager pour le bien commun, Philippe Royer, Éditions Emmanuel, 2022,
19€. Éditions Emmanuel

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