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L'affaire Rupnik : un scandale qui éclabousse l'Eglise et le pape

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De Jean-Marie Guénois sur le site du Figaro via Il Sismografo :

Marko Rupnik, le nouveau scandale qui éclabousse l’Église et le pape François

ENQUÊTE - Le grand mosaïste slovène, prêtre jésuite qui a restauré de nombreuses églises est accusé de multiples agressions sexuelles sur des religieuses.

25 décembre 2022

Avec de nouveaux ornements, l’église promettait d’être belle. Le grand mosaïste slovène Marko Rupnik, jésuite de son état, devait couvrir de son art liturgique aux milles scintillements l’intérieur et l’extérieur de l’édifice. Comme il l’avait fait pour rajeunir la basilique Notre-Dame-du-Rosaire, à Lourdes, et tant d’autres églises partout dans le monde, y compris au Vatican. Mais, coup de théâtre, il n’entrera pas dans celle de Saint-Joseph-le-Bienveillant, sise à Montigny-Voisins, dans le diocèse de Versailles.

Son contrat a été brutalement rompu, le 8 décembre, par l’évêque, Mgr Luc Crépy, et par le père Pierre-Hervé Grosjean, curé de cette paroisse et en charge du projet. «Cela a été une évidence immédiate, partagée à l’unanimité par les équipes paroissiales et diocésaines impliquées dans ce projet, commente ce dernier. Mais nous gardons le même élan pour offrir une église paroissiale de 800 places à ce nouveau quartier de 32.000 habitants. Nous allons lancer un nouvel appel à des artistes pour orner notre église. Elle commence déjà à sortir de terre. Elle devrait être inaugurée l’hiver prochain.»

Les artistes ne manquent pas, mais Rupnik avait une notoriété internationale. Il était demandé partout dans le monde. Jean-Paul II lui avait confié, en 1996, les mosaïques de la chapelle Redemptoris Mater, dans les palais du Vatican. Quelle raison lui vaut une telle disgrâce? À 68 ans, ce prêtre artiste, ami du pape François, vient de tomber très bas: il est accusé de multiples agressions sexuelles sur des religieuses d’un ordre qu’il avait fondé en Slovénie, la communauté de Loyola. Deux cas sont référencés par la justice ecclésiale, sept autres pourraient suivre. L’une de ses accusatrices parle même d’une «vingtaine de victimes» religieuses.

1,7 million d’euros pour la décoration d’une chapelle à Rome

L’affaire a explosé aux premiers jours de décembre, à Rome. Un coup de tonnerre tant la notoriété du mosaïste était immense. Le scandale a ensuite rebondi, car le supérieur général des Jésuites, le père Arturo Sosa, a menti publiquement sur le dossier, le 7 décembre. Il en fait lui-même la démonstration, le 14 décembre, en se contredisant, preuve qu’il avait intentionnellement caché la vérité pour couvrir la gravité des faits.

C’est le pape François qui a levé la sanction à son égard. Le pape, qui est d’ailleurs l’unique autorité légitime pour décider en ce domaine (le site Il Sismografo)

L’indignation s’est encore accrue car le père Rupnik a bénéficié d’une impunité: en mars 2020, il a prêché la retraite de carême au Vatican, devant le pape, alors que, en janvier 2020, le procès canonique à son encontre, au sein de la Congrégation pour la doctrine de la foi, compétente en ce domaine, avait «unanimement» voté et conclu à sa culpabilité. L’exaspération a culminé quand il a été révélé que cette même Congrégation pour la doctrine de la foi, pilotée par un autre jésuite, le cardinal Ladaria Ferrer, a prononcé une excommunication à l’égard du père Rupnik, en mai 2020, avant d’être curieusement levée le même mois. Exprimant publiquement ce que tout le monde pense tout bas à Rome, Il Sismografo, un site de référence sur le Vatican, a affirmé ce 23 décembre que le religieux avait donc été protégé en haut lieu: «C’est le pape François qui a levé la sanction à son égard. Le pape, qui est d’ailleurs l’unique autorité légitime pour décider en ce domaine.» Ce site révèle aussi que «Rupnik est à la tête d’un empire économique», car il se faisait payer, dans l’Église, au tarif des créateurs internationaux. Il aurait ainsi été payé 1,7 million d’euros pour la décoration d’une chapelle à Rome.

Le Vatican embarrassé comme jamais

Une affaire qui ouvre publiquement, pour l’Église catholique, un nouveau chapitre des scandales sexuels. Il concerne cette fois des religieuses majeures agressées par des prêtres. Jusque-là, ce type de dossiers était sorti de façon isolée. Ils pourraient prendre de l’ampleur dans les années à venir, en Afrique notamment. Le Vatican est embarrassé comme jamais. Il n’a pas dit un mot sur Rupnik depuis les premiers articles publiés entre le 1er et le 4 décembre par trois sites italiens. L’un, d’information générale, est politiquement situé à gauche, Left. Deux autres, nettement  conservateurs, sont axés sur l’information religieuse: Silere non possum et Messa in Latino, dont les informations sur ce sujet n’ont jamais été démenties.

L’affaire Rupnik a pris un tournant décisif le dimanche 18 décembre, quand le très sérieux journal Domani, positionné à gauche, a publié l’interview d’une des premières religieuses victimes du père Rupnik. Elle a décrit dans le détail la «stratégie» d’un manipulateur visant à soumettre pour obtenir ce qu’il voulait. Le prénom, Anna, est fictif, mais le témoignage est corrosif. Avec les précautions d’usage sur un récit anonymisé, il faut reconnaître que sa précision est accablante. Anna, 58 ans aujourd’hui, n’a pas été démentie, ni le journal inquiété.

Un témoignage en forme de cauchemar

En 1985, elle est étudiante en médecine à Rome. Elle raconte comment la passion de l’art et les premières conversations avec celui qui était alors un illustre inconnu, prêtre, travaillant seul dans un atelier, Piazza del Gesù, à côté de l’église mère des jésuites, se transforment en cauchemar. Avec «dépression profonde» et tentative de suicide.

De «baisers» ou «étreintes» après la confession, sous prétexte d’«union» mystique, s’ensuivent des actes sexuels que le prêtre absout par une autre confession, sous le couvert d’un «don spécial du Seigneur», seulement pour «eux deux». Ces faits, le prêtre les a reconnus. C’est cette «absolution du complice», selon les mots du droit canonique, qui a valu l’excommunication de Rupnik - automatique en ce cas -, mais qui a été presque aussitôt levée.

Il y eut, à chaque étape de résistance de la jeune femme, un autre comportement, haineux celui-là, selon elle: menaces «agressives», chantage à l’abandon. Il y eut enfin le dévoiement de «l’accompagnement spirituel» du jésuite, qui imposa la rémission totale de la volonté de cette femme pour une «obéissance» au religieux. La «disponibilité et (l’)obéissance absolue» l’obligèrent parfois «à regarder des films pornographiques» ainsi qu’à avoir des relations sexuelles avec une «autre religieuse», en sa présence, sous prétexte d’union «trinitaire».

«Personne ne te croira, je te ferai passer pour folle»

Celle qui passa ensuite un doctorat de philosophie résume l’histoire ainsi: «Ce fut vraiment et proprement un abus de conscience. Son obsession sexuelle n’était pas fortuite mais profondément liée à sa conception de l’art et sa conception théologique. Le père Marko s’est lentement et doucement infiltré dans mon monde psychologique et spirituel, s’appuyant sur mes incertitudes et fragilités, et utilisant dans le même temps ma relation avec Dieu pour me pousser à pratiquer des expériences sexuelles avec lui.»

Le bras cassé d’une autre religieuse dont il abusait - elle se serait débattue en voulant s’échapper - fut un déclic pour Anna. Elle s’opposa alors frontalement à ces pratiques et s’entendit répondre: «Personne ne te croira, je te ferai passer pour folle.» Ce qui se produisit effectivement. Échappée de la communauté religieuse, elle dénonça le prêtre à sa mère supérieure, à l’évêque. Ce fut le mur du «silence». Elle s’adressa aux jésuites, l’ordre religieux du père Rupnik, et on «refusa de l’entendre», même «en confession», dit-elle. Elle dénonce aujourd’hui: «Il était protégé par tous.» C’est en s’associant à une autre religieuse abusée qu’elle parvint à déchirer cette camisole ecclésiale. Elle apprendra qu’elle avait été déclarée, urbi et orbi, «schizophrène» par sa congrégation religieuse... fondée par Rupnik.

Je peux comprendre la souffrance des victimes
Père Hans Zollner

Depuis, Anna a été auditionnée par le dicastère pour la Doctrine de la foi (le 10 décembre 2021). Mais elle n’a «jamais reçu de réponse» à une lettre qui résumait cet enfer, envoyée en juin 2022, au supérieur général des Jésuites et à plusieurs hauts responsables de cet ordre. Dont le père Hans Zollner, pourtant connu pour ses responsabilités mondiales de lutte contre les abus sexuels et ses multiples leçons données aux évêques en la matière. Interrogé par la presse sur ce cas, ce jésuite allemand a gardé une froideur et une distance étonnantes, tout en concédant: «Je peux comprendre la souffrance des victimes.» Les jésuites ont cependant lancé un appel à témoins.

Les jésuites atteints

Au-delà du scandale de la propre vie de ce jésuite, il est donc apparu que le premier communiqué de la Compagnie de Jésus, le 2 décembre, ne mentionnait aucunement l’excommunication qui avait frappé le père Rupnik, en mai 2020, avant d’être très vite levée. Il précisait que les faits ne concernaient pas des «mineurs». Qu’ils étaient «prescrits» et que des «mesures de précautions» avaient été prises.

Le 7 décembre, en visite au Portugal, le supérieur des Jésuites, le père Arturo Sosa, dans une interview à la presse locale, détaillait même ces éléments en affirmant: «Nous n’avons rien caché!» C’est seulement sous la pression des questions d’Associated Press, le 14 décembre, à Rome, que le père Sosa reconnaîtra qu’il y avait eu une sanction d’excommunication. Mais qu’elle était liée à une «autre» victime du père Rupnik et que la mesure avait été aussitôt levée parce que ce prêtre avait
«reconnu le fait» - avoir confessé la religieuse qu’il venait d’abuser sexuellement - et qu’il s’en était «formellement repenti», deux conditions pour que l’excommunication soit levée...

Cette affaire va libérer les jésuites de l’illusion qu’ils avaient d’être magiquement exempts de la crise des abus sexuels (Massimo Faggioli, historien de l’Église)

Ce discours jésuite, froid, juridique, calculé et surtout sans compassion, atteint toute la Compagnie de Jésus et le pape en personne, même si Marko Rupnik n’est qu’un jésuite parmi 14.439 jésuites. Massimo Faggioli, historien de l’Église renommé, enseignant aux États-Unis, commente, le 21 décembre dans l’hebdomadaire catholique progressiste américain NCR: «Cette affaire va libérer les jésuites de l’illusion qu’ils avaient d’être magiquement exempts de la crise des abus sexuels.»

Marco Marzano, auteur de La Caste des chastes (Philippe Rey Éditeur), écrit le même jour, dans la revue d’études italiennes Micromega: «Les évêques et dirigeants jésuites savaient tout des vices de Rupnik depuis les années 1990: ils n’ont rien fait.»

Lire également : Who is to blame for the Rupnik scandals?

Commentaires

  • "...les dirigeants jésuites savaient tout des vices de Rupnik depuis les années 1990: ils n’ont rien fait." Pourquoi n'ont-ils rien fait?
    Quel est le sens de cette complicité? Préserver la réputation de la Compagnie? Chaque fois que cette stratégie a été adoptée dans l'Eglise, la conséquence a été désastreuse: ce qu'on voulait préserver est démoli. Alors? Les dirigeants jésuites veulent-ils détruire l'Ordre?

  • Sans rapport avec l'affaire Rupnik, quelques réflexions sur ce que veulent réellement les Jésuites quant à leur propre devenir.
    Il faut savoir que l'instance supérieur de gouvernement chez les Jésuites réside dans les Congrégations générales.
    Lors de la 31e Congrégation générale : [1e session] 7 mai- 15 juillet 1965 ; [2e session] 8 septembre - 17 novembre 1966, il y avait
    36 000 jésuites dans le monde. Les 226 membres élisent Pedro Arrupe, Supérieur général, lors de la première session. La seconde session fait passer dans le droit et la vie de la Compagnie l’esprit et les décrets de Vatican II (Extrait de Wikipédia). On décide alors de l'"option préférentielle pour les pauvres".
    Les Jésuites abandonnent progressivement leurs collèges et d'autres œuvres stigmatisées comme "riches", mais qui sont aussi des pépinières de vocations. Bien sûr, les effets de cette décision calamiteuse jointe à d'autres facteurs, ne se feront sentir que progressivement...
    Bientôt, on construira sur le terrain du collège Saint Michel une maison de repos, en fait un mouroir, où les Jésuites belges viendront finir leurs jours. Cela fait de nombreuses années qu'il n'y a plus de noviciat en Belgique et l'IET à dû fermer faute de professeurs.
    En extrapolant, on arrive à la situation actuelle avec un supérieur général qui tient depuis son élection des propos erratiques. Par exemple lorsqu'il a déclaré qu'on ne peut être sur de ce que Jésus a réellement dit puisqu'il n'y avait pas d'enregistreur à l'époque...!

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