De François en Belgique à Léon XIV en France : deux voyages, deux récits médiatiques
Pourquoi le voyage de François en Belgique, en septembre 2024, a-t-il laissé une impression aussi contrastée, alors que celui de Léon XIV en France, deux ans plus tard, a donné lieu à une réception populaire beaucoup plus favorable ?
La réponse ne tient ni à une opposition simpliste entre une Belgique qui aurait « rejeté » François et une France qui aurait « triomphalement » accueilli Léon XIV, ni à la seule question des abus sexuels. Celle-ci a également occupé une place considérable dans les médias français. La différence tient plutôt à la combinaison des circonstances, au style des deux papes et, surtout, aux images et au récit qui ont fini par dominer la perception de chaque voyage.
En Belgique, les controverses ont fini par structurer le récit
Il serait faux de présenter le voyage de François comme un échec. Le pape a connu des moments de véritable enthousiasme, notamment lors de sa rencontre avec plusieurs milliers de jeunes. Mais ces images n'ont pas durablement dominé le récit médiatique.
La question des abus sexuels occupait une place particulièrement lourde dans le contexte belge. Le roi Philippe et le Premier ministre Alexander De Croo l'avaient placée au premier plan dès les discours d'accueil. François rencontra des victimes et condamna avec force les abus, appelant à ce que leurs auteurs soient jugés, y compris lorsqu'ils appartenaient au clergé ou à la hiérarchie.
Mais le malaise du voyage ne peut être réduit à cette seule question. Les propos du pape sur les femmes à Louvain-la-Neuve, la réaction de l'université, son hommage au roi Baudouin, ses déclarations sur l'avortement et, enfin, ses propos dans l'avion du retour ont successivement ouvert de nouveaux fronts.
Le voyage s'est ainsi transformé en une succession de dossiers conflictuels : abus sexuels, place des femmes, avortement, héritage de Baudouin, rapport entre l'Église et une société profondément sécularisée.
Ce n'est donc pas un sujet unique qui a déterminé l'image de la visite, mais l'accumulation de controverses qui a donné à celle-ci une tonalité essentiellement polémique.
En France, les abus n'ont pourtant pas disparu du récit
Toute comparaison sérieuse doit éviter un raccourci : les abus sexuels ont également occupé une place importante dans la couverture française de la visite de Léon XIV. Les médias ont interrogé le pape sur les victimes, la responsabilité de l'Église et les mesures à prendre.
Il serait donc faux d'opposer une Belgique où les abus auraient tout recouvert à une France qui les aurait ignorés.
La différence est ailleurs : en France, les abus ont constitué l'un des récits du voyage, mais ils n'ont pas été le seul récit capable de s'imposer.
D'autres images sont venues leur faire concurrence.
L'image qui change la perception : une jeunesse catholique visible
Le rassemblement de dizaines de milliers de jeunes autour de Léon XIV a fourni une image immédiatement lisible : une jeunesse catholique nombreuse, enthousiaste, chantante et priante, réunie publiquement autour du pape.
Il ne faut évidemment pas en déduire que cette jeunesse représente l'ensemble de la société française. La sécularisation demeure profonde et la pratique religieuse régulière reste minoritaire.
Mais cette mobilisation a rendu plus difficile une lecture du catholicisme français limitée au déclin, aux églises qui se vident et aux scandales du passé.
Elle a fait apparaître simultanément deux réalités :
oui, l'Église a des comptes à rendre ; mais oui aussi, elle rassemble encore.
Cette coexistence a profondément modifié la perception du voyage.
Deux papes, deux styles, mais surtout deux contextes
La personnalité des deux papes a également joué un rôle.
François avait une manière très spontanée, parfois abrupte, de répondre aux questions. Plusieurs de ses interventions en Belgique ont ainsi suscité de nouvelles controverses.
Léon XIV apparaît dans un registre plus posé et plus structuré. Cela ne signifie nullement qu'il ait évité les sujets sensibles. Il a au contraire abordé sans détour la défense de la vie humaine, l'avortement, l'euthanasie, la laïcité, la dignité humaine ou encore la place du christianisme dans la société.
Mais ses paroles ont été accompagnées d'un environnement visuel particulièrement puissant : jeunes, familles, saints, cathédrales, prières, catéchumènes et foules.
Le pape n'a donc pas seulement parlé : les images ont aussi parlé pour lui.
C'est un élément essentiel pour comprendre la différence de réception.
Une Église confrontée à ses blessures, mais aussi capable de montrer sa vitalité
Les deux Églises sont évidemment confrontées aux mêmes grandes difficultés : sécularisation, baisse de la pratique, vieillissement, scandales et interrogations sur leur avenir.
Mais elles n'ont pas présenté exactement le même visage au cours de ces deux voyages.
En Belgique, le poids des abus et des blessures institutionnelles a largement déterminé le cadre dans lequel le pape était attendu. L'Église devait expliquer, reconnaître et réparer.
En France, Léon XIV a également rencontré une Église fragilisée, mais capable de lui montrer des signes visibles de recomposition : jeunes mobilisés, catéchumènes adultes, pèlerinages, communautés et initiatives nouvelles.
Il ne s'agit pas de prétendre que l'Église française serait soudainement devenue forte, ni qu'elle échapperait au déclin religieux. Mais certains phénomènes donnent à voir un catholicisme qui n'est plus seulement hérité, mais aussi choisi.
C'est cette dimension que le voyage de Léon XIV a particulièrement mise en lumière.
Le rôle des médias : une différence de dramaturgie
Il serait trop facile d'accuser les médias belges d'avoir « plombé » François ou les médias français d'avoir voulu « sauver » Léon XIV.
Les journalistes avaient, dans les deux cas, de bonnes raisons de traiter la question des abus. Elle concerne des victimes réelles, des responsabilités institutionnelles et une crise majeure pour l'Église.
Mais les médias ne racontent pas dans le vide. Ils travaillent à partir des événements, des déclarations et surtout des images que ceux-ci produisent.
Or les deux voyages n'ont pas fourni le même matériau.
En Belgique, les controverses se sont succédé et se sont mutuellement renforcées.
En France, les controverses ont coexisté avec des scènes de mobilisation massive qui ont proposé un autre récit.
La différence relève donc moins d'une intention médiatique différente que d'une différence de dramaturgie.
Deux questions différentes pour une même Église
Au fond, les deux voyages ont posé une même question : que peut encore dire l'Église catholique à une société profondément sécularisée ?
Mais les images dominantes ont conduit à mettre l'accent sur deux interrogations différentes.
En Belgique :
Que fait l'Église pour répondre aux blessures de son passé ?
En France :
Pourquoi, malgré son affaiblissement, l'Église est-elle encore capable de rassembler autant de jeunes ?
Ces deux questions ne s'excluent évidemment pas. Elles décrivent deux dimensions d'une même réalité.
C'est pourquoi il serait excessif de parler d'une « victoire » de Léon XIV sur les médias ou d'une « défaite » de François provoquée par les médias.
Les deux voyages ont été traversés par les mêmes grandes questions : abus, sécularisation, place de la religion dans la société et avenir du christianisme. Mais les événements n'ont pas produit les mêmes images et les images n'ont pas produit le même récit.
En Belgique, les controverses ont largement dominé les images de la visite.
En France, les images de la mobilisation catholique ont réussi à leur faire concurrence.
Une même parole, une réception différente
C'est peut-être là le véritable enseignement de la comparaison.
François et Léon XIV n'ont pas nécessairement défendu des positions radicalement différentes sur les grandes questions éthiques et anthropologiques. Mais ils ont parlé dans des contextes différents et devant des Églises qui n'ont pas présenté le même visage au même moment.
En Belgique, le passé a largement pesé sur le présent.
En France, le présent a davantage permis de parler de l'avenir.
Le contraste entre les deux voyages ne s'explique donc pas principalement par la présence ou l'absence des abus, mais par la place qu'ils ont occupée dans le récit global de chaque visite.
François a rencontré en Belgique une Église dont les blessures ont largement déterminé la perception de son passage. Léon XIV a rencontré en France une Église capable de montrer simultanément ses blessures et ses forces vives.
Et c'est probablement cette coexistence qui a fait la différence.
Une Église qui ne montre que ses blessures appelle naturellement les questions sur son passé. Une Église qui montre aussi sa jeunesse, sa prière et sa capacité à transmettre oblige à poser une autre question : quel avenir peut encore avoir le christianisme ?
C'est cette seconde question que le voyage de Léon XIV a davantage réussi à imposer dans l'espace public.
Au fond, un même message peut être reçu très différemment lorsqu'il est porté par une communauté qui donne publiquement le sentiment d'être vivante.
(avec l'IA)





