D'Álvaro Peñas sur The European Conservative :
« L’Union européenne et le Conseil de l’Europe ont mis en place des mécanismes spécifiques pour lutter contre l’antisémitisme et la haine anti-musulmane, alors qu’il n’existe aucun cadre équivalent pour lutter contre la haine anti-chrétienne. »
Nous avons discuté de la récente visite du pape Léon XIV en Algérie, de la situation des chrétiens au Maghreb et des persécutions et discriminations dont sont victimes les chrétiens dans de nombreuses régions du monde.
Beaucoup considèrent la récente visite du pape Léon XIV à Alger comme un succès. Êtes-vous d'accord ?
Absolument. Le pape est un chef d'État, mais avant tout, il est un pasteur, le gardien de son troupeau, et c'est à ce titre qu'il est venu rendre visite à la petite mais très dynamique communauté catholique d'Algérie. Dans un pays où la liberté religieuse est de plus en plus restreinte, le pape a apporté de la joie aux fidèles et un nouvel espoir à son troupeau. Selon plusieurs observateurs sur place, les catholiques étaient « ravis » et la visite a été un « succès total ». Il faut dire que les autorités ont investi massivement dans cet événement : le président Tebboune a personnellement supervisé les préparatifs, et rien n'a été laissé au hasard.
En se rendant en Algérie, et notamment sur le site antique d'Hippone où saint Augustin exerça son épiscopat à la fin du IVe siècle, le pape a ravivé le patrimoine chrétien du pays. L'Algérie fut en effet jadis une terre profondément chrétienne, berceau de penseurs de l'Église latine. Dans ce contexte, le ministère de la Culture et des Arts a même consacré la première édition du Symposium sur la pensée afro-américaine à l'héritage de saint Augustin, figure emblématique du dialogue entre l'Afrique et le monde méditerranéen. Cet événement s'est tenu peu après la visite du pape, les 29 et 30 avril à Alger.
Espérons que cette tendance se poursuive. Si l'on peut se réjouir de cette renaissance officielle de cet héritage chrétien, il ne faut pas oublier que, par cet accueil fastueux réservé au pape, le régime a cherché à restaurer sa légitimité, dans le but de faire oublier ses excès autoritaires des dernières années.
Jusqu'à présent, le gouvernement algérien a condamné les critiques formulées par des instances internationales, comme le Parlement européen, à l'encontre de sa politique religieuse, les qualifiant d'« ingérence flagrante ». La visite du pape peut-elle mettre un terme à cette politique, ou une pression internationale accrue est-elle nécessaire ?
Malheureusement, dans un contexte de restrictions croissantes des libertés publiques en Algérie depuis 2019, il est peu probable que la visite du pape à elle seule entraîne un changement significatif de la politique gouvernementale ou des réformes immédiates en faveur d'une plus grande reconnaissance des chrétiens.
Au-delà des gestes symboliques et d'un accueil chaleureux, aucune modification institutionnelle concrète ne semble avoir suivi cette visite jusqu'à présent. Les églises n'ont pas rouvert leurs portes, l'Église protestante d'Algérie n'est toujours pas reconnue officiellement comme association religieuse et des questions telles que les restrictions imposées par le Code de la famille ou la fermeture de Caritas n'ont pas été abordées.
Cela dit, cette visite a permis de mettre en lumière la présence des chrétiens en Algérie et leur diversité. L'archevêque Vesco d'Alger a souligné l'importance des églises protestantes, et une jeune pentecôtiste a partagé son témoignage à Notre-Dame d'Afrique. Le pape a également contribué à une meilleure visibilité de la situation. Bien qu'aucune réforme n'ait été mise en œuvre immédiatement après sa visite, la perspective d'une réforme à long terme est bien réelle. À la fin de sa visite, le pape a déclaré : « Durant nos deux jours en Algérie, nous avons eu une formidable occasion de poursuivre le dialogue et de tisser des liens. » Le pape était conscient de la situation des chrétiens, et en particulier des protestants. Malgré les efforts des autorités algériennes pour écarter l'EPA (Église protestante d'Algérie), ces derniers ont réussi à faire entendre leur voix auprès du pape.
Le pape a contribué à inscrire la question des minorités religieuses en Algérie à l'agenda international. Il a ouvert la voie et il appartient désormais à la communauté internationale de s'emparer de cette cause, et au président Tebboune de prendre les mesures nécessaires pour respecter ses obligations internationales en matière de liberté de religion.
Pourquoi les médias accordent-ils si peu de couverture à des affaires comme celle d'Algérie ?
La visite du pape a permis de mettre en lumière une situation encore méconnue et largement sous-représentée dans les médias. Plusieurs raisons expliquent cela. Tout d'abord, la situation des chrétiens en Algérie est complexe et se situe souvent dans une zone grise. On n'y observe pas de violences visibles à grande échelle ; les chrétiens n'y encourent pas la peine de mort, contrairement à certains pays musulmans comme le Pakistan ou l'Iran. Ils sont plutôt confrontés à des restrictions légales, des obstacles administratifs et des pressions sociales. Or, ces problématiques sont moins médiatisées que des situations plus dramatiques. Par ailleurs, l'Algérie est souvent perçue comme relativement stable par rapport à d'autres pays de la région, ce qui explique le peu d'attention médiatique dont elle bénéficie.
Un autre facteur important est que la voix des chrétiens concernés n'est pas toujours facile à entendre. Nombre d'entre eux préfèrent rester discrets pour leur propre sécurité, ce qui rend la situation moins visible sur la scène internationale. Nous avons été confrontés à cette situation à l'ECLJ lors de la rédaction de notre rapport sur l'oppression des chrétiens en Algérie. Nous avons reçu de nombreux témoignages d'Algériens, mais la grande majorité a souhaité garder l'anonymat.
Il existe également une certaine sensibilité autour des questions religieuses, notamment lorsqu'elles concernent l'islam. Certains médias peuvent se montrer prudents quant au traitement de sujets tels que la conversion ou les restrictions à la liberté religieuse, car ils sont perçus comme délicats. En France également, l'Algérie demeure un sujet sensible, en partie à cause des relations historiques entre les deux pays, ce qui explique sans doute la moindre couverture médiatique de cette question.
Cela dit, la visite du pape a contribué à attirer l'attention sur la situation. Elle a permis à davantage de personnes de s'exprimer publiquement, et nous avons vu plusieurs chrétiens algériens commencer à partager leurs expériences dans les médias.
Quelle est la situation des chrétiens dans le reste du Maghreb ?
En Algérie, au Maroc et en Tunisie, dans tout le Maghreb, un constat s'impose : le christianisme coexiste avec des sociétés majoritairement musulmanes, où l'expression publique de la foi chrétienne peut encore s'avérer délicate, voire difficile, notamment pour les convertis. Les chrétiens y constituent généralement une petite minorité et, dans la plupart des cas, leur situation dépend largement de leur statut : étrangers ou convertis locaux.
Au Maroc, la présence chrétienne est relativement visible, mais elle est principalement composée d'étrangers, d'expatriés, de migrants d'Afrique subsaharienne et de diplomates. Ils peuvent généralement pratiquer leur foi assez librement dans des églises reconnues. Pour les citoyens marocains, la situation est plus complexe. Un Marocain ne peut être que musulman, et exceptionnellement juif. La conversion de l'islam au christianisme n'est pas explicitement illégale, mais elle est fortement découragée socialement, et toute forme d'évangélisation est interdite par la loi. Par conséquent, les chrétiens du Maroc sont contraints de se cacher pour pratiquer leur foi. Il est en effet rare de rencontrer un converti au Maroc. Les chrétiens marocains ne peuvent pas parler librement de leur foi ; ils risquent la prison pour cela. La pression sociale est également très forte, notamment de la part de la famille.
En Tunisie, la situation est assez similaire, mais légèrement plus ouverte. L'expression publique de la foi chrétienne est généralement possible pour les étrangers, mais plus discrète pour les nationaux, notamment ceux qui se sont convertis.
Le pape Léon XIV a honoré les martyrs de la « décennie noire » (les années 1990) en Algérie et a béatifié 50 martyrs espagnols tués pendant la guerre civile. Pensez-vous que ce pontificat sera plus résolu à honorer la mémoire des chrétiens persécutés et à les protéger ?
Ce pape semble avoir fait de la paix le maître-mot de son pontificat. N'oublions pas que ses premiers mots en tant que pape furent : « La paix soit avec vous tous », faisant écho aux paroles de saint François d'Assise, qui s'était donné pour mission d'être un instrument de paix. Chaque fois qu'il entrait dans une maison ou rencontrait quelqu'un, il ne manquait jamais d'invoquer cette paix sur la famille et les personnes présentes. À cet égard, le pape Léon XIV marche sur les traces du pape François.
Mais dans son plaidoyer pour la paix, le pape Léon XIV adopte une approche différente de celle de son prédécesseur. Après une année de pontificat et un premier voyage apostolique en Afrique, où il était attendu avec impatience, on peut dire qu'il n'hésite pas à s'exprimer sur les problèmes de fond, fidèle à une approche résolument sociale de l'Église, en accord avec sa doctrine. Pendant onze jours, il a délivré un message politique fort contre la corruption et en faveur de la justice et de la paix, un appel aux libertés politiques face aux régimes autoritaires. En Algérie, il a plaidé pour davantage de « libertés au sein de la société civile » et pour que les autorités « ne dominent pas, mais servent le peuple et son développement ». Cette franchise dans son discours contraste avec la prudence diplomatique traditionnelle du Vatican et, à certains égards, fait écho aux positions plus affirmées du pape Jean-Paul II, tout en les étendant à des enjeux sociaux, économiques et politiques plus vastes.
Même lorsqu'il est question de persécution, le Vatican évite généralement de nommer directement des États en termes accusateurs. Ainsi, le pape n'a pas abordé de front la question de l'oppression des chrétiens en Algérie et n'a pas condamné publiquement les violations de la liberté religieuse. Cependant, on peut affirmer que ce pape n'a pas peur de s'exprimer. Il n'hésite pas à dire ce qu'il pense, même si ses opinions divergent de celles du gouvernement de son pays.
Vous travaillez avec l'ONU et l'UE. Ces organisations savent-elles que les chrétiens sont le groupe religieux le plus persécuté au monde ? Traitent-elles cette question avec la même gravité que les autres formes de discrimination ?
Les chrétiens sont en effet le groupe religieux le plus persécuté au monde ; selon l'ONG Portes Ouvertes, 388 millions de chrétiens sont confrontés à de graves persécutions et discriminations en raison de leur foi, soit un chrétien sur sept dans le monde, une hiérarchie qui n'est reconnue ni par l'ONU ni par les institutions européennes.
Aux Nations Unies, plusieurs résolutions ont été adoptées qui font explicitement ou implicitement référence à la haine antichrétienne : la résolution 72/177 appelle les États à prévenir les actes motivés par la christianophobie, au même titre que l’antisémitisme et l’islamophobie. Or, en Europe, on observe un déséquilibre important au niveau institutionnel. L’Union européenne et le Conseil de l’Europe ont mis en place des mécanismes spécifiques pour lutter contre l’antisémitisme et la haine antimusulmane – tels que des coordinateurs, des stratégies ciblées, des instruments de financement et des rapports réguliers – alors qu’aucun cadre équivalent n’existe pour lutter contre la haine antichrétienne, bien que les chrétiens constituent la plus grande communauté religieuse d’Europe et soient de plus en plus exposés à l’hostilité. L’UE ne reconnaît pas la christianophobie comme une catégorie distincte de discours ou de crime de haine.
Un exemple récent de ce traitement inégal est la résolution intitulée « Lutter contre la discrimination fondée sur la religion et protéger la liberté de religion ou de conviction en Europe », adoptée par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe le 21 avril 2026. Ce texte reflète une hiérarchie implicite entre les formes d’intolérance religieuse et révèle une réticence persistante à reconnaître pleinement les actes antichrétiens. Ce déséquilibre est régulièrement mis en lumière par l’ECLJ : des contributions sont soumises au Secrétaire général de l’ONU et au Haut-Commissaire aux droits de l’homme afin d’appeler à une plus grande attention portée au phénomène des actes antichrétiens.
Quelle devrait être l'approche internationale pour mettre fin à la discrimination contre les chrétiens ?
Je pense que la première étape, et la plus fondamentale, est une reconnaissance claire des faits par la communauté internationale, fondée sur des données fiables et des rapports documentés.
Il est également nécessaire d'accorder une attention particulière à cette question au niveau institutionnel. Aujourd'hui, de nombreux incidents visant les chrétiens sont sous-déclarés ou ne sont pas clairement identifiés comme des discriminations religieuses. Une meilleure collecte de données est essentielle. Il faut corriger l'asymétrie institutionnelle qui caractérise actuellement la réponse internationale à la discrimination religieuse. Au niveau européen, des coordinateurs dédiés existent déjà pour lutter contre l'antisémitisme et l'islamophobie, mais aucun mécanisme comparable ne traite spécifiquement de la discrimination envers les chrétiens. Plusieurs députés européens ont donc appelé à la nomination d'un coordinateur dédié à cette question. Dans ce contexte, le Parlement européen a adopté une résolution le 23 février 2026, exhortant la Commission à créer un poste chargé de lutter contre la haine antichrétienne au sein de l'Union européenne : il s'agit déjà d'une avancée significative, qui doit se traduire par des actions concrètes.
Un autre outil important est l'engagement diplomatique. L'Union européenne, par exemple, a conclu des accords avec de nombreux pays qui incluent déjà des engagements en matière de droits de l'homme et de liberté religieuse. Ces engagements doivent être pris au sérieux et mis en œuvre concrètement. À titre d'exemple, l'accord d'association de 2002 entre l'Union européenne et l'Algérie fait du respect des droits de l'homme une condition essentielle à la coopération : il doit être appliqué.
Álvaro Peñas est rédacteur pour europeanconservative.com. Il est également rédacteur en chef de deliberatio.eu et collabore à Disidentia , El American et d'autres médias européens. Analyste international spécialisé dans l'Europe de l'Est, il intervient sur la chaîne de télévision 7NN et est auteur aux Éditions SND.