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Réalisme et Islam

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Du Père James V. Schall, S.J. sur le CWR :

Archives : Réalisme et Islam

Nos dirigeants ne parviennent pas à comprendre ce qui se passe, qu’il s’agisse de la perte de foi et de repères moraux de toute une civilisation occidentale, ou du réveil de l'Islam face aux implications de sa propre foi et de sa vision d'une conquête mondiale.

Note de l'éditeur : Cet essai du regretté Père Schall a été publié initialement sur CWR le 17 avril 2016.

I. 

Le réalisme politique, longtemps associé à Saint Augustin, nous contraint à examiner ce que Machiavel nous recommandera plus tard : à savoir, regarder ce que les hommes font réellement, et non ce qu'ils devraient faire. Ce conseil serait plus convaincant si, en fait, certains hommes ne faisaient pas ce qu'ils doivent faire, ou si d'autres ne faisaient pas ce qu'ils ne doivent pas faire. Les deux camps se persuadent généralement qu'ils doivent suivre leurs convictions. Machiavel pensait que si les hommes faisaient ce qu'ils « devraient » faire, ils ne survivraient pas aux assauts et à la ruse de ceux qui utilisent leur pouvoir pour faire tout ce qui est en leur capacité. Cependant, le réalisme augustinien ne justifiait pas, contrairement à Machiavel, cet examen attentif de ce que les hommes « font » comme une raison de nier la distinction entre le bien et le mal afin d'employer n'importe quel moyen pour parvenir à ses fins.

Le regard « réaliste » l'était pour Augustin précisément parce que le bien et le mal étaient inclus dans ce regard lui-même, dans la réalité telle qu'elle est perçue. Voir et agir en fonction de la réalité du bien ou du mal, c'est voir la réalité dans ses dimensions les plus complètes. La vérité pratique, qui consiste à agir selon une description exacte de ce qui existe, est le premier principe du réalisme ainsi que de l'action politique. Ainsi, Jacques Maritain pouvait à juste titre soutenir, dans la tradition augustinienne, que « la justice, l'intelligence et la force » n'ont pas à être séparées. Elles vont de pair. Ou, pour faire une allusion indirecte à Lord Acton, le manque de puissance peut lui aussi corrompre absolument. Ne pas posséder et ne pas utiliser une puissance responsable pour défendre ce qui est juste est en soi un mal, une lâcheté.

Gardant ce contexte à l'esprit, rappelons les événements récents depuis le « 11 septembre », les attentats en Espagne, en Angleterre, à Bombay, Bali, Fort Hood, San Bernardino, deux fois à Paris, Lahore et Bruxelles, sans parler des persécutions et des décapitations au Pakistan, en Irak, au Yémen, au Nigeria, en Libye, en Somalie, au Tchad, en Syrie, et les luttes intestines entre sunnites et chiites au sein du monde musulman. Quelle est la manière la plus plausible de juger cette violence continue et ses origines ? Pour faire cette évaluation, nous devons reconnaître que l'Islam, en principe, est réellement et potentiellement violent tout au long de son histoire. La raison fondamentale de cette approche est l'obéissance à la Loi d'Allah, et non l'amour de la violence en soi.

Sur la base des preuves et de la théorie, nous ne pouvons pas conclure du fait que l'Islam soit une « religion » qu'il n'est donc pas « violent » ou qu'il ne le serait que par un dévoiement de ses propres fondements. Il est possible d'être une religion et d'épouser la violence. (Si ce n'était pas le cas, nous devrions exclure de nombreux passages clés de l'Ancien Testament lui-même.) Nous ne pouvons pas occulter ce qui est présent et affirmé comme tel par les musulmans eux-mêmes. Le réalisme signifie que nous pouvons et devons appeler ce qui se passe par son nom propre. Cela signifie également que si nous ne pouvons pas ou ne voulons pas le nommer correctement, nous ne sommes pas réalistes. Nous subirons inévitablement les conséquences de notre échec à énoncer la vérité de ce qui est là.

Ces propos ne sont pas tenus pour promouvoir une contre-violence face aux musulmans ou pour justifier la violence islamique envers autrui. Il s'agit plutôt de respecter l'insistance de l'Islam à ce que tous ceux qui se trouvent à l'intérieur et à l'extérieur de son enceinte soient soumis à la loi du Prophète. Qu'on le veuille ou non, cette vision d'une domination mondiale propre à l'Islam ne peut être qualifiée que de nature « religieuse ». Elle est enracinée dans l'adoration du dieu appelé Allah et promue comme telle. Ne pas prendre ces mots au sérieux est irréaliste. Les musulmans qui prétendent pouvoir lire leurs textes religieux comme si une telle violence n'y était ni préconisée ni justifiée peuvent être salués pour leur tentative d'atténuer le bilan historique. Mais le fait est que ceux qui considèrent cette violence comme essentielle à la religion ont le meilleur rôle dans l'argumentation et sont les meilleurs témoins de ce que représente l'Islam historique.

II.

Ce qui est avancé ici n'a donc pas pour but d'être « critique » envers l'Islam de manière injuste. Au contraire, cela est écrit avec une admiration considérable pour le zèle, la cohérence et l'efficacité manifestés au cours des siècles par les armées et le droit islamiques. Et bien qu'il puisse être politiquement incorrect d'énoncer ces choses, elles doivent l'être et constituent en fait la vérité — des réalités que les musulmans comme les non-musulmans ont besoin d'entendre et de méditer. L'objectif désigné et déterminé de la conquête du monde pour Allah a été revigoré à maintes reprises dans l'histoire mondiale depuis l'époque de Mahomet au VIIe siècle. Ces réveils et expansions, qui n'ont été que temporairement stoppés par une contre-force supérieure, ont leurs racines dans le Coran lui-même et dans ses commentaires.

Ce à quoi nous assistons aujourd'hui, à notre grande surprise, n'est qu'une étape supplémentaire dans la mission mondiale historique que l'Islam conçoit pour lui-même comme la volonté d'Allah, un objectif qui inspire la vigueur réelle et récurrente que l'on retrouve dans son histoire. La raison pour laquelle nous ne l'appelons pas par son nom ne réside pas dans l'Islam, mais dans nos propres concepts de la philosophie, de la religion et du droit, qui sont très différents. En ce sens, c'est notre propre culture qui nous empêche souvent d'être des réalistes politiques.

De nombreux musulmans croyants, probablement plus que nous ne voulons l'admettre, sont fatigués et frustrés de voir les principes de leur religion niés. Les observateurs extérieurs refusent de croire ou d'imaginer que ce que les partisans musulmans disent d'eux-mêmes, tant dans leurs textes fondateurs que dans leurs actions historiques, est vrai. La conquête du monde au fil du temps est ce qu'ils soutiennent devoir être accompli.

En d'autres termes, qu'ils soient musulmans ou non, beaucoup de gens refusent de reconnaître que la violence est théorisée et exécutée au nom de l'Islam. En dehors de l'Islam, on la désigne par ce mot singulier de « terrorisme ». Elle est rarement appelée pour ce qu'elle est, à savoir une entreprise religieuse visant à conquérir le monde comme un acte de piété. Les musulmans, dans cette tradition centrale, ne sont pas des « terroristes » juste pour le plaisir. C'est insultant et cela suscite du ressentiment. Ils pratiquent ce que nous appelons la « terreur » parce qu'ils s'estiment investis de la volonté d'Allah, allant parfois jusqu'à leur propre mort pour l'accomplir. Ceux qui, au cours de ce processus, tuent des « infidèles » — c'est-à-dire tout non-musulman ou tout musulman qui n'accepte pas l'Islam véritable — sont considérés comme des « martyrs » de la cause de l'Islam. Ce n'est que si l'Islam est faux que ces meurtres rituels peuvent être perçus comme le mal objectif qu'ils sont.

Une théorie philosophique subtile (appelée « volontarisme ») prétend justifier cet usage de ce que nous appelons la terreur à des fins religieuses. Le principe de contradiction ne peut pas tenir dans une « révélation » qui contient, dans ses textes, des commandements contradictoires, comme c'est le cas pour le Coran. Allah doit alors devenir pure volonté, non lié par le Logos ou la raison. Dès lors, Allah n'est limité par aucune distinction entre le bien et le mal. Les lois musulmanes sur le blasphème, qui menacent de mort quiconque conteste cette affirmation, découlent de cette source.

Le mandat d'Allah à l'Islam est de soumettre progressivement le monde à sa volonté et à la loi qui en découle. La terreur prendra fin et la véritable « paix » s'instaurera uniquement lorsque tous seront soumis à Allah et vivront sous la loi musulmane dans tous ses détails. Ce que nous, en dehors de l'Islam, appelons des actes de violence est considéré au sein de celui-ci comme l'accomplissement de la volonté d'Allah. Les décapitations macabres de chrétiens, aussi innocents soient-ils, sont perçues comme des actes de justice. Ce sont des actes de « vertu » en ce sens. Les personnes qui ne parviennent pas à comprendre cette mission religieuse confiée à l'Islam, qu'elles soient elles-mêmes musulmanes ou non, sont à la fois irréalistes et dangereuses. Leurs propres présupposés les empêchent de reconnaître et de juger le véritable problème. Ils les empêchent également de faire quoi que ce soit d'efficace pour entraver cette expansion de l'Islam en Europe, en Asie, en Afrique et en Amérique.

III.

En 1975, j'ai écrit un essai dans la revue Modern Age intitulé « Sur l'enseignement de la théorie politique ancienne et médiévale ». L'essentiel de cet essai était que, si nous ne comprenons pas le contenu et l'histoire des religions — leurs prétentions à la vérité et leurs dérives —, nous serons incapables de percevoir les forces réelles qui traversent le monde politique. Une éducation à laquelle il manque une étude appropriée et exacte de la théologie et des théologies propres à chaque religion n'est pas réellement une éducation. Elle ne peut préparer quiconque à affronter un monde où les religions, dans leurs divergences, sont une réalité. En Europe comme en Amérique, au cours du dernier demi-siècle ou plus, c'est cette éducation aseptisée qui a été dispensée à des générations d'étudiants. De ce fait, la plupart des citoyens ne sont tout simplement pas armés pour faire face aux forces qui réapparaissent aujourd'hui dans le monde. En vérité, le simple fait de proposer un regard réaliste sur l'Islam, tel qu'il est proposé ici, est presque partout interdit et exclu de toute considération, quelle que soit la validité de l'analyse.

Cette négligence ou cette hostilité envers la religion s'est retournée contre nous. Nous avons amalgamé toutes les « religions » sous l'étiquette d'illusions ou de mythes. Elles doivent être désarmées et entièrement soumises au pouvoir de l'État. Nos dirigeants politiques, universitaires et culturels ne parviennent pas à comprendre ce qui se passe, qu'il s'agisse de la perte de foi et de repères moraux de toute une civilisation occidentale, ou du réveil de l'Islam face aux implications de sa propre foi et de sa vision d'une conquête mondiale. Les deux phénomènes — la perte de la foi et la montée de l'Islam — sont liés. Le déclin de la natalité et le sabotage civil de la famille en Occident sont une chose. L'immigration ou l'invasion musulmane a submergé cette même région. Les musulmans, en particulier les jeunes hommes, n'ont pas cherché le pouvoir et la prospérité dans d'autres pays musulmans limitrophes. L'expansion de l'Islam s'est également justifiée par son accusation de décadence morale à l'encontre de l'Occident.

Nous voyons des armées modernes bien équipées, dotées d'un leadership politique inepte et aveugle, et de forces peu motivées, se faire battre par de jeunes fanatiques armés en pick-up qui peuvent, avec leurs partisans, menacer chaque gare et chaque bâtiment public en Europe, en Afrique, en Asie et en Amérique. Comme ils l'avaient planifié, ils ont réussi à transformer le monde entier en un champ de bataille de la peur. Le cri « Louange à Allah ! » retentit après chaque acte de destruction. Il est désormais bien clair, ou cela devrait l'être, qu'aucun artefact culturel — qu'il s'agisse de livres, de bâtiments, de statues ou de peintures — ne sera toléré. Ils sont perçus comme contraires à la volonté d'Allah, quels qu'ils soient et quelle que soit leur époque de création.

En ce sens, les Pyramides, les statues bouddhistes, la bibliothèque de Tombouctou, le Vatican et les monastères des déserts, Canterbury, les tours de New York, les supermarchés casher de Paris et les aéroports de Bruxelles sont également voués à la destruction. Tout doit être protégé parce que tout est désormais menacé.

Non seulement les chrétiens en tant qu'individus sont éradiqués, mais les statues de leurs saints le sont aussi. La raison de cette destruction est « religieuse ». De telles choses ne devraient pas exister. Nous assistons ici à une application littérale de la croyance selon laquelle rien ne doit être toléré dans l'espace public ou privé qui ne corresponde aux croyances musulmanes strictes. La tolérance provisoire envers les chrétiens et les juifs, s'ils acceptent un statut de citoyens de seconde zone et paient de lourds impôts, n'est que temporaire en attendant que la conquête soit totale. Une telle destruction zélée pour accomplir la volonté d'Allah est, en d'autres termes, considérée comme un acte de piété. Si l'on veut s'opposer à de tels actes, cela ne peut se faire au nom de l'opposition à la « terreur » ou sous prétexte que c'est irrationnel. En fin de compte, cela dépend, comme Augustin l'a appris avec les donatistes, d'une conversion et d'un rejet de la théologie qui la justifie.

IV.

On peut contester la question de savoir si l'Islam, à ses origines, est une relecture de textes juifs, nestoriens et chrétiens (ce qui est probablement le cas). Premièrement, l'Islam prétend être une révélation littérale de ce qui est dans l'esprit ou l'être d'Allah. En ce sens, ce qui est dans le texte doit toujours y demeurer. Il ne peut être modifié ni « réinterprété » pour en exclure les multiples passages qui préconisent et justifient la violence au nom de l'expansion de cette religion. Cette apologie de la violence, pratiquée dans l'Islam depuis ses débuts au VIIe siècle, a un but. Ce but est, en fin de compte, religieux et pieux. On peut également débattre de la question de savoir si la notion musulmane du « paradis », où se rendent ses martyrs, est principalement terrestre ou transcendante. Quoi qu'il en soit, cette vision du paradis a des accents très terrestres. Cette image n'est pas, en soi, un argument contre sa véracité.

Le message contenu dans le Coran est que le monde doit se prosterner dans une adoration soumise à Allah. Ce but demeure et réapparaît au cours des siècles parce qu'il est inscrit dans le texte. Les hommes peuvent temporairement délaisser sa quête zélée, mais le texte lui-même contient toujours la mission que d'autres redécouvriront et poursuivront. Il y aura toujours ceux qui réaliseront que la mission de conquête du monde au nom d’Allah n’est pas achevée. C’est pourquoi, tant qu’il existera sans être réfuté, le Coran produira toujours ce que nous appelons des « terroristes ». Ce que nous voyons aujourd’hui diffère peu de ce qui a été observé à travers les siècles, partout où l’Islam est présent.

Dans cette vision, le monde est divisé entre une zone de paix et une zone de guerre. La première est celle où la loi d’Allah s’impose sur les plans politique, religieux et culturel, et où aucune autre philosophie ou foi n’a le droit d’être présente. Tous les signes d’une religion, d’un art, d’artefacts ou de populations exogènes sont éliminés par la conversion forcée ou la mort. Parfois, les chrétiens et les juifs peuvent être laissés en vie à condition d'accepter une citoyenneté de seconde zone et de payer des impôts. Cette situation constitue, en pratique, la règle constitutionnelle de base dans tous les États musulmans existants, même chez ceux qui rejettent l'EIIL ou d’autres approches de conquête finale du monde. Une fois que l’Islam a conquis, il a toujours appliqué les mêmes principes. Au cours de son histoire, certaines batailles célèbres ont repoussé les conquêtes musulmanes pour un temps, parfois pour des siècles. Mais cette inertie relative n’est qu’en surface. Tant que le livre existe, ses objectifs enflammeront encore et encore des prophètes, des imams, des politiciens et de jeunes hommes pour recommencer la conquête du reste du monde.

En conclusion, ce qui est soutenu ici en termes de réalisme politique, c'est que nous devons comprendre la nature religieuse de l’expansion islamique et les méthodes employées pour y parvenir. Tenter d’abstraire ces motivations de l’âme de cette religion particulière — qui est, sur ce point, différente de la plupart des autres — ne fait que rendre impossible la description de ce qui se passe réellement dans l’esprit de l’adversaire qu’est l’Islam. Les guerres se livrent d’abord dans les esprits — et ceci est une guerre. Il ne s’agit pas de la Troisième Guerre mondiale ; c’est plutôt un prolongement des guerres que Mahomet a initialement lancées contre Byzance, la Perse, la Syrie, puis l’Afrique du Nord, et jusqu’en Inde, en Espagne et dans les Balkans.

Les protagonistes musulmans d’aujourd’hui réalisent à quel point ils ont été proches, à plusieurs reprises dans le passé, de conquérir l’Europe comme étape suivante de la conquête du monde. Ce qu'ils voient aujourd'hui est une opportunité très réaliste de réussir là où leurs ancêtres ont échoué. Bien qu'ils soient aussi idéalistes, ils sont (contrairement à nous bien souvent) des réalistes. C'est-à-dire qu'ils voient ce que nos esprits contiennent réellement. Et ils constatent qu’ils sont largement vidés de ce qui compte vraiment dans ce monde : une conception véritable de Dieu.

Leur seul tort est d’avoir choisi une fausse compréhension du vrai Dieu. Mis à part ce « petit » détail, on ne peut s’empêcher d’admirer et de craindre une foi aveugle qui persiste ainsi à travers le temps et l’espace, sans la présence réelle du Logos dont la présence incarnée dans le monde est explicitement niée.

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