D'Andrea Gagliarducci sur le NCR :
Quelles connexions entre « Rerum Novarum » et « Magnifica Humanitas »
ANALYSE : Sept phases de développement se sont succédé au cours des 135 dernières années, depuis que le pape Léon III a publié son document novateur.
21 mai 2026
Le fait que le pape Léon XIV ait décidé de signer officiellement « Magnifica Humanitas » le 15 mai n’est pas une coïncidence.
C'est précisément à cette date, en 1891, que son homonyme, Léon XIII, avait signé Rerum Novarum, la première encyclique sociale de l'histoire de l'Église catholique. Aujourd'hui encore, Léon XIV souhaite aborder les « choses nouvelles » (ce que signifie Rerum Novarum), les nouveaux défis posés par la société contemporaine.
Mais pourquoi, alors, est-il nécessaire de revenir sur Rerum Novarum ? Et comment la doctrine sociale de l’Église a-t-elle évolué au cours des 135 années qui ont suivi sa publication ?
Lorsque Léon XIII a abordé les « choses nouvelles » de son époque, il a dû apporter une réponse chrétienne à deux phénomènes majeurs : la pensée socialiste, qui donnait effectivement de l’espoir aux pauvres en les appelant à s’engager dans la lutte des classes ; et la pensée des Lumières, qui avait conduit à une attaque sans précédent contre l’Église. À cela s’ajoutaient les problèmes liés à la révolution industrielle et à l’évolution rapide du monde du travail, qui créaient un profond déséquilibre social entre riches et pauvres.
Avec Léon XIII, une doctrine sociale a vu le jour, qui abordait d’abord les questions humaines avant de s’étendre aux questions internationales. Ce n’est pas un hasard si le pape saint Jean XXIII, dans son encyclique Mater et Magistra de 1961, a évoqué les déséquilibres mondiaux et la menace qu’ils représentaient pour la paix. Ce n’est pas non plus un hasard si le pape saint Paul VI, dans son encyclique Populorum Progressio de 1967, a souligné que « le développement est le nouveau nom de la paix ».
Ce dont traite Rerum Novarum
De quoi Léon XIII a-t-il parlé dans Rerum Novarum ? La première partie est consacrée à la question de la propriété privée. Le pape rejette la « communauté des biens proposée par le socialisme » car elle « porte atteinte aux droits naturels de chaque individu ».
Léon XIII aborde également la question de la destination des biens, soulignant que c’est le bon ou le mauvais usage des biens qui fait la différence, car « les richesses ne libèrent pas de la souffrance ». L’encyclique aborde ensuite la question de la pauvreté, soulignant que « la vertu est un patrimoine commun, accessible de la même manière aux grands et aux petits, aux riches et aux prolétaires », ce qui est important pour comprendre que tous sont égaux devant Dieu.
Léon XIII aborde également le thème de la fraternité, auquel le pape François consacrera plus tard une encyclique, et souligne que vivre la fraternité signifie que « les biens de la nature et de la grâce constituent l’héritage commun du genre humain », car si tous sont enfants, ils sont aussi tous « héritiers de Dieu et cohéritiers de Jésus-Christ. Tel est l’idéal des droits et des devoirs contenu dans l’Évangile ».
Léon XIII parlait d’une Église qui est également immergée dans le monde et qui, par conséquent, donne la priorité à l’amélioration des conditions de vie et à la dignité du travail. C’est pourquoi Rerum Novarum s’attarde sur les conditions de travail difficiles des ouvriers industriels, soulignant qu’« il n’est ni juste ni humain d’exiger tant de travail de l’homme que son esprit s’émousse par le surmenage et que son corps s’affaiblisse ».
Léon XIII affirme également que « le salaire ne doit pas être inférieur au minimum de subsistance des travailleurs » et que, de son côté, le travailleur doit apprendre à épargner.
Le grand thème est d’établir un ordre social juste, avec une voie centrale : la voie de la charité.
« Que chacun », écrivait Léon XIII, « fasse sa part et ne tarde pas, car le retard pourrait rendre plus difficile la guérison d’un mal déjà grave. Que les gouvernements œuvrent à cet objectif par de bonnes lois et des mesures sages ; que les capitalistes et les employeurs gardent toujours à l’esprit leurs devoirs ; et que le prolétariat, qui est directement concerné, fasse ce qu’il peut, dans les limites de la justice. »
Les sept phases de la doctrine sociale
Depuis *Rerum Novarum*, on compte douze encycliques sociales, si l’on inclut parmi celles-ci *Laudato Si* et *Fratelli Tutti* du pape François. Toutes font référence à *Rerum Novarum*, actualisant la réflexion en réponse aux nouvelles évolutions, abordant les nouveaux défis sociaux et donnant corps à une pensée appelée à répondre aux questions de notre temps.
Mgr Mario Toso, évêque émérite de Faenza-Modigliana (Italie), l’un des plus grands experts de l’Église en matière de doctrine sociale, souligne que « la doctrine sociale de l’Église fournit des clés d’interprétation qui mettent en dialogue diverses disciplines afin de contribuer à la connaissance, à la paix et à la réalisation du Royaume de Dieu. La doctrine sociale n’est pas une connaissance déduite ; elle n’est pas imposée par d’autres ; ce n’est pas une doctrine élaborée. La doctrine sociale est une connaissance ouverte. »
Ernesto Preziosi, qui a été pendant des années directeur des relations avec le territoire (responsable de la zone où se trouve l’université) à l’Université catholique du Sacré-Cœur de Milan, souligne qu’au cœur de la doctrine sociale catholique se trouve « la proclamation de l’Évangile ».
Preziosi identifie sept phases dans le développement de la doctrine sociale.
La première est celle qui commence avec Rerum Novarum dans les années 1920 et 1930, lorsque l’enseignement social est devenu l’apanage d’un mouvement plus populaire, et se poursuit avec la phase qui a vu le jour à la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec une nouvelle forme d’enseignement social, qui s’est également heurtée à l’évolution du socialisme.
Vient ensuite la quatrième phase, celle du Concile Vatican II, car, comme le dit Preziosi, « Jean XXIII et Paul VI ont modifié la méthode d’élaboration de la doctrine sociale : ils sont passés d’une méthode déductive à une méthode inductive ».
La cinquième phase suit le Concile et est délicate, car « le Concile ouvre un nouveau scénario ; il reconnaît le changement de méthode ». Déjà pendant le débat conciliaire, l’usage du terme « doctrine » était contesté, et l’on parlait d’une interprétation plus libre.
Avec Benoît XVI — c’est la sixième phase — « le débat prend fin, car la crise des idéologies a cédé la place à une pensée unique », explique Preziosi. Le nouvel humanisme, déjà présent dans l’esprit de Jean-Paul II, est mis en avant avec Laborem Exercens, Sollicitudo Rei Socialis et Centesimus Annus, qui ont remis au goût du jour le thème de l’éthique sociale, afin de surmonter les idéologies actuelles.
Enfin, la septième phase, avec le pape François, est celle des grands changements sociaux.
Magnifica Humanitas marquera probablement le début d’une nouvelle ère. Elle anticipe une nouvelle révolution industrielle induite par l’intelligence artificielle, de nouveaux déséquilibres mondiaux résultant de la nouvelle répartition du travail, un monde nouveau auquel l’Église est appelée à répondre. Ce ne sera peut-être pas la seule encyclique sociale de Léon XIV, mais ce sera un point de départ qui mérite d’être suivi.
Andrea Gagliarducci est un journaliste italien travaillant pour la Catholic News Agency et analyste du Vatican pour ACI Stampa. Il collabore également au National Catholic Register.