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Magnifica humanitas, mille lectures et un problème de langage

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De Stefano Fontana sur la NBQ :

Magnifica humanitas, mille lectures et un problème de langage

Les divergences d'opinions concernant l'encyclique de Léon XIV s'expliquent aussi par la complexité des documents ecclésiastiques : trop généraux, trop techniques (et donc susceptibles d'être contestés), et leur signification n'est pas toujours univoque. Le problème n'est pas nouveau, mais il s'est accentué sous le pontificat de François.

1/6/2026

L'encyclique Magnifica Humanitas de Léon XIV a suscité des réactions mitigées. Prenons quelques exemples. Mgr Joseph Strickland en a donné une interprétation très négative. Le commentateur Larry Chapp, dans Catholic World Report, l'a qualifiée de « coup de poing, incisive et prophétique ». La position de The Catholic Thing était modérée. Leonardo Boff, sur Religion Digital, l'a saluée pour son « style argumentatif nouveau et contemporain ». On a déploré un humanisme excessif, mais aussi le retour au thème du Christ. Certains ont critiqué des points précis, comme la révision de la doctrine catholique sur la guerre juste proposée par Gerald Murray et Michael Haynes. Dans La Bussola, Tommaso Scandroglio a applaudi le retour de la métaphysique dans le traitement de la dignité de la personne ; Roberto De Mattei, en revanche, a déploré l'absence d'une perspective métaphysique sur la personne, et le blog traditionaliste OnePeterFive a même soutenu que le retour de l'encyclique à une structure thomiste était une bonne chose.

Pour comprendre les causes de ces divergences d'appréciation, il peut être utile d'examiner la question du langage. L'encyclique commence par évoquer la Tour de Babel, mais il faut reconnaître qu'une certaine Babel linguistique existe aussi au sein même de l'Église. Le problème n'est certes pas nouveau ; nous le traînons depuis au moins soixante ans. Les causes sont multiples, et il est évident que même le langage de Léon XIV en est affecté d'une manière ou d'une autre. La question du langage a fait son entrée officielle dans l'Église avec Vatican II. Le recours à un langage existentiel, expérientiel et narratif plutôt qu'à un langage métaphysique et définitionnel découle de la profonde influence de la philosophie existentialiste sur la théologie catholique. Cette dernière a également accueilli sans réserve le « tournant linguistique » de la philosophie moderne, attribuable avant tout à Wittgenstein et Heidegger. Avec le pontificat de François, nous avons assisté à une vaste renaissance de cette révolution du langage, qui passe de la nature à l'histoire, compte tenu du nouvel objectif du magistère : susciter le doute, déconstruire les rigidités, remettre en question les certitudes, alimenter les interrogations et éviter d'apporter des réponses toutes faites.

Le sujet du langage est donc vaste, mais nous pouvons limiter la discussion à un bref examen de Magnifica humanitas, en nous demandant s'il y a là des expressions qui ont pu alimenter la diversité des opinions.
Il faut d'abord garder à l'esprit que certaines expressions dissimulent aujourd'hui des contenus très différents. Jean-Paul II et Léon XIV considèrent tous deux que la doctrine sociale de l'Église s'inscrit dans le cadre de la « théologie morale », même si l'un la qualifie de « corpus doctrinal » et l'autre de « discernement communautaire ». Or, la théologie morale a évolué depuis Veritatis Splendor jusqu'à la nôtre, si bien que le sens de cette appellation n'est plus clair : à quelle théologie morale fait-on référence ? Celle de l'« ancien » Institut Jean-Paul II ou celle du « nouveau » ? Quelle place occupe désormais le « discernement », au sens nouveau, dans la définition que Léon XIV donne de la doctrine sociale de l'Église ? Dans quelle mesure l'expression « discernement communautaire » est-elle affectée par cette évolution ? Le mot « nature » ​​et l'adjectif « naturel » ont-ils le sens qu'ils leur prêtaient, à saint Thomas ou à Heidegger ?

Un second aspect concerne le langage du pape François, qui continue d'influencer celui de Léon XIV. Il s'agit souvent d'expressions cryptiques qui demeurent ambiguës et peuvent donner lieu à des interprétations très diverses. Au paragraphe 25, on lit que la vérité est « un don à partager, non une possession à s'approprier ». Le message est ambigu. Affirmer que la vérité est pour tous est vrai, car c'est précisément ce qui unit, mais que l'Église ne puisse se l'approprier, au sens de la défendre et de l'enseigner, semble erroné. Différentes attitudes peuvent être déduites de cette phrase, laissant croire que le partage crée la vérité plutôt que le contraire. Cela irait à l'encontre de l'apologétique.

Il est également intéressant de noter que Rerum Novarum représentait moins du tiers de la longueur de la nouvelle encyclique, et ce sans compter les 224 notes de bas de page… Cette longueur soulève deux autres problèmes liés au langage. Le premier concerne l'exposé assez détaillé d'aspects techniques, en l'occurrence l'intelligence artificielle. Rerum Novarum , pour poursuivre la comparaison, avait évoqué les unions sans en expliquer le fonctionnement, ne considérant pas cela comme la tâche du Pape. François, au contraire, avait consacré une grande partie de Laudato Si' à illustrer différents aspects de la question environnementale, s'appuyant principalement sur la presse alors dominante, même si cela ne relevait pas de la mission du pape. Il en résulta des textes très longs, à la fois plus fragiles et sujets à controverse. De fait, même Magnifica Humanitas fit l'objet de critiques techniques de la part de spécialistes de l'intelligence artificielle.

Le second problème linguistique est lié à l'ampleur excessive du propos. Il s'agit du quatrième chapitre de l'encyclique de Léon XIV. On y trouve des références à une multitude de problèmes sociaux : la crise du multilatéralisme, les nouveaux impérialismes, la guerre et la guerre asymétrique, la course aux armements, les déséquilibres économiques, la logique de la force, la recherche scientifique, le dialogue et la culture de la négociation, la violence et le terrorisme, la cyberguerre, les organisations internationales, les migrants, les réfugiés et les minorités, la sauvegarde de la création, le dialogue interreligieux, les écoles et l'éducation… et ainsi de suite. Ce sont là des analyses spécifiques et à court terme, trop dépendantes d'études de cas empiriques. Il est difficile, dans ces analyses détaillées, de se conformer au langage magistériel et théologique sans tomber dans le vague, le réductionnisme, voire les platitudes.

Magnifica humanitas ne se résume pas à ce que nous avons mis en lumière ici, mais ces aspects sont bien présents. Il faut espérer que Léon XIV s'affranchira du langage créé par d'autres, comme cela est déjà évident dans certaines de ses interventions, car remettre de l'ordre dans l'Église implique aussi cela.

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