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Le Père Abbé de Fontgombault : "Il faut sortir de ce combat liturgique qui épuise l'Eglise"

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De Samuel Pruvot sur le site de Famille Chrétienne :

Dom Pateau : « Il faut sortir de ce combat liturgique qui épuise l’Église »

Conscient du choc qu’a provoqué le motu proprio Traditionis custodes, le père-abbé de l’abbaye de Fontgombault Jean Pateau appelle à ne pas rejeter le texte du pape François et à « construire des ponts entre les deux formes du rite romain ».

<p>Dom Jean Pateau, bénédictin et abbé de l'abbaye Notre-Dame de Fontgombault.</p>

Dom Jean Pateau, bénédictin et abbé de l'abbaye Notre-Dame de Fontgombault.

19/07/2021

Comprenez-vous la tristesse et le choc de beaucoup de fidèles attachés à la forme extraordinaire ? Que dire à tous ceux qui se sentent victimes d'une injustice profonde ?

Oui, je les comprends et je les rejoins. Depuis la parution du Motu Proprio Traditionis custodes, beaucoup se tournent vers les monastères en attendant une parole d’apaisement. Je dois même avouer que la tristesse ne touche pas que les fidèles attachés à la forme extraordinaire. Beaucoup dans l’Église manifestent une réelle tristesse et incompréhension devant un texte rude et sévère. Que faire ? Notre devoir est d’appeler à la confiance, confiance en Dieu, confiance en l’Église, confiance envers le Saint-Père.

En quoi le pape François change-t-il l'esprit du motu proprio de Benoît XVI ?

Le Motu Proprio Summorum Pontificum de Benoît XVI a été un texte d’ouverture, de réconciliation, répondant à la légitime souffrance de fidèles qui n’avaient pas trouvé chez leurs pasteurs l’oreille attentive, bienveillante et généreuse, qu’ils étaient en droit d’attendre en particulier dans le prolongement des invitations du Pape Jean-Paul II. Il est juste de ne pas l’oublier. Par ce texte, le Pape Benoît demandait de répondre à l’attente d’un groupe stable de fidèles. Il rappelait aussi que tout prêtre pouvait user du Missel romain promulgué par Jean XXIII en 1962, forme dite extraordinaire de l’unique Missel Romain. Le Pape Benoît formait en outre le vœu d’un mutuel enrichissement des deux formes ; souhait qui n’a guère reçu d’attention, quand il n’a pas été repoussé tant d’un côté que de l’autre, et ce dès la parution du document. À la lumière de ce texte, les pasteurs ont fait du chemin et, dans la grande majorité des cas, l’ouverture de lieux de célébration en forme extraordinaire s’est faite avec leur accord et pour le bien de tous.

Le pape François restreint fortement l'usage de la messe tridentine. De façon positive, le texte du Pape François souligne le rôle de l’évêque comme « modérateur, promoteur et gardien de toute la vie liturgique de l'Église particulière qui lui est confiée. » Il les invite aussi à nommer dans les lieux de célébration en forme extraordinaire des prêtres qui aient à cœur « non seulement la célébration correcte de la liturgie, mais aussi le soin pastoral et spirituel des fidèles », à veiller à ce que « les paroisses érigées canoniquement au profit de ces fidèles soient effectives pour leur croissance spirituelle. » En sens contraire, le Motu Proprio du Pape François tient les fidèles éloignés des églises paroissiales, refuse l’érection de nouvelles paroisses personnelles, et la constitution de nouveaux groupes. Faudra-t-il donc construire des églises particulières pour la célébration de la forme extraordinaire ? Comment un évêque pourra-t-il répondre à la demande croissante des fidèles ? Celle-ci est un fait en particulier depuis le début de la pandémie. Le texte du Pape laisse à penser que tout doit être fait pour que le mode de célébration en forme extraordinaire disparaisse au plus vite. Ceci inquiète à juste titre les fidèles attachés à cette forme.

Comprenez-vous "l'angoisse" du pape après la réception de l'enquête sur l'usage de la forme extraordinaire dans tous les diocèses du monde, une angoisse qui serait liée au rejet - par certains - du Concile ?

L’état d’angoisse, de souffrance du Pape François a été partagé par beaucoup d’évêques, de prêtres et de fidèles attachés tant à la forme ordinaire qu’à la forme extraordinaire et ce depuis longtemps. Angoisse devant le fait que le sacrement de l’Eucharistie, sacrement de l’Amour par excellence devienne comme le sacrement de la division, tant entre les deux formes qu’au sein même de l’une ou l’autre forme. Angoisse devant le rejet par certains fidèles de la réforme liturgique ou du Concile Vatican II. Angoisse devant le refus de certains prêtres de concélébrer avec leur évêque, pour la Messe chrismale en particulier. Angoisse devant le refus de communier de certains fidèles au cours d’une Messe en forme ordinaire. Angoisse aussi devant le mépris exprimé par de nombreux liturgistes envers la forme extraordinaire ou ceux qui la célèbrent. L’Église ne peut s’enorgueillir de cela. Les responsabilités sont largement partagées tant de la part de ceux qui ne veulent pas entendre l’appel des fidèles, que de ceux qui manquent à leur devoir d’enseigner leur troupeau ; de ceux aussi qui s’approprient le droit de dire et de faire n’importe quoi sans ouvrir leur cœur aux demandes légitimes de leurs pasteurs. L'unité du corps ecclésial a été blessée et ce dès les premiers temps de la réforme liturgique. Les légitimes et diverses sensibilités liturgiques n’ont pas été suffisamment écoutées et ont été exploitées « pour creuser des écarts, renforcer les divergences et encourager les désaccords qui nuisent à l'Église, lui barrent la route et l'exposent au péril de la division. » Si ce constat est vrai, il n’appelle cependant pas une réponse sans distinction. Les fidèles proches de la Fraternité Saint-Pie X parlent de « vraie Église », de « vraie Messe ». Ce n’est pas le cas dans d’autres lieux de célébration de la forme extraordinaire. Si le Motu proprio invite les évêques a un discernement, et c’est heureux, beaucoup ne se retrouvent pas dans les reproches du Saint-Père et les ressentent comme injustifiés. On doit les comprendre.

Comment comprendre la nécessité d'une adéquation (stricte) entre la "lex orandi" de l'Eglise et la forme ordinaire de la liturgie ?

Cette proposition discutable n’est absolument pas traditionnelle. La lettre jointe au Motu Proprio reconnaît que « Pendant quatre siècles, ce Missale Romanum, promulgué par saint Pie V, fut ainsi l'expression principale de la lex orandi du rite romain, et fonctionna pour maintenir l'unité de l'Église. » ‘Principale’ ne veut pas dire unique. L’Église est riche de son unité ; riche aussi de sa légitime diversité. Le concile de Trente avait autorisé les liturgies de plus de 200 ans d’âge… La forme extraordinaire en a plus de 400 ! Le Pape Benoît écrivait dans la lettre accompagnant Summorum Pontificum : « Il n’y a aucune contradiction entre l’une et l’autre édition du Missale Romanum. L’histoire de la liturgie est faite de croissance et de progrès, jamais de rupture. Ce qui était sacré pour les générations précédentes reste grand et sacré pour nous, et ne peut à l’improviste se retrouver totalement interdit, voire considéré comme néfaste. Il est bon pour nous tous, de conserver les richesses qui ont grandi dans la foi et dans la prière de l’Église, et de leur donner leur juste place. » Les paroles fortes de Benoît XVI demeurent toujours vraies. Enfin, à travers les deux formes, c’est la même foi eucharistique qui s’exprime. Il faut le réaffirmer en face de certains qui considèrent à tort la forme ordinaire comme une disqualification de la doctrine du concile de Trente.

Quel est le sens profond de l'obéissance au pape en l'espèce ? Une manière d'obtempérer sans réfléchir ou une adhésion avec la fine pointe de l'âme si crucifiante soit-elle ?

Pour obéir, il faut vouloir écouter, entendre, comprendre. Rejeter ce texte serait une grave erreur, une injustice à l’égard du Saint-Père. Chacun doit corriger dans son comportement ce qui doit l’être, se dire : « Que veut nous dire Dieu à travers ce texte ? » Ainsi se restaurera la confiance sans laquelle rien ne sera possible. L’obéissance doit être aussi intelligente, simple et prudente. Il est trop clair, en ce domaine où les passions sont exacerbées, qu’une obéissance aveugle pourrait nuire au vrai bien de l’Église. Il est légitime, et le Saint-Père y invite ailleurs, qu’il y ait dans l’Église des lieux de paroles, des lieux où s’exprimer avec une vraie liberté. La célébration liturgique ne peut en être exclue.

Saint Benoît donne comme consigne à ses moines : « Recherche la paix et poursuis-la. » Il faudrait par dessus tout éviter que ce document, même s’il suscite de légitimes réactions par sa dureté, nous ôte la paix du cœur. En dernier ressort, cette paix vient de la seule chose qui compte vraiment, notre amitié avec Jésus, et cela, rien ni personne, aucun document, aucune autorité, ne peut nous l’enlever, sinon nous-mêmes.

La France a connu une longue guerre liturgique. Comment ne pas recommencer ?

Je crois malheureusement que la guerre liturgique n’a jamais vraiment cessé. Deux camps s’observent et comptent les points. Ainsi, le 25 mars 2020, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi publiait deux décrets, deux document autorisés par le Pape François, répondant au souhait du Pape Benoît en enrichissant la forme extraordinaire de nouveaux saints et de nouvelles préfaces. Quatre jours plus tard, une Lettre ouverte sur « l’état d’exception liturgique » est publiée par Andrea Grillo, professeur de théologie sacramentaire à l’Université Saint-Anselme de Rome demandant l’abandon de l’« état d’exception liturgique » qui tient au Motu Proprio du Pape Benoît, le retrait immédiat des deux décrets, le rétablissement de toutes les compétences des évêques diocésains et de la Congrégation pour le Culte Divin en matière liturgique… Précisément ce qu’octroie aujourd’hui le Motu Proprio du Pape François. C’est troublant. Non, la guerre liturgique n’a pas cessé et ceux qui s’y livrent considéreront le dernier Motu Proprio selon leur camp comme une victoire ou une défaite. Au final, il n’y aura qu’une défaite… celle de l’Église. Il faut sortir de ce combat qui épuise l’Église, les prêtres et les fidèles et qui nuit à l’évangélisation, œuvre à laquelle tous sont appelés. Une vraie paix liturgique tiendra à l’exercice d’une réelle paternité des évêques à l’égard des demandes légitimes de tous les fidèles, à une pleine fidélité de la part des fidèles à l’égard de leurs pasteurs. Les échos reçus de gestes et de paroles d’évêques, les marques de sollicitude pastorale, de tous les points du monde, depuis la publication du Motu Proprio suscitent une authentique espérance.

Comment entendre les aspirations des jeunes générations qui passent volontiers d'une forme liturgique à une autre ? Le pourront-ils encore ?

Il y a bien là une authentique expression du Sensus fidei propre aux fidèles. L’Église saura-t-elle l’entendre ? La lettre ouverte citée plus haut parlait à propos de la forme extraordinaire d’« un rite qui est fermé dans le passé historique, inerte et cristallisé, sans vie et sans vigueur. » Les aspirations des jeunes générations, prêtres et laïcs, en sont un cinglant démenti. Il faudra bien finir par le reconnaître. La liturgie n’est pas une science de laboratoire. Il y a là un acte d’humilité attendu de la part des liturgistes. Qu’ils mettent à profit leur science pour discerner le pourquoi de cet attachement à la forme extraordinaire même de la part de non chrétiens ou de gens qui ont abandonné la pratique depuis longtemps, attachement qui n’était pas a priori attendu. Ceux-ci ressentent dans ce mode de célébration une présence plus vive du mystère de Dieu tout à la fois présent et caché, plus dignement loué. Ils y retrouvent avec joie une sacralité oubliée. Comment ne pas évoquer les dizaines de prêtres venus à l’abbaye pour apprendre la forme extraordinaire et qui affirment : « De la connaître, ça m’aide à mieux célébrer la forme ordinaire. » 

Le mouvement liturgique a recherché la participation active de tous au sacrifice eucharistique. Ce but louable n’est-il pas devenu, parce qu’on l’avait mal compris, la fin même de la célébration ?

L’exhortation apostolique post-synodale Sacramentum Caritatis rappelait : « Il convient… de dire clairement que, par ce mot [actuosa participatio], on n’entend pas faire référence à une simple attitude extérieure durant la célébration. En réalité, la participation active souhaitée par le Concile doit être comprise en termes plus substantiels, à partir d’une plus grande conscience du mystère qui est célébré et de sa relation avec l’existence quotidienne. » (n°52) Que faire alors ? Garder les deux formes de la liturgie dans une situation de concurrence ? Travailler à leur enrichissement mutuel selon le désir du Pape Benoît ? Reconnaître le bienfait de la richesse du lectionnaire de la forme ordinaire ? Pourquoi ne pas autoriser l’usage de l’offertoire de la forme extraordinaire incomparablement plus riche, l’ajout de gestes qui recentrent tant le célébrant que les fidèles sur ce qui s’accomplit ? Pourquoi ne pas rendre possible le grand silence du canon qui est comme l’iconostase du rite romain ?

Peut-on dire que ceux qui ont fait le pari de l'obéissance à Rome (depuis le schisme) sont floués par rapport à des fidèles "dissidents" comme ceux proches de la Fraternité Saint Pie X ?

De fait c’est ce qui est ressenti par beaucoup, fidèles, fraternités, instituts. Le sentiment d’une trahison. Ce m’est une croix de rencontrer ce sentiment dans des cœurs au sujet de la Mère Église et de la part de ses enfants. Aujourd’hui, parmi les fidèles attachés à la forme extraordinaire, une majorité n’a aucun rapport avec le schisme et la Fraternité Saint Pie X. Si Ecclesia Dei visait la réconciliation après le schisme, Summorum Pontificum voyait plus large.

N’a-t-on pas éteint l’Esprit ? En quoi l'attachement à la forme extraordinaire est-elle toujours une source de grâce dans les nouvelles dispositions en vigueur ?

Je ne crois pas que les nouvelles dispositions changeront grand-chose. L’attachement à la forme extraordinaire répond par exemple au désir du cœur inquiet de nombreux prêtres. S’ils se reconnaissent comme serviteurs du troupeau qui leur est confié, ils sont aussi et d’abord les amis de Dieu, et ils ont besoin de le rencontrer, de se nourrir de lui à travers la célébration de la liturgie. La célébration en forme extraordinaire est un des moyens qu’ils choisissent. Travailler à recentrer la célébration sur le mystère, tout en conservant les acquis de la réforme, apparaît donc comme un soutien à la vie spirituelle des prêtres, comme l’accueil aussi d’un Sensus fidelium auquel le Pape François invite si souvent à être attentif, et enfin, comme un défi pour l’Église.

Qu'est-ce que cette décision va changer dans la vie de l’Église ?

S’il est trop tôt pour en juger aujourd’hui, je pense que ce texte aura pour effet de conduire les prêtres et les fidèles attachés à la forme extraordinaire du rite romain à s’interroger sur leur lien à l’Église diocésaine, à initier un vrai chemin pour approfondir ce lien, le rendre plus concret par exemple par la concélébration autour de l’évêque. J’espère aussi que la douleur manifestée en face d’un texte sévère attendrira le cœur du Saint-Père devant des fidèles parfois turbulents tout particulièrement dans le contexte aggravant de la pandémie. J’attends des liturgistes un regard objectif et accueillant à l’égard du rite antique. On ne peut vraiment connaître sans comprendre et aimer. Le Saint-Père souligne la nécessité d’une célébration de la liturgie en forme ordinaire conforme au Missel. C’est là un précieux soutien aux évêques qui depuis bien longtemps ont capitulé sur ce point. Sera-t-il entendu ?

Permettez-moi d’ajouter encore un souhait. Célébrant habituellement en forme extraordinaire, je continuerai à célébrer dans les deux formes, en latin et en français, dans l’immense action de grâces pour la fidélité du Christ venant à moi à travers la diversité de la liturgie. Il ne me semble pourtant pas possible pour le bien des fidèles et devant la diminution du nombre de prêtres, beaucoup plus sensible en proportion dans la célébration selon la forme ordinaire, de se résoudre définitivement à un écartèlement, à une tension de l’unique rite romain entre deux formes, entre l’adoration du Corps et Sang du Christ réellement présent sur l’autel et le service de l’assemblée. Il est temps que les idéologies quelles qu’elles soient cessent de donner le ton, et n’aient plus le dernier mot dans la célébration des sacrements. Il est temps de construire des ponts. Les communautés monastiques et religieuses ont un rôle à jouer en ce domaine. L’Église doit recevoir le désir de jeunes qui manifeste que la réforme liturgique n’est pas aboutie, qu’un chemin reste encore à parcourir dans la paix et pour la paix. Comment ? En refusant de s’arrêter en chemin, en fuyant l’esprit de rupture et en cherchant à célébrer toujours mieux dans un esprit catholique qui embrasse l’Église « de Nicée à Vatican II. » Nullement envisagée par les Pères conciliaires, l’existence de deux formes du rite romain appelle cette convergence, cet enrichissement mutuel souhaité par le Pape Benoît pour le bien de l’Église et de sa Liturgie et qui répond aux paroles même du Christ : « Que tous soient un ! » (Jn 17,11). Alors tous pourront faire leurs les paroles prononcées par le pape Benoît à l’Abbaye de Heiligenkreuz : « Je vous demande : célébrez la sainte liturgie en ayant le regard tourné vers Dieu dans la communion des Saints, de l’Église vivante de tous les lieux et de tous les temps afin qu’elle devienne l’expression de la beauté et de la sublimité de ce Dieu ami des hommes ! » (Benoît XVI, discours du 9 septembre 2007 à l’Abbaye de Heiligenkreuz.) On chante à l’office de Ténèbres durant les jours saints : « Il est bon d’attendre en silence le salut de Dieu. » (Lm 3, 26) Tout est entre les mains de Dieu, maître souverain de l’histoire et des événements. À son heure, que nous pouvons hâter par nos prières et nos sacrifices, viendra la paix liturgique. En l’attendant, gardons la paix du cœur.

Commentaires

  • Voilà un enfin article plein de bon sens ....merci mon Père ...

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