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Soljenitsyne: "La question ukrainienne est une des plus dangereuses pour notre avenir"

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   Pour faire quelque peu contrepoids au choeur russophobe que le complexe politico-médiatique nous fait entendre à jets continus, il n'est pas sans intérêt de relire les pages qu'un des témoins et auteurs majeurs de notre temps, à savoir Alexandre Soljenitsyne, consacra à la question ukrainienne il y a plusieurs décennies déjà...

   Ayant des racines partiellement ukrainiennes, par son grand-père et sa grand-mère maternelle, Soljenitsyne a connu et aimé dès son enfance les chansons et les paysages ruraux ukrainiens.  "La question ukrainienne est une des plus dangereuses pour notre avenir, prévenait-il dans ses Esquisses d'exil, écrites en 1978, publiées en 1998, elle risque de nous porter un coup sanglant au moment même de notre libération, et nos esprits, des deux côtés, y sont mal préparés". Malgré le souvenir des épreuves communes, "il sera très difficile de ramener le dialogue à la raison" (trad. Fayard, p. 264). Ailleurs dans le même ouvrage, le Prix Nobel de littérature écrit que "réaliser l'amitié entre les Ukrainiens et les Russes, je ressens cela comme ma tâche de toujours" (p. 242). Pendant les années d'exil, il multiplia à cette fin les rencontres avec des Ukrainiens de la diaspora.

   Dans Comment réaménager notre Russie ?, paru en 1990, peu après la fin de règne du Parti communiste mais avant l'effondrement de l'Union soviétique (les deux n'étaient nullement liés),  Alexandre Issaïevitch rappelle la provenance commune des Russes, des Biélorusses et des Ukrainiens, unis au sein de l'Etat de Kiev (ou Rous de Kiev) du IXè au XIIIè siècles, et désunis ensuite par l'invasion mongole et l'hégémonie polono-lituanienne, jusqu'aux retrouvailles au sein de l'Empire des tsars au XVIIè siècle, sans pour autant jamais perdre leur culture et leurs références politiques communes. Les trois entités présentent aussi des singularités, certes, mais "c'est une imposture de fabrication récente qui fait remonter presque jusqu'au IXè siècle l'existence d'un peuple ukrainien distinct, parlant une langue différente du russe. Nous sommes tous issus de la précieuse ville de Kiev…" (trad. Fayard, p. 19). Aussi Soljenitsyne préconisait-il - et il l'avait déjà fait dans des déclarations publiques bien antérieures - de donner leur indépendance aux douze républiques soviétiques non slaves, et de constituer "une communauté féconde" entre les trois républiques réunissant majoritairement les Slaves de l'Est, en veillant à y assurer "l'intégrité de chacune des cultures" et "la conservation de chacune des langues", en ce compris des minorités non slaves (p. 13).

   Relatant, dans les Esquisses d'exil, ses échanges avec des intellectuels ukrainiens, l'auteur de L'archipel du Goulag fait état des avis divergents qu'il a pu rencontrer. Mais l'un de ses interlocuteurs, qui abondait dans son sens, fit remarquer à ses compatriotes que quand Symon Petlioura constitua en 1918 une armée indépendantiste ukrainienne, il ne mobilisa guère que 30.000 hommes. Les autres restèrent tranquillement chez eux. La soi-disant indépendance de l'Ukraine en 1918 ne fut guère qu'un artifice (p. 264).

   Apporter la réconciliation après les brisures du communisme - comment oublier les millions de morts de la famine provoquée dans les années '30 ? - constituera toujours pour Soljenitsyne une obsession. Toujours, il voudra mettre tout son poids dans la balance. Jusqu'à écrire ceci: "Il y a, en tout cas, une chose que je sais et proclamerai en son temps: s'il devait éclater, ce qu'à Dieu ne plaise, une guerre russo-ukrainienne, moi-même je n'y participerais pas et je ne laisserais pas mes fils y aller" (Esquisses, p. 265).

   De la part d'un homme dont les sentiments patriotiques russes ne peuvent absolument pas être mis en doute, ces lignes sont plus que lourdes de sens. Mais depuis qu'elles ont été écrites, l'environnement géopolitique a bien changé, et pas dans un sens favorable à l'apaisement. Qui imaginait, au début des années '90, que l'Otan s'élargirait en quelques années de la Hongrie, la Pologne, la République tchèque, la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie, la Slovénie, l’Albanie, la Croatie, le Monténégro... et qu'on parlerait sérieusement d'y intégrer l'Ukraine et la Géorgie ? On nous dit qu'un Etat souverain est libre d'adhérer aux organisations internationales de son choix. C'est vrai, mais lesdites organisations ont la responsabilité de les accepter ou non, en prenant en considération toutes les données politiques et stratégiques. L'Otan a bien su dire non à Boris Eltsine quand celui-ci proposa que la Russie adhère à l'Otan ! Le président Clinton déclara à l'époque que l'élargissement de l'Otan se poursuivrait, quoi que fasse ou ne fasse pas la Russie. Cela s'appelle condamner un pays à l'isolement.

   Je ne sais pas ce que Soljenitsyne écrirait aujourd'hui. Mais sa longue fréquentation m'autorise à faire l'hypothèse qu'il ne désapprouverait pas son président.

   Le contentieux entre Russes et Ukrainiens ukrainophones est un contentieux entre frères, qui n'ont pas vocation à être ennemis. Le pire que pouvaient faire les Occidentaux était de s'en mêler. Et ils l'ont fait.

Paul Vaute

Commentaires

  • "Je ne sais pas ce que Soljenitsyne écrirait aujourd'hui. Mais sa longue fréquentation m'autorise à faire l'hypothèse qu'il ne désapprouverait pas son président".
    On veut croire que cette hypothèse est complètement fausse. Quoiqu'il en soit, l'Histoire s'oublie vite chez certains. Pour ma part, l'attitude et les discours de Poutine me rappellent singulièrement ceux d'Hitler en septembre 1938 lors de la crise des Sudètes. L'un et l'autre, dictateurs paranoïaques, se croient entourés d'ennemis. Mais leur bonté naturelle (ou leur cynisme) les pousse à se présenter comme des hommes qui ne désirent que la paix. Bien sûr, celle-ci à un prix. Il faut céder à leurs revendications territoriales...sans limites. Après le Caucase, le Donbass,..
    Après avoir obtenu les Sudètes à Munich le 29 septembre 1938, Hitler donnait ordre à son armée d'occuper le reste de la Tchécoslovaquie le 15 mars 1939. Alors comme aujourd'hui, les démocraties occidentales ont déploré fermement, condamné, etc...le fait accompli.
    Après le Donbass, à quand le reste de l'Ukraine? Puisque Poutine (après Soljenitsyne, paraît-il) considère que la Russie et l'Ukraine, c'est un seul pays.

  • A noter, ce commentaire d'Erwan le Morhedec ("koztoujours") sur la Vie :

    Une guerre de civilisation

    Bruits de bottes sur le continent. De bottes, de rotors, de chenilles, de navires militaires. C’est le vacarme ordinaire d’un pouvoir autoritaire, qui ne rechigne pas à empoisonner puis emprisonner ses opposants. Un pouvoir qui n’a pas hésité à interner dans ses sinistres prisons Nikita Ouvarov, un gamin de 14 ans, avant de le condamner à 5 ans de prison pour terrorisme ce 11 février : il avait envisagé de détruire un local FSB virtuel dans le jeu Minecraft. Un pouvoir qui assure la survie de la tyrannie biélorusse du dictateur Loukachenko, lui qui réduit son peuple à la détention, à la frontière même de l’Union Européenne. Pouvoir qui piétine la liberté des siens et la plus légitime aspiration des peuples à la souveraineté.

    Pourtant, chez nous, face aux dizaines de milliers de soldats massés, face aux centaines de tanks déplacés, face aux batteries de missiles relocalisées et aux navires déployés, certains « n’y croient pas ». A vrai dire, que la Russie déclenche la guerre ou qu’elle se borne à exercer une brutale menace militaire sur un pays libre, le question est presqu’indifférente. Il ne s’agit pas d’y croire ou de ne pas y croire, et les réminiscences historiques sont terribles qui nous rappellent d’autres pouvoirs forts qui ont annexé des territoires dans le déni des démocraties.

    Ceux-là, qui n’y croient pas, habituellement imbus de souverainisme, se dérobent face à l’écrasement de la souveraineté d’un pays occidental libre. Ils ont été de toutes les complaisances face aux « pouvoirs forts ». Hier, c’était Trump, c’était Bashar El-Assad. C’est, encore aujourd’hui, Vladimir Poutine. Ils n’ont toujours pas compris que ces gens-là étaient forts… contre nous. Dans notre débat national, ils affirment défendre la civilisation occidentale, la civilisation chrétienne. Que reste-t-il de la civilisation occidentale sans les droits de l’Homme, sans la démocratie, la liberté, le pluralisme, l’autodétermination des peuples ? Que reste-t-il du christianisme quand c’est la force qui est magnifiée, quand l’un de ces candidats peut se revendiquer « pour l’Eglise, contre le Christ » ? Il n’en reste rien. Une civilisation de papier, morte, creuse. Inexistante. Rien qu’un travestissement. Rien qu’une complaisance avec la force, et même la brutalité. Rien qu’une obsession, l’islam. Rien qui vaille d’être défendu. Ne nous y trompons pas, nous non plus, en donnant la prime aux matamores ordinaires.

  • A ma connaissance, Trump n'a pas gazé son peuple. Quant à Biden, il défend l'avortement. Deux poids, deux mesures.

  • Réponse à Arnaud. Cette "reductio ad Hitlerum" est une pure outrance. Avant les interventions russes en Ukraine, il y a eu la politique d'ukrainisation à marche forcée des russophones que le pouvoir ukrainien mène depuis l'indépendance (via l'enseignement, les médias...) Autant comparer De Gaulle à Hitler puisqu'il a soutenu - et spectaculairement - les indépendantistes québécois.

  • Je m'y attendais : la "reductio ad Hitlerum" ! Ce n'est pas du tout de cela qu'il s'agit, mais bien du rappel de faits historiques que vous ne pouvez contester.
    Quant à votre allusion à De Gaulle, elle est proprement ridicule. Le soutien que De Gaulle a apporté aux indépendantistes québécois s'est borné à crier du haut d'un balcon : "Vive le Québec libre". Cela a d'ailleurs suffi pour créer un incident diplomatique majeur et l'interruption immédiate de la visite. Manifestement, les autorités canadiennes n'avaient pas apprécié cette intrusion dans leur souveraineté,
    Les décisions de Poutine et l'invasion de l'Ukraine qui a commencé ont suscité la réprobation unanime de la communauté internationale.
    Mais vous trouvez la "démocratie" en Russie digne d'éloges. Cela me rappelle -autre fait historique- la fascination des intellectuels français (Sartre, Simone de Beauvoir,...) des années 50 pour le régime stalinien. J'espère que vous mettrez moins de temps qu'eux pour admettre la réalité.

  • Réponse à Urbain. On ne s'est jamais tant soucié des droits de l'homme en Russie (et en Hongrie, et en Pologne) que depuis que ces pays sont libérés du totalitarisme communisme. Auparavant, on pouvait compter les articles sur le doigt de la main au bout d'un an. C'est notamment parce qu'une opposition peut s'exprimer. Si elle se heurte à des limites, on pourra les comparer utilement avec la fermeture des médias, chez nous, à ceux qui s'opposent aux idéologies dominantes, dans les matières éthiques par exemple. A la Douma, dans les journaux, dans les réseaux sociaux, s'expriment des opinions qui, sous Brejnev, auraient valu à leurs auteurs d'être envoyé en asile psychiatrique, ou qui pis est.

  • Réponse à Arnaud. Brièvement. 1) Ce ne sont pas les faits qui sont contestables, mais comparaison n'est pas raison.
    2) De Gaulle s'est contenté d'un cri, bien sûr (et aussi de financements occultes du quai d'Orsay vers certains mouvements, mais passons). Mais il y a un autre précédent, beaucoup plus proche, qui lui n'a pas été que verbal: l'intervention de l'Otan en soutien à la sécession du Kosovo de la Serbie, qui s'est traduite par dix-huit jours de bombardements de Belgrade et des principales infrastructures militaires et économiques serbes. C'était la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale que des frontières en Europe étaient remises en question. Je vous laisse le soin d'établir tous les parallèles que vous voudrez avec les années '30.
    3) Je déplore l'opération militaire en cours en Ukraine. Outre les coûts humains et économiques pour les Ukrainiens et les Russes, elle va retarder d'une génération au moins la réconciliation que Soljenitsyne appelait de ses voeux.
    4) Pour avoir été plusieurs fois en URSS avant la chute du communisme et en Russie (ainsi qu'en Ukraine) après, je maintiens qu'il n'y a aucune mesure entre ce qui fut et ce qui est aujourd'hui. Il y a toujours matière à critiques, il y a des ambiguïtés qui me déplaisent, mais nos démocraties (particratiques) peuvent aussi, sur bien des points, balayer devant leur porte.

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