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Le pragmatisme du pape François l’amène-t-il à trop se plier à l’opinion publique ?

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D'Andrea Gagliarducci sur MondayVatican (traduction de Benoît et moi) :

Le pape François, le pragmatisme et les décisions à prendre

L’interview que le Pape François a accordée cette semaine à la revue jésuite America est une synthèse de la vision pragmatique du monde qui est celle du Pape François. En effet, le Pape est fidèle au principe selon lequel les réalités sont plus grandes que les idées, et il regarde le monde en termes concrets, d’une manière qui est pragmatique au point de paraître cynique.

Ce pragmatisme est aussi une façon de se révéler au monde ou d’affronter le monde. Le pape François ne donne jamais d’avis tranchés et, lorsqu’il doit en donner, il utilise l’histoire, même si elle est un peu manipulée et imprécise, pour expliquer que ce n’est pas lui qui pense d’une certaine façon, mais que son approche a déjà pris racine et que, par conséquent, de ce point de vue, elle ne peut être critiquée.

Mais ce pragmatisme a aussi des contre-indications pratiques, qui pourraient être particulièrement dangereuses.

Il y a deux passages de l’interview d’America qui montrent cette approche pragmatique.

Le premier concerne la guerre en Ukraine. Depuis quelque temps, le Pape tente d’avoir une approche modérée de la question de la guerre, qui vise avant tout à ne pas offenser la partie russe. Le raisonnement du Pape semble être le suivant : si les Russes ont le sentiment de faire partie de l’histoire et ne sont pas exclus ou attaqués, ils seront plus enclins à discuter de la fin de la guerre.

Ainsi, les déclarations du pape sur les atrocités de la guerre ont été attribuées d’abord aux mercenaires, puis aux groupes ethniques dits « non russes », tels que les Tchétchènes et les Bouriates. Le Pape a clairement souligné, peut-être pour la première fois, que l’agresseur est la Russie.

Il est dommage que ce pragmatisme n’ait pas eu les effets escomptés. En effet, les remarques sur les Tchétchènes et les Bouriates ont suscité l’ire de ces deux populations. Même le ministre russe des Affaires étrangères Lavrov, a souligné que le pape avait fait des « déclarations non chrétiennes ». Si l’objectif était d’ouvrir un dialogue avec la Russie, il n’a pas été atteint.

Et il n’a pas été atteint parce que ces déclarations manquaient de substance réelle, n’étaient pas planifiées et ont été formulées en termes « simples » par le pape. Le pape François n’aime pas l’institutionnalité. Mais malheureusement, certaines déclarations deviennent nécessairement institutionnelles.

Le deuxième passage concerne la possibilité d’un rôle plus important pour les femmes dans l’Église. Le Pape François, dans ce cas également, se garde bien d’énoncer une position claire. Il se limite à dire que le ministère pétrinien « ne permet pas » l’entrée des femmes dans les ordres religieux, mais qu’en réalité, les femmes ont un « ministère marial », qui vaut beaucoup plus, et que, de fait, quand il y a des femmes, les choses fonctionnent mieux.

L’impression est celle d’un Pape qui a une vision claire sur la question, mais cette vision n’est pas explicite. L’objectif semble être de ne mécontenter personne. Le Pape sait qu’il ne concédera rien à l’idée des femmes dans le sacerdoce, mais en même temps, il ne veut pas que les femmes soient dévalorisées.

Dans ce cas également, tout le monde est mécontent : ceux qui voulaient une position claire de sa part pour clore le dossier et ceux qui souhaitaient que la question soit rouverte.

A la fin, le pragmatisme du pape François l’amène à trop se plier à l’opinion publique, au point de ne pas défendre les hommes de l’Église. D’où ses positions d’équilibriste sur les rapports sur la pédophilie dans l’Église en France et en Allemagne, rapports contenant des statistiques douteuses [le rapport Sauvé!}, que le Pape a acceptés, allant jusqu’à s’excuser pour les abus.

C’est un pragmatisme qui a également conduit à accepter la démission de l’archevêque de Paris, Michel Aupetit, sur l’autel de l’hypocrisie, et à demander la suspension pour six mois du cardinal Rainer Maria Woelki, archevêque de Cologne, pour ce que la nonciature a appelé une mauvaise communication.

Et c’est une approche pragmatique qui conduit le pape à redéfinir les règles du Vatican au point de permettre aux cardinaux d’être jugés par un tribunal ordinaire, ce qui l’amène à réformer la Curie en éliminant le principe selon lequel l’autorité découle des ordres religieux ; ou à ne pas déclarer que le fœtus est un être humain pour éviter toute controverse, car la question « est encore débattue. »

Le pape François aime la figure géométrique du polyèdre et l’utilise souvent pour décrire la réalité. On pourrait dire, en faisant une comparaison, qu’il s’agit d’une papauté à multiples facettes car il est difficile de voir tous ses visages et ses facettes.

Dans ce qui a longtemps semblé être la dernière lueur du pontificat ou du moins une période où le Pape lui-même a perdu sa force motrice, l’approche pragmatique risque de créer une papauté à deux vitesses : une papauté attentive à l’opinion publique et une papauté qui au contraire, précisément à cause de ce pragmatisme, s’isole et laisse un Pape seul aux commandes, et donc exposé à ses propres erreurs.

C’est une question importante à définir pour l’avenir, d’autant plus que le pape François a changé le préfet de l’Économie et doit trouver des remplaçants pour les chefs d’au moins quatre autres dicastères de la Curie.

C’est à ce moment que le pontificat pourra être évalué. S’agit-il d’un pontificat pratique, qui a changé parce qu’il fallait changer, mais sans véritable idée de fond ? S’agit-il d’un pontificat qui a repris les provocations du monde sans avoir le courage de les contester ? Ou sera-t-il plutôt un pontificat qui, dans sa volonté de changement, n’aura fait que rester le même ?

Ce sont des questions qui restent ouvertes alors qu’un cercle semble se refermer : au début du pontificat, il y avait des commissions, maintenant il y a des inspections ; au début du pontificat, il y avait des idées pour abolir l’IOR, maintenant, il y a des procès pour des questions financières. Mais dans les deux cas, il y a plus de questions que de réponses.

Tout changer pour que rien ne change, dit-on dans Le Guépard. Serait-ce cela, l’idée pragmatique du pape François ? Peut-être. Mais ce n’est pas l’Église qui n’a pas changé, mais plutôt le pontificat, qui continue à se répéter. C’est aussi une question à débattre.

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