Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Doctrine

  • Une Église qui s’écoute si longtemps elle-même qu’elle n’entend plus l’Évangile (Mgr Mutsaerts)

    IMPRIMER

    De Mgr Rob Mutsaerts sur son blog :

    21 septembre 2026

    Une Église qui s’écoute si longtemps elle-même qu’elle n’entend plus l’Évangile

    Pendant trois jours, des évêques, des prêtres, des religieux et des laïcs venus de 31 pays européens ont réfléchi en Autriche à la manière dont la réforme de l’Église voulue par le pape François pouvait prendre forme en Europe. La rencontre, intitulée « Shaping Synodality in Europe: From Vision to Roadmap », s’est tenue du 14 au 17 septembre 2026 au Schloss Puchberg, près de Wels. J’ai eu beau m’efforcer d’en tirer quelque chose de positif, je n’y suis pas parvenu. Je respecte les participants qui y ont pris part avec de bonnes intentions. Pour ma part, je n’aurais pas tenu trois jours.

    Il existe une étrange catégorie de réunions ecclésiales où l’on a besoin de trois jours pour constater que les gens doivent s’écouter les uns les autres. C’est pour cela que des évêques, des prêtres, des religieux, des théologiens et des laïcs venus de 31 pays se sont réunis. On parcourt des centaines de kilomètres, on ouvre les ordinateurs portables, on se répartit autour de 21 tables, on parle de processus, de participation, de discernement, de responsabilité partagée, d’espaces relationnels et d’une nouvelle culture du leadership, pour finalement aboutir à la découverte surprenante que les chrétiens baptisés doivent dialoguer entre eux. Je ne suis pas opposé à la concertation. Mais il y a quelque chose de comique à voir des évidences redécouvertes par des experts, puis présentées comme des idées révolutionnaires. C’est, me semble-t-il, l’un des problèmes de la rencontre de Wels.

    La conférence a parlé du baptême comme fondement de la dignité de tous les fidèles, de l’écoute, des relations et de la responsabilité partagée. Rien de tout cela n’est, en soi, contraire au catholicisme. Bien au contraire : l’Église a toujours enseigné que tout baptisé participe réellement à la vie et à la mission du Christ. Mais c’est précisément là que commence la question intéressante : pourquoi sommes-nous baptisés ? Sommes-nous baptisés pour faire entendre notre voix, ou d’abord pour entendre la Voix qui dit : « Convertissez-vous et croyez à l’Évangile » ?

    Lorsqu’on lit les documents ecclésiaux contemporains, on a parfois l’impression que la religion catholique s’est transformée en une collection de verbes. Nous devons écouter, discerner, accompagner, participer, dialoguer, nous engager dans des processus. Ce sont tous des verbes fort convenables, mais l’Église catholique vit, en définitive, de substantifs. Dieu. Le Christ. La vérité. Le péché. La grâce. La Croix. La Résurrection. L’Eucharistie. La conversion. La vie éternelle. Lorsque ceux-ci disparaissent — et ils disparaissent généralement des documents programmatiques — les verbes deviennent des formules creuses. Car écouter n’a de sens que s’il y a quelque chose à entendre. Discerner n’a de sens que si l’on peut distinguer la vérité de l’erreur. Se mettre en route n’a de sens que si l’on sait quelle est la destination. Et le dialogue ne porte du fruit que lorsque quelqu’un a finalement quelque chose à dire.

    C’est peut-être là la plus grande faiblesse de nombreux débats contemporains sur la synodalité. Ils nous expliquent abondamment comment nous devons nous parler les uns aux autres, mais beaucoup moins clairement ce que nous devons dire à l’Europe. Or l’Europe n’a pas besoin, en premier lieu, d’un cours de technique de dialogue ecclésial. Elle a besoin de l’Évangile.

    L’Europe traverse une profonde crise spirituelle. Les églises se vident. La mémoire chrétienne disparaît. Le mariage et la famille sont devenus fragiles. Beaucoup de jeunes ne savent pratiquement plus pourquoi ils existent. Les taux de natalité diminuent. La solitude progresse. La conscience de la transcendance s’efface. Au milieu de tout cela, l’Église organise une rencontre et se demande comment elle pourrait mieux écouter. Ce n’est pas mauvais en soi. C’est simplement un peu comme si un médecin, au chevet d’un patient gravement malade, organisait un congrès de trois jours sur la manière dont les médecins pourraient communiquer entre eux avec davantage d’empathie. Fort utile, sans doute. Mais, à un moment donné, le patient finit tout de même par demander : « Docteur, savez-vous au juste ce dont je souffre ? »

    La réponse catholique traditionnelle à la crise de l’Europe est extraordinairement simple : l’Europe a besoin du Christ. Pas de « valeurs chrétiennes » abstraites. Pas de structures ecclésiales de participation. Pas d’un énième forum où l’on interprète les signes des temps.

    « Écouter » était une fois encore un mot central à Wels. Mais après huit années d’écoute synodale, je ne parviens toujours pas à en discerner les fruits. Il y a en outre quelque chose d’étrange dans un processus ecclésial qui engendre sans cesse de nouveaux processus. Un synode débouche sur une phase de mise en œuvre. La phase de mise en œuvre débouche sur une feuille de route. La feuille de route conduit à une rencontre ecclésiale européenne en 2028. Et l’on commence prudemment à se demander si la destination du voyage ne serait pas le voyage lui-même.

    On finit ainsi par nourrir le soupçon que l’on ne sait pas où mène le voyage. On espère Jérusalem ; je crains que ce ne soit Emmaüs. Voilà ce qui arrive lorsque l’on concentre son attention sur des processus ouverts, un dialogue permanent et des questions auxquelles il ne faut surtout pas répondre trop rapidement.

    Aucune grande réforme de l’Église n’a jamais commencé par la question : « Quelles structures devons-nous changer ? », mais par celle-ci : « Comment devenir saint ? »

    Une structure peut être changée sans que l’on change soi-même. La sainteté, en revanche, ne permet pas cette échappatoire. C’est peut-être précisément pour cette raison que nous aimons tant parler de structures. Car les structures se convertissent beaucoup plus facilement que les hommes.

    + Rob Mutsaerts

  • L’Église en crise – et comment nous ne devons pas la sauver (Mgr Rob Mutsaerts)

    IMPRIMER

    De Mgr Rob Mutsaerts sur son blog :

    L’Église en crise – et comment nous ne devons pas la sauver

    Douze points, des vérités un peu gênantes, et une voie catholique pour avancer

    J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La mauvaise : l’Église catholique est en crise. La bonne : ce n’est pas la première fois. En regardant l’histoire de l’Église, on a même parfois l’impression que la crise est l’une de ses traditions les plus solides. Nous avons connu des papes corrompus, des évêques trop mondains, des hérésies, des schismes, des révolutions, des persécutions et des commissions liturgiques. Et pourtant, nous sommes toujours là.

    C’est d’ailleurs la meilleure preuve que l’Église vient de Dieu. Une organisation purement humaine, gérée comme l’Église l’a parfois été, aurait probablement fait faillite dès le IVe siècle. Mais bon, la situation reste sérieuse. Pas parce que l’Église n’est pas assez populaire. Pas parce que sa « part de marché » baisse. Pas parce qu’elle n’est pas assez adaptée au consommateur moderne.

    La crise est grave parce qu’à l’intérieur de l’Église, on n’est plus très sûr de choses dont elle devrait justement être sûre : Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce que le péché ? Qu’est-ce que le mariage ? Qu’est-ce que le sacerdoce ? Qu’est-ce que la liturgie ? Qu’est-ce que l’obéissance ? Que veut dire la miséricorde ? Qu’est-ce que le Christ a vraiment confié à son Église ? Et plus profondément encore : est-ce que nous croyons encore que l’Église a reçu du Christ quelque chose qu’elle n’a pas le droit de changer ? Voilà le cœur du problème.

    1. La première réforme urgente : arrêter de faire comme si tout devait être réformé

    Nous vivons dans une culture où le changement est presque automatiquement vu comme une amélioration. Un téléphone de 2019 est déjà vieux. Un ordinateur de 2012 est antique. Alors on finit par penser qu’une doctrine de 325 a besoin d’une mise à jour logicielle. Mais la Révélation n’est pas un iPhone. Le christianisme n’est pas un produit qui doit sortir un nouveau modèle chaque année. Le rôle de l’Église n’est pas d’inventer sans cesse une nouvelle religion. Son rôle, c’est de recevoir, de garder, d’approfondir et d’annoncer ce qu’elle a reçu du Christ.

    Cela ne veut pas dire que rien ne peut changer. Les méthodes pastorales peuvent évoluer. Les règles disciplinaires aussi. Les façons de gouverner, les formes de liturgie… tout cela peut bouger. Mais la vérité, elle, ne peut pas être vraie aujourd’hui et fausse demain.

    À chaque projet de « renouvellement », un évêque devrait se poser une question toute simple : est-ce que ça aide vraiment mes gens à devenir plus saints ? Pas « est-ce innovant ? », pas « est-ce inclusif ? », pas « est-ce qu’on peut monter un groupe de travail ? ». Juste : est-ce que ça rapproche les gens du Christ, des sacrements et de la vie éternelle ? Ça pourrait déjà raccourcir pas mal de réunions. Et ce serait déjà une petite réforme.

    2. La synodalité : un outil utile, mais une mauvaise mise en scène

    Il n’y a rien d’anti-catholique dans les synodes. L’Église en a toujours connu. Le problème, c’est quand la synodalité devient presque une idéologie. Le christianisme n’a pas commencé par : « Là où deux ou trois sont réunis en cercle de parole, la vérité apparaît toute seule. » Les apôtres ont d’abord reçu une foi. Ensuite seulement, ils ont pu en discuter. L’ordre compte.

    Écouter, c’est bien. Mais les catholiques doivent parfois oser poser la question un peu gênante : écouter qui ? La culture ? Les sondages ? Les groupes de pression ? Nous-mêmes ? Ou le Christ ? Quand le résultat d’un « processus d’écoute » ressemble trait pour trait aux demandes de la culture séculière, on peut au moins se demander si on a vraiment écouté le Saint-Esprit… ou surtout l’esprit du temps.

    Le Saint-Esprit a d’ailleurs une drôle de caractéristique : il parle très souvent en continuité avec ce qu’il a dit pendant les vingt siècles précédents. Un conseil à mes frères évêques : utilisez la synodalité, mais restez évêques. Un évêque n’est pas élu pour être un animateur permanent de groupes. Il est successeur des apôtres. Cela veut dire : enseigner, sanctifier, gouverner… et parfois dire simplement « non, on ne peut pas changer ça ». Le mot « non » a mauvaise presse aujourd’hui. Mais les parents savent bien : celui qui ne dit jamais non n’aime pas vraiment ses enfants.

    3. Remettre de l’ordre entre miséricorde et simple validation

    Personne n’a besoin d’une Église dure et froide. Mais personne n’a non plus besoin d’une Église qui n’ose plus nommer le péché que dans les vieux documents. Le Christ était infiniment miséricordieux. Mais sa miséricorde n’a jamais consisté à faire semblant que la conversion n’était pas nécessaire. Au pécheur, il dit « Viens ». Mais aussi « Suis-moi ». Et suivre, cela veut forcément dire qu’on ne reste pas exactement là où on était.

    Lire la suite

  • Soixante ans de Nostra aetate : ce que la nouvelle Note vaticane cite et ce qu’elle laisse de côté

    IMPRIMER

    D'InfoVaticana :

    Une mémoire sélective : ce que la nouvelle Note vaticane cite et ce qu’elle laisse de côté

    17 septembre 2026

    On a appris depuis longtemps que les documents du Vatican se lisent deux fois : une fois pour le texte et une autre pour les notes, et que c’est souvent la seconde lecture qui compte vraiment. Le document par lequel trois dicastères célèbrent les soixante ans de Nostra aetate récompense cette habitude comme peu d’autres. Il cite ses sources avec générosité et s’arrête, avec la ponctualité d’un horloger, juste avant la phrase où ces sources parlaient de la vérité. Ensuite, il déclare caduque la fermeté que cette vérité soutenait. Et pour finir, il propose comme chemin pastoral une pratique que les mêmes sources excluaient. Trois mouvements, un seul geste.

    Il s’intitule « Un chemin d’espérance », est daté du 16 septembre et porte les signatures des cardinaux Fernández (celui que, nous disaient les enthousiastes, Léon allait foudroyer en quelques heures après l'habemus papam), Koch et Koovakad, à la tête de la Doctrine de la Foi, de l’Unité des chrétiens et du Dialogue interreligieux, avec leurs trois secrétaires. Sous les signatures, deux lignes supplémentaires : « Ex Audientia, 22 juin 2026 » et « Léon PP XIV ». C’est le même schéma avec lequel François a souscrit Fiducia supplicans, et il n’y a aucune raison de l’oublier maintenant que le signataire est un autre. Le Pape a approuvé le texte et en a ordonné la publication, et Donum veritatis enseigne que les documents de la Doctrine de la Foi expressément approuvés par le Pape participent de son magistère ordinaire. La même instruction admet que certains documents magistériels peuvent ne pas être exempts de déficiences. On s’accroche à cette admission. Il faut dire d’emblée ce qu’il ne contient pas, car on n’écrit pas pour le chasseur d’hérésies. Il ne nie rien de façon expresse. Il affirme que le Christ est l’unique Rédempteur, veut un dialogue « libre d’ambiguïtés » qui évite « le relativisme et le syncrétisme » et écarte une grande religion mondiale dans laquelle toutes les croyances seraient mises au même niveau. Il l’écarte, certes, « par respect pour soi-même et pour les autres », ce qui est un motif bien aimable pour rejeter ce que l’on rejetait auparavant parce que c’était faux. Le problème de la Note ne réside pas dans ce qu’elle dit. Il réside dans ce qu’elle fait de ce que d’autres ont dit.

    Elle commence par le Concile lui-même. La Note rappelle que l’Église « ne rejette rien de ce qui, dans ces religions, est vrai et saint » et qu’elle regarde avec estime leurs « manières d’agir et de vivre, les préceptes et les doctrines ». Elle s’arrête là. Nostra aetate ne s’arrêtait pas : elle ajoutait que ces préceptes et doctrines sont considérés avec respect « même s’ils divergent en beaucoup de points de ce qu’elle professe et enseigne », et aussitôt après que l’Église « a le devoir d’annoncer constamment le Christ ». Lorsque la Note revient plus loin sur ce numéro, l’obligation d’annoncer est devenue « l’exigence de fidélité à Jésus-Christ ». Fidélité et annonce ne sont pas synonymes. On peut être fidèle en silence, et le Concile ne demandait pas le silence.

    Avec Paul VI, l’opération est plus fine. La Note loue les cercles concentriques d’Ecclesiam suam, cette géométrie du dialogue qui, selon elle, « s’est révélée programmatique », et renvoie en note au passage où ils sont tracés. Dans ce même passage, en arrivant à ceux qui adorent Dieu dans d’autres religions, Paul VI avertissait qu’il ne fallait pas les regarder comme si toutes étaient équivalentes et déclarait, par loyauté, sa persuasion « que la vraie religion est unique, et que c’est la religion chrétienne ». La Note cite le cercle et saute le centre. C’est comme citer le Credo jusqu’à « créateur du ciel et de la terre » et considérer le reste comme récité.

    Avec Jean-Paul II, la méthode se répète. La Note apporte en note de bas de page l’audience générale du 22 octobre 1986, cinq jours avant Assise, et prend de son numéro 5 une phrase aimable sur des religions qui, après avoir causé des divisions, veulent contribuer à la paix. Elle ne prend pas la phrase immédiatement antérieure, qui rappelait les divergences de fond qui les séparent. Ni le numéro 2, où le Pape affirmait que c’est seulement dans le Christ que les hommes peuvent être sauvés. Ni le 4, où il expliquait pourquoi à Assise il n’y aurait pas de prière commune : on pouvait être présent pendant que les autres priaient, mais on ne peut pas « prier ensemble ». La formule retenue pour la journée fut d’être ensemble pour prier. On garde la distinction, car elle reviendra.

    Dominus Iesus s’en tire encore plus mal. Elle n’apparaît qu’une seule fois, dans une note, sans numéro de paragraphe, comme on mentionne dans un faire-part le parent avec lequel on ne se parlait plus. N’apparaît pas son numéro 22, selon lequel les non-chrétiens peuvent recevoir la grâce divine, mais se trouvent objectivement « dans une situation gravement déficitaire » face à ceux qui possèdent dans l’Église la plénitude des moyens de salut. Jean-Paul II a confirmé cette déclaration « avec une conscience certaine et de son autorité apostolique ». Cette Note porte la formule ordinaire : le Pape l’a approuvée et en a ordonné la publication. Quod non est in actis non est in mundo, disent les canonistes. La Note applique l’aphorisme à ses propres sources.

    Lire la suite

  • Saint Robert Bellarmin (17 septembre) : l'illustration claire et efficace de la doctrine catholique

    IMPRIMER

    Résultat de recherche d'images pour "robert bellarmin"

    De BENOÎT XVI, lors de l'AUDIENCE GÉNÉRALE du Mercredi 23 février 2011 (source) :

    Saint Robert Bellarmin

    Chers frères et sœurs,

    Saint Robert Bellarmin, dont je désire vous parler aujourd’hui, nous ramène en esprit à l’époque de la douloureuse scission de la chrétienté occidentale, lorsqu’une grave crise politique et religieuse provoqua l’éloignement de nations entières du Siège apostolique.

    Né le 4 octobre 1542 à Montepulciano, près de Sienne, il est le neveu, du côté de sa mère, du Pape Marcel II. Il reçut une excellente formation humaniste avant d’entrer dans la compagnie de Jésus le 20 septembre 1560. Les études de philosophie et de théologie, qu’il accomplit au Collège romain, à Padoue et à Louvain, centrées sur saint Thomas et les Pères de l’Eglise, furent décisives pour son orientation théologique. Ordonné prêtre le 25 mars 1570, il fut pendant quelques années professeur de théologie à Louvain. Appelé par la suite à Rome comme professeur au Collège romain, il lui fut confiée la chaire d’«Apologétique »; au cours de la décennie où il occupa cette fonction (1576-1586), il prépara une série de leçons qui aboutirent ensuite aux « Controverses », œuvre devenue immédiatement célèbre en raison de la clarté et de la richesse de son contenu et de son ton essentiellement historique. Le Concile de Trente s’était conclu depuis peu et pour l’Eglise catholique, il était nécessaire de renforcer et de confirmer son identité notamment face à la Réforme protestante. L’action de Robert Bellarmin s’inscrit dans ce contexte. De 1588 à 1594, il fut d’abord père spirituel des étudiants jésuites du Collège romain, parmi lesquels il rencontra et dirigea saint Louis Gonzague, puis supérieur religieux. Le Pape Clément VIII le nomma théologien pontifical, consulteur du Saint-Office et recteur du Collège des pénitenciers de la Basilique Saint-Pierre. C’est à la période 1597-1598 que remonte son catéchisme, Doctrine chrétienne abrégée, qui fut son œuvre la plus populaire.

    Le 3 mars 1599, il fut créé cardinal par le Pape Clément VIII et, le 18 mars 1602, il fut nommé archevêque de Capoue. Il reçut l’ordination épiscopale le 21 avril de la même année. Au cours des trois années où il fut évêque diocésain, il se distingua par son zèle de prédicateur dans sa cathédrale, par la visite qu’il accomplissait chaque semaine dans les paroisses, par les trois synodes diocésains et le Concile provincial auquel il donna vie. Après avoir participé aux conclaves qui élurent les Papes Léon XI et Paul V, il fut rappelé à Rome, où il devint membre des Congrégations du Saint-Office, de l’Index, des rites, des évêques et de la propagation de la foi. Il reçut également des charges diplomatiques, auprès de la République de Venise et de l’Angleterre, pour défendre les droits du Siège apostolique. Dans ses dernières années, il rédigea divers livres de spiritualité, dans lesquels il résuma le fruit de ses exercices spirituels annuels. Le peuple chrétien tire aujourd’hui encore une profonde édification de leur lecture. Il mourut à Rome le 17 septembre 1621. Le Pape Pie XI le béatifia en 1923, le canonisa en 1930 et le proclama docteur de l’Eglise en 1931.

    Lire la suite

  • "Libéral Revolution" relate avec brio la confusion et le déclin post-conciliaires

    IMPRIMER

    De John Pepino, docteur en philosophie sur le CWR :

    A Liberal Revolution : une chronique magistrale de la confusion et du déclin post-conciliaires

    Le nouveau livre de Hanael Bianchi, fruit d’une décennie de recherches, est un compte rendu équilibré et minutieux de la manière dont Vatican II a été mis en œuvre dans l’archidiocèse de Baltimore.

    Il y a des livres que l’on lit d’une traite, l’index tremblant d’impatience de tourner la page suivante.

    A Liberal Revolution de Hanael Bianchi est de ceux-là.

    Pour les catholiques qui ont subi la liturgie et la catéchèse des années 1970, tout en apercevant autour d’eux des lueurs de la façon dont les choses étaient avant le naufrage, tout ouvrage qui aide à répondre à la question « que s’est-il passé ici ? » comble un besoin. On veut savoir comment une période aussi catastrophique dans la vie de l’Église a pu advenir. Pendant la plus grande partie des années 1980 et 1990, on nous a dit que les conciles mettent du temps à porter leurs fruits et qu’il fallait être patients. Plus de soixante ans plus tard, l’argument conserve ses partisans, tout comme la margarine Parkay et le Sanka maintiennent leur emprise sur la même génération.

    Pour ceux qui préfèrent le beurre véritable et le café, cependant, Bianchi, dans sa reconstruction minutieuse des étapes précises prises pour mettre en œuvre Vatican II dans l’archidiocèse de Baltimore, rejoint la cohorte de chercheurs qui ont étudié les causes de l’effondrement et la manière dont il s’est déroulé dans des secteurs spécifiques de l’Église : Stephen Bullivant sur les États-Unis et le Royaume-Uni ; le P. Joseph Becker sur les jésuites ; le P. Mitchell sur la perte du consensus catholique à l’Université catholique d’Amérique (l’« affaire Curran ») ; Guillaume Cuchet sur l’effondrement de la pratique de la foi en France. On pourrait y ajouter l’acte d’accusation par statistiques de Kenneth Jones sur la chute soudaine et saisissante de tous les indicateurs majeurs de la vie catholique aux États-Unis.

    Tous s’accordent à dire que cela a commencé durant les derniers mois de Vatican II, et que cela s’est produit en son nom ; il ne reste plus qu’à expliquer qui l’a fait et comment.

    Bianchi partage explicitement leur agenda historiographique lorsqu’il déclare : « La question urgente pour les chercheurs… est de savoir pourquoi ce déclin s’est produit si rapidement dans les années qui ont suivi le Concile » (p. 4). Bianchi et ces autres chercheurs n’invoquent pas allègrement « les modernistes » ou « les francs-maçons » : ils nomment des noms, fournissent les dates et les lieux des réunions où les décisions ont été prises, et suivent les baisses inévitables de fréquentation des sacrements, la crise des vocations, les départs du sacerdoce et de la vie religieuse – toute la litanie douloureuse.

    Le livre de Bianchi se concentre sur l’archidiocèse de Baltimore sous l’archevêque Lawrence Shehan (1961-1974). Comme de nombreux évêques conciliaires, il fut finalement trahi par la machine réformatrice même qu’il avait naïvement mise en mouvement. Bien que cette Église locale et son pasteur présentent (comme tout lieu) leurs particularités propres, les catholiques de n’importe quel diocèse de l’Occident reconnaîtront ici la mentalité des réformateurs enthousiastes et les mesures qu’ils ont prises pour mettre en œuvre leur vision. Ce fut, de façon remarquable et triste, la même chose partout : une avant-garde de jeunes prêtres prit le contrôle et imposa son empreinte à l’Église (particulièrement à la liturgie), sans jamais attribuer les dégâts qu’ils causaient à leur propre programme.

    Comme les autres auteurs mentionnés ci-dessus, Bianchi est équitable. Il rapporte qu’au début, de nombreux fidèles accueillirent positivement les réformes les plus évidentes qui suivirent Vatican II, en particulier l’usage de la langue vernaculaire à la messe (p. 76). Il cite l’optimisme de l’archevêque Shehan dès la première page : « Le second Concile du Vatican est à la fois le symbole et la cause de notre présent espoir particulier » (p. 1). Il suit également l’ennui et la confusion généralisée qui se répandirent une fois que la nouveauté du passage à l’anglais (et des autres changements menant à un nouveau Missel en 1969) se fut estompée.

    Il en va de même pour les premières tentatives de ce que nous appellerions aujourd’hui la « synodalité ». À l’époque, cela se manifestait par la prolifération de « conseils » (conseils paroissiaux, conseils de zone, Conseil des hommes catholiques, Conseil pastoral archidiocésain, Conseil pastoral national, etc.). Ceux-ci finirent par désaffectionner les laïcs et ne servirent plus que d’hôtes à la conférence parasitique et révolutionnaire « Call to Action » de 1976.

    Il y aura d’autres livres de ce genre pour couvrir d’autres régions ecclésiastiques dans ce pays et ailleurs ; Bianchi voit son travail comme faisant partie d’un effort visant à fournir une « étude exhaustive » pour retracer « le déclin de l’Église américaine à travers des sources locales » (p. 5). Il se trouve simplement qu’il a commencé par Baltimore. Il convient de dire que son accès à du matériel d’archives protégé enrichit son livre de preuves granulaires qu’il sera difficile d’ignorer. Les lecteurs ne seront pas surpris d’apprendre (de sources externes) que le Dr Bianchi a passé dix ans à rechercher A Liberal Revolution.

    Lire la suite

  • « Couvrez ce sein que je ne saurais voir » ? Réflexions sur l’image du corps et de la sexualité (Claude Callens)

    IMPRIMER

    « Couvrez ce sein que je ne saurais voir »

    ?

    Réflexions sur l’image du corps et de la sexualité

    par Claude Callens

    2025

    Le corps est, non pas pour la débauche, mais pour le Seigneur Jésus, et le Seigneur est pour le corps ; et Dieu, par sa puissance, a ressuscité le Seigneur et nous ressuscitera nous aussi. Ne le savez-vous pas ? Vos corps sont les membres du Christ. Vais-je donc prendre les membres du Christ pour en faire les membres d’une femme de débauche ? Absolument pas. Ne le savez-vous pas ? Quand on s’unit à la débauchée, cela ne fait qu’un seul corps. Car il est dit : Tous deux ne feront plus qu’un. Quand on s’unit au Seigneur, cela ne fait qu’un seul esprit. Fuyez la débauche. Tous les péchés que l’homme peut commettre sont extérieurs à son corps ; mais la débauche est un péché contre le corps lui-même. Ne le savez-vous pas ? Votre corps est le temple de l’Esprit Saint, qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu ; vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes, car le Seigneur a payé le prix de votre rachat. Rendez donc gloire à Dieu dans votre corps.

    — 1 Co 6, 13-20

    …​une société pour qui rien n’est sacré part à la dérive…​

    — Nancy Huston
    Mosaïque de la pornographie, Petite bibliothèque Payot/ Rivages, 2007, p. 272
  • Comment la doctrine catholique peut être efficacement affaiblie sans qu’une seule vérité soit ouvertement niée

    IMPRIMER

    Le point de départ

    J'aborde avec rigueur une question qui touche de près à la transmission de la foi. Je ne rédige pas un pamphlet et ne porte aucune accusation contre des individus : je reconstitue patiemment une figure récurrente, que je nomme une loi sans règles , et que j'entends présenter, textes et dates à l'appui, afin de démontrer comment la doctrine catholique peut être efficacement affaiblie sans qu'une seule vérité soit ouvertement niée.

    Dans ce premier volet, j'expose les fondements de mon argumentation et la clé de sa compréhension : la perspective initiale, la définition de la foi sur laquelle repose l'ensemble, l'image de la loi préservée et de la réglementation tacite, et sa réapparition identique à cinq niveaux doctrinaux différents. Dans le deuxième volet, j'approfondirai la racine sotériologique et la crise actuelle ; dans le troisième, je montrerai où tout cela nous mène et pourquoi, sur le plan humain, la voie de sortie se révèle être une impasse, la seule clé qui nous échappe.

    Le regard du père

    Il me semble opportun de préciser d'emblée par où je commence, car le point d'observation est aussi important que les choses observées. Je ne suis ni canoniste ni historien : je suis un père, investi du devoir d'État de transmettre la foi catholique à mes trois filles. [1] C'est un titre qui, dans les débats savants, pèse moins qu'une chaire, mais qui, dans l'Église, prime, non par modestie, mais par nécessité. La loi et la doctrine, avec tout leur édifice de distinctions, existent en définitive pour rendre possible une chose très simple : qu'un père puisse transmettre à ses enfants la foi qu'il a lui-même reçue, intégralement, par le chemin commun, sans avoir à devenir ni théologien ni héros. Lorsque cette possibilité est compromise, ce n'est pas un détail marginal qui est ruiné : c'est le but même pour lequel tout l'appareil a été construit qui est touché.

    L'avantage de cette perspective réside dans son humilité. Ceux qui observent du haut de leur expertise possèdent les outils pour réparer eux-mêmes chaque déchirure et, de ce fait, sans s'en rendre compte, ne la perçoivent plus comme une déchirure. Ceux qui observent d'en bas, n'ayant pour seul outil que la transmission, perçoivent la déchirure dans son intégralité, car ils n'ont rien pour la réparer. C'est la même raison pour laquelle une fissure dans un mur est d'abord remarquée par le locataire qui y habite, et non par l'architecte de passage.

    Le chemin par lequel un enfant apprend la foi porte un nom précis et se compose de trois éléments ordinaires : un catéchisme clair, qui dit la vérité sans ambiguïté ; une messe qui exprime la foi, de sorte que par la prière on apprend à croire ; un enseignement qui distingue clairement le vrai du faux, le licite de l’illicite. L’enfant est formé sur ce fondement commun, car il n’a rien d’autre. Il n’a ni bibliothèques à consulter, ni le souvenir d’une époque plus faste auquel se référer : il reçoit ce que le présent lui offre, et rien de plus. Telle est la condition normale de l’enfance, et l’Église l’a toujours su ; c’est pourquoi, à travers les siècles, elle a soigneusement élaboré les instruments mêmes destinés aux simples et aux enfants, mettant entre les mains de chacun des formules sûres, brèves et éprouvées. [2] Cette clarté n’était pas une pauvreté de pensée, mais une charité envers les faibles.

    Nous abordons ici la différence fondamentale. [3] Un adulte averti, confronté à un texte ambigu, sait comment s'y prendre : il perçoit ce qui est sous-entendu, reconstruit lui-même la frontière manquante et poursuit sa lecture sans encombre. L'enfant, lui, n'a rien de tout cela : il reçoit ce qui lui est donné, et si ce qui lui est donné est ambigu, il accepte l'ambiguïté sans même s'en rendre compte. Cela crée une épreuve qui vaut bien plus que n'importe quelle dispute entre adultes. Les érudits peuvent débattre indéfiniment de la validité d'une formule tant qu'elle est lue avec la prudence requise ; mais l'enfant n'a pas cette prudence et recevra la formule telle quelle. La question pertinente n'est donc pas de savoir ce qu'un texte permet à quelqu'un qui sait déjà de penser, mais ce qu'il transmet réellement à celui qui ne sait encore rien. Nul besoin d'erreur explicite pour que le mal survienne : il suffit qu'une vérité soit sous-entendue ou voilée. Pour l'apprenant, le silence n'est pas une nuance manquante : c'est une part de vérité qui n'est pas encore révélée.

    « Mais beaucoup gardent la foi »

    C’est là que se pose l’objection la plus sérieuse, et il faut y répondre avec la plus grande fermeté. Malgré tout, d’innombrables prêtres et fidèles laïcs, plongés dans les mêmes conditions, conservent aujourd’hui la foi tout entière, demeurant pleinement unis à l’Église. Si les ressources ordinaires étaient véritablement épuisées, comment expliquer la survie si répandue de la foi ?

    Lire la suite

  • Une importante conférence mariale à Rome vise à rétablir la « clarté théologique » sur Marie

    IMPRIMER

    D'Edward Pentin sur le NCR :

    Une importante conférence mariale à Rome vise à rétablir la « clarté théologique » sur Marie

    Virginia Coda Nunziante affirme que le rassemblement d'octobre unira doctrine et dévotion, réaffirmant la coopération unique de la Vierge Marie au salut et sa place permanente dans la vie catholique.

    Statue en marbre de la Vierge Marie et de l'Enfant Jésus dans une niche de façade d'église, avec des éléments architecturaux baroques et Renaissance, à Rome
    Statue en marbre de la Vierge Marie et de l'Enfant Jésus dans une niche de façade d'église, avec des éléments architecturaux baroques et Renaissance, à Rome (photo : Shutterstock)

    Une importante conférence mariale qui se tiendra à Rome le mois prochain vise à réaffirmer le rôle unique de la Vierge Marie dans l'histoire du salut et à aider les fidèles à approfondir leur dévotion envers la Mère de Dieu.  

    La conférence, intitulée De Maria numquam satis (« De Marie, on ne peut jamais en dire assez »), aura lieu les 7 et 8 octobre et portera sur le mystère de la Vierge Marie dans la doctrine, le culte et l'histoire. 

    Parmi les intervenants figureront le cardinal Raymond Burke, le cardinal Gerhard Müller, le théologien pontifical et père dominicain Wojciech Giertych, et le professeur mariologue allemand Manfred Hauke.

    La conférence vise à « jeter un nouvel éclairage en reliant la doctrine à la piété vécue », montrant comment Notre-Dame ouvre, selon les mots de saint Bernard de Clairvaux, « de vastes horizons sur la sagesse et la miséricorde de Dieu », explique l'une des organisatrices, Virginia Coda Nunziante.

    Dans cette interview accordée au Register le 3 septembre, Coda Nunziante, présidente de l'association italienne pro-vie Associazione Famiglia Domani et fondatrice de la Marche italienne pour la vie, donne plus de détails sur la conférence et explique pourquoi elle n'a pas pour but d'alimenter la controverse suite à la réduction très contestée par le Vatican de deux anciens titres mariaux l'année dernière. 

    Elle explique que le séminaire vise plutôt à rétablir une « clarté théologique » autour de Marie, soulignant que la dévotion mariale « n’est pas un ornement facultatif de la vie catholique, mais une dimension intrinsèque de celle-ci ». Coda Nunziante espère qu’en cette période de grand vide spirituel, chaque participant repartira en comprenant « comment Dieu a voulu associer Marie au salut, comment l’Église l’a toujours honorée et comment se tourner vers elle m’aide à suivre le Christ de plus près aujourd’hui ».

    Virginia, pourquoi la conférence De Maria numquam satis est -elle devenue nécessaire maintenant, et comment cela s'est-il produit ?

    Cette conférence est née de l'initiative de plusieurs associations et particuliers catholiques désireux de rendre hommage à la Vierge Marie. Nous vivons à une époque où la figure de Notre-Dame risque d'être reléguée à la marge de la réflexion théologique et de la vie spirituelle, tandis que son rôle unique dans l'histoire du salut est parfois minimisé ou occulté. Il est donc apparu nécessaire de réaffirmer, avec clarté et sérénité, la coopération singulière de la Mère de Dieu à l'œuvre de rédemption et la place qui lui revient dans la vie de l'Église.

    La conférence, qui se tiendra à Rome les 7 et 8 octobre à l'Institut pontifical patristique Augustinianum, n'a pas pour but de conclure une réflexion, mais plutôt d'en lancer un nouveau. Nous espérons qu'elle contribuera à l'émergence d'un véritable mouvement marial, capable d'unir prêtres, religieux et laïcs dans un engagement commun à connaître, aimer et promouvoir la dévotion à Marie.

    Saint Bernard de Clairvaux affirmait que la réflexion sur la Vierge Marie est « inépuisable » et toujours opportune. Comment cette conférence entend-elle réhabiliter cette conception du saint ?

    En effet, le congrès tire son titre de la maxime traditionnellement attribuée à saint Bernard de Clairvaux : « On ne peut jamais assez parler de Marie », afin d’exprimer la conviction que la réflexion sur Marie est inépuisable et toujours d’actualité. Cette phrase de saint Bernard traduit la conception traditionnelle selon laquelle la mission de Marie dans le Christ et dans l’Église ouvre sans cesse de nouveaux horizons à la foi. 

    Il ne s'agit pas ici de « réhabiliter » saint Bernard au sens strict, puisque son enseignement fait déjà partie intégrante du patrimoine spirituel de l'Église. Il s'agit plutôt de lui rendre la visibilité qu'il semble avoir perdue aujourd'hui. La mariologie de saint Bernard est profondément christocentrique : Marie ne garde rien pour elle-même, mais nous conduit toujours au Christ. C'est précisément pour cette raison que le saint affirme que Dieu a voulu que rien ne nous parvienne sans passer par Marie.

    Certaines autorités ecclésiastiques ont récemment tenté de minimiser l'importance des anciens titres mariaux de Co-Rédemptrice et de Co-Médiatrice — qu'espérez-vous que la conférence puisse accomplir pour corriger cet enseignement ?

    Cette conférence n'a pas pour but d'attiser la controverse, mais de rétablir la clarté théologique. Les mots peuvent faire l'objet de distinctions subtiles et d'une discussion prudente, mais nous ne devons pas obscurcir la réalité doctrinale qu'ils expriment. Le Christ seul est l'unique Rédempteur et l'unique Médiateur nécessaire entre Dieu et les hommes, et pourtant la Vierge Marie est associée à son œuvre rédemptrice. La coopération de Marie est entièrement subordonnée, dépendante et dérivée de celle du Christ ; néanmoins, elle est réelle, efficace, unique et universelle. Nous espérons que cette conférence contribuera à faire connaître cette vérité. Notre objectif n'est pas d'opposer Marie au Christ, mais de montrer que la grandeur de Marie manifeste la puissance de la grâce du Christ.

    Concernant Marie Médiatrice, il convient de rappeler que le pape Benoît XV a institué une messe propre à ce titre dès 1921 et a fixé sa fête au 31 mai. Cela signifie que la tradition théologique, mariale et populaire avait déjà intégré ce privilège marial à la vie de l'Église.

    Vous affirmez que la mariologie « demeure l’un des domaines les plus riches et les plus féconds de la théologie catholique, car chaque privilège et chaque vertu de la Vierge ouvre de vastes horizons sur la sagesse et la miséricorde de Dieu ». Comment espérez-vous que cette conférence explorera cette question et, peut-être, apportera un éclairage nouveau sur cet aspect ? 

    Le congrès est structuré de manière à explorer cette richesse à deux niveaux complémentaires :

    • « Dogme et Magistère » (Jour 1) : doctrines fondamentales qui révèlent qui est Marie dans le plan de Dieu.
    • « Culte, dévotion et histoire » (Jour 2) : comment l’Église a prié, honoré et compris Marie à travers les siècles et les cultures. 

    Cette double approche vise à éclairer d'un jour nouveau la doctrine en la reliant à la piété vécue – par exemple, en reliant l'Immaculée Conception à la théologie de l'École romaine, l'Assomption à l'espérance eschatologique, ou Fatima à une théologie de l'histoire. Il en résulte une mariologie non pas abstraite, mais éclairée par l'expérience concrète de l'intercession et de l'exemple de Marie au sein de l'Église.

    En associant des séances dogmatiques (« Maternité Divine », Immaculée Conception, Assomption) à des études historiques et dévotionnelles (École française de spiritualité, Fatima, dévotion latino-américaine), les organisateurs entendent démontrer que chaque privilège et vertu de la Vierge ouvre « de vastes horizons sur la sagesse et la miséricorde de Dieu », exactement comme le suggère l'intuition de Bernard.

    Comment mettre davantage en lumière le rôle de la Vierge Marie dans le salut et donner son exemple unique à l'humanité, qui a tant besoin en ces temps de ténèbres spirituelles de trouver le chemin vers l'amour transcendant de Dieu ? 

    Avant toute chose, il nous faut remettre Marie au centre de la prédication, de la catéchèse et de la vie familiale, en redonnant toute sa place aux fêtes mariales, aux sanctuaires, au Rosaire et à la consécration à son Cœur Immaculé. La dévotion, cependant, doit s'appuyer sur une saine doctrine, car c'est la seule façon d'éviter le sentimentalisme et de devenir une force capable de transformer des vies.

    Cette conférence vise à rétablir l'unité entre doctrine et dévotion, entre la contemplation des privilèges mariaux et la vie chrétienne. Il n'y a pas d'authentique mariologie qui ne conduise à une connaissance plus profonde du Christ ; mais le mystère du Christ ne peut être pleinement compris sans contempler la mission de la Mère que Dieu lui a indissociablement associée.

    Dans les heures les plus sombres de l'histoire, les chrétiens se sont tournés vers elle comme Stella Maris (« Étoile de la Mer ») et Auxilium Christianorum (« Secours des chrétiens »). Aujourd'hui encore, le message de Fatima nous appelle à la prière, à la pénitence et à la conversion, mais il s'achève sur une promesse de victoire : « Enfin, mon Cœur Immaculé triomphera. »

    À la fin de la conférence, qu'espérez-vous le plus qu'un participant puisse dire avoir nouvellement compris au sujet de la Vierge Marie, du Christ et de son Église ?

    Saint Louis-Marie Grignion de Montfort, dans son célèbre Traité de la vraie dévotion à la Vierge Marie , faisant écho à saint Bernard, écrit : « Ceci étant dit, il faut ajouter avec les saints : on ne peut jamais assez parler de Marie. Marie n’est toujours pas suffisamment louée, exaltée, honorée, aimée et servie. Elle mérite encore plus de louanges, de vénération, d’amour et de dévotion. » Si, au terme de ces deux journées entièrement consacrées à Marie, participants et intervenants rentrent chez eux avec un amour plus profond et plus sincère pour Notre-Dame, qui imprègne leur vie quotidienne, alors la conférence aura atteint ses objectifs.

    Comme l'enseignent nos saints, il ne faut pas choisir entre le Christ et Marie, car Marie existe entièrement pour le Christ et conduit infailliblement à lui. J'espère qu'il deviendra clair que la dévotion mariale n'est pas un ornement facultatif de la vie catholique, mais une dimension essentielle de celle-ci.

    En résumé, le résultat idéal est un participant qui puisse dire : « Je comprends mieux comment Dieu a voulu impliquer Marie dans le salut, comment l’Église l’a toujours honorée et comment le fait de me tourner vers elle m’aide à suivre le Christ de plus près aujourd’hui. »

  • 10 ans après Amoris Laetitia : en revenir au magistère

    IMPRIMER

    De l'abbé Claude Barthe sur Res Novae :

    Revenir au magistère

    Il y a dix ans, le sabordage de l’enseignement moral

    Humanæ vitæ, en 1968, avait représenté un événement insolite au milieu du climat libéral établi par Vatican II. Il souleva d’ailleurs une contestation intense. Alors que ce concile, présidé par Paul VI, avait ouvert l’ecclésiologie au catholicisme libéral (œcuménisme, liberté religieuse, dialogue avec les religions), le même Paul VI, à l’étonnement général, s’était refusé à libéraliser la doctrine du mariage et avait condamné la contraception. Ce qu’on a appelé la « restauration » des pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI, selon le terme employé par Joseph Ratzinger dans son Entretien sur la foi, qui était une tentative d’interprétation modérée du Concile, s’est ainsi cristallisée sur cette relative résistance de l’enseignement moral (Veritatis splendor en 1993). Résistance fragile, qui se croyait obligée de lâcher du lest (la théologie du corps de Jean-Paul II) et surtout qui se refusait à s’appuyer sur le magistère infaillible : malgré des requêtes répétées, jamais l’enseignement d’Humanæ vitæ n’a été donné comme définitif, l’horizon « pastoral » du Concile restant indépassable.

    Quoi qu’il en soit, Amoris lætitia, en 2016, a fait sauter ce barrage moral et s’est ouverte une nouvelle phase du post-Concile. Ce qui comporte d’ailleurs un aspect positif : le temps des demi-mesures est passé.

    Le chapitre VIII d’Amoris lætitia

    Avec Amoris lætitia, du 19 mars 2016, le pape Bergoglio a en quelque sorte dépénalisé l’adultère, les relations propres au mariage avec un autre que son conjoint, sous certaines conditions. Le VIIIème chapitre de l’exhortation apostolique, « Accompagner, discerner et intégrer la fragilité », traite concrètement de la « fragilité » de ceux qui brisent le lien matrimonial et contractent un second mariage. Le pape François y procédait en trois étapes :

    • Il invitait à une pastorale d’« accompagnement » des divorcés remariés fondée sur la gradualité, distinguant l’idéal que représente la norme morale et ce que peuvent concrètement accomplir nombre de chrétiens et qu’il faut prendre en charge par un itinéraire d’accompagnement et de discernement qui « oriente ces fidèles à la prise de conscience de leur situation devant Dieu » [1]. Cet accompagnement se met en place par un « colloque avec le prêtre, dans le for interne, [qui] concourt à la formation d’un jugement correct sur ce qui entrave la possibilité d’une participation plus entière à la vie de l’Église et sur les étapes à accomplir pour la favoriser et la faire grandir » (n. 300).
    • Le pape François exposait ensuite sa proposition doctrinale nouvelle : « Il n’est plus possible de dire que tous ceux qui se trouvent dans une certaine situation dite “irrégulière” vivent dans une situation de péché mortel, privés de la grâce sanctifiante. Les limites n’ont pas à voir uniquement avec une éventuelle méconnaissance de la norme. Un sujet, même connaissant bien la norme, peut avoir une grande difficulté à saisir les “valeurs comprises dans la norme” ou peut se trouver dans des conditions concrètes qui ne lui permettent pas d’agir différemment et de prendre d’autres décisions sans une nouvelle faute » (n. 301). C’est le cœur de la nouvelle doctrine morale, qui s’oppose frontalement à l’adage de saint Augustin (Confessions, l. X, c. 29) qu’avait repris le concile de Trente (Dz 1536) : « Dieu ne commande pas de choses impossibles, mais en commandant il t’invite à faire ce que tu peux et à demander ce que tu ne peux pas », adage qui signifie que Dieu donne toujours la grâce nécessaire pour accomplir ce qu’il demande, en l’espèce la fidélité dans le mariage.
    • Le pape François tirait les conséquences de cette affirmation en ce qui concerne la pratique sacramentelle : la fameuse communion accordée aux divorcés remariés, objet de toutes les pressions de la gauche théologique. « À cause des conditionnements ou des facteurs atténuants, il est possible que, dans une situation objective de péché – qui n’est pas subjectivement imputable ou qui ne l’est pas pleinement – l’on puisse vivre dans la grâce de Dieu, qu’on puisse aimer, et qu’on puisse également grandir dans la vie de la grâce et dans la charité, en recevant à cet effet l’aide de l’Église » (n. 305).

    Sur quoi une note (la note 351) précise que, tout en restant dans l’adultère, on peut éventuellement recevoir l’absolution sacramentelle et l’Eucharistie : « Dans certains cas, il peut s’agir aussi de l’aide des sacrements. Voilà pourquoi, “aux prêtres je rappelle que le confessionnal ne doit pas être une salle de torture mais un lieu de la miséricorde du Seigneur” (Evangelii gaudium, n. 44). Je souligne également que l’Eucharistie “n’est pas un prix destiné aux parfaits, mais un généreux remède et un aliment pour les faibles” (ibid., n. 47). » 

    Questions de foi sans réponse  

    Quatre cardinaux – Raymond L. Burke, Walter Brandmüller, Carlo Caffara et Joachim Meisner[2] – ont alors présenté au pape François cinq dubia, des questions adressées aux autorités romaines, jadis rédigées de telle sorte qu’elles aient à répondre par oui ou par non, positive ou negative – « que votre oui soit oui et votre non soit non » (Matthieu 5, 37) – quitte à donner une explication sur la réponse. Le principal dubium des cardinaux était : « Après Amoris lætitia n. 301, est-il encore possible d’affirmer qu’une personne qui vit habituellement en contradiction avec un commandement de la loi de Dieu, comme par exemple celui qui interdit l’adultère (cf. Mt 19, 3-9), se trouve dans une situation objective de péché grave habituel (cf. Conseil pontifical pour les textes législatifs, Déclaration du 24 juin 2000) ? »

    La Déclaration du Conseil pour les Textes législatifs visée par les cardinaux disait en effet : « Recevoir le Corps du Christ en étant publiquement indigne constitue un dommage objectif pour la communion ecclésiale ; c’est un comportement qui attente aux droits de l’Église et de tous les fidèles à vivre en cohérence avec les exigences de cette communion. Dans le cas concret de l’admission à la sainte communion des fidèles divorcés remariés, le scandale, entendu comme une action qui pousse les autres vers le mal, concerne à la fois le sacrement de l’Eucharistie et l’indissolubilité du mariage. […] Le ministre de la distribution de la communion doit se refuser de la donner à qui en est publiquement indigne. »

    Auparavant, alors que le pontificat bergoglien avait commencé et que se dessinait un retournement doctrinal, nous avions posé la même question, mais concernant le sacrement de pénitence, à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi : « Un confesseur peut-il donner l’absolution à un pénitent qui, ayant été marié religieusement, a contracté une seconde union après divorce ? » Il s’agissait de permettre à la Congrégation (dont le Préfet était le cardinal Müller et le Secrétaire Mgr Ladaria) d’affirmer que l’enseignement de Familiaris consortio, que nous citerons plus bas, était toujours valable. La Congrégation nous avait répondu le 22 octobre 2014 : « On ne peut absoudre validement un divorcé remarié qui ne prend pas la ferme résolution de ne plus “pécher à l’avenir” et donc de s’abstenir des actes propres aux conjoints, et en faisant dans ce sens tout ce qui est en son pouvoir. »

    Mais après Amoris lætitia, ni le pape, ni la Congrégation pour la Doctrine de la Foi n’ont jugé utile de répondre aux interrogations des cardinaux concernant le retournement opéré.

    Une occasion de poser à nouveau la question va se présenter. Le 19 mars 2026, dixième anniversaire de l’exhortation apostolique, le pape Léon XIV a tenu à célébrer le « message lumineux d’espérance concernant l’amour conjugal et familial » constitué par l’exhortation apostolique, et à « rendre grâce au Seigneur pour l’élan donné à l’étude et à la conversion pastorale de l’Église » apporté par elle, lui demandant « le courage de poursuivre le chemin, en accueillant toujours à nouveau l’Évangile. » Et il a annoncé qu’il allait réunir du 7 au 14 octobre les Présidents des Conférences épiscopales du monde entier « afin de procéder, dans l’écoute réciproque, à un discernement synodal sur les mesures à prendre pour annoncer l’Évangile aux familles aujourd’hui, à la lumière d’Amoris lætitia et en tenant compte de ce qui se réalise dans les Églises locales. »

    Pour préparer les travaux de l’assemblée, un parcours thématique a été publié le 6 juillet dernier par le Secrétariat du Synode et le Dicastère pour les Laïcs, la Famille et la Vie dont le quatrième point (« Face aux difficultés de la vie : accompagner et soutenir ; cheminer avec les familles dans des situations complexes ») recoupe le sujet du chapitre VIII d’Amoris lætitia. Selon toutes les apparences il avalise le changement doctrinal opéré par l’Exhortation: « Une attention particulière est portée aux couples et aux familles qui rencontrent, à toutes les étapes de la vie conjugale, des situations de difficulté relationnelle, sociale ou spirituelle […]. Quelles démarches ont été entreprises pour soutenir ceux qui vivent des situations de fragilité ou de difficulté ? Quelles résistances apparaissent ? Comment bâtir des communautés chrétiennes où ceux qui ont fait l’expérience de la souffrance, de l’abandon, de la séparation et du divorce puissent se sentir réellement écoutés, pleinement intégrés et coresponsables ? Quelles expériences concrètes révèlent, dès aujourd’hui, le visage d’une Église toujours plus capable de proximité, de discernement, d’accompagnement et de valorisation, aidant les personnes et les familles à retrouver confiance, à se reconnaître membres de la communauté et à faire l’expérience de la miséricorde de Dieu ? »

    Le texte aussi peu limpide que possible évoque bien ceux « qui ont fait l’expérience du divorce », qui doivent « se sentir réellement écoutés » dans une Église « plus capable » d’aider à « faire l’expérience de la miséricorde ».  On remarquera qu’il est question par euphémisme de « situations de fragilité » pour éviter le mot péché (comme le fait d’ailleurs l’encyclique Magnifica humanitas).

    Une thèse irrecevable

    On s’apprête assurément à une reconduction de la nouvelle doctrine, en insistant sur l’accueil dans l’Église des personnes divorcées remariées, accueil qui, au reste, n’a jamais été remis en cause : on a toujours dit qu’un pécheur faisait toujours partie de l’Église, mais qui dans la pastorale nouvelle devient un accueil sacramentel.

    Cette réunion pourrait cependant être une occasion providentielle pour un certain nombre de pasteurs courageux de faire souligner le dommage considérable causé par l’exhortation apostolique à la morale naturelle et catholique, et par le fait au salut des âmes. Il est au reste plus facile de contester Amoris lætitia que tel ou tel texte problématique du Concile.

    • D’une part, en effet, on peut en effet s’appuyer ici sur l’enseignement d’un pape postconciliaire, Jean-Paul II, qui a maintenu sur ce point la doctrine pérenne :
      • Sur la pénitence : « La réconciliation par le sacrement de pénitence – qui ouvrirait la voie au sacrement de l’Eucharistie – ne peut être accordée qu’à ceux qui se sont repentis d’avoir violé le signe de l’Alliance et de la fidélité au Christ, et sont sincèrement disposés à une forme de vie qui ne soit plus en contradiction avec l’indissolubilité du mariage (Familiaris consortio, n. 84).
      • Sur la communion : « L’Église, cependant, réaffirme sa discipline, fondée sur l’Écriture Sainte, selon laquelle elle ne peut admettre à la communion eucharistique les divorcés remariés. Ils se sont rendus eux-mêmes incapables d’y être admis car leur état et leur condition de vie est en contradiction objective avec la communion d’amour entre le Christ et l’Église, telle qu’elle s’exprime et est rendue présente dans l’Eucharistie. » (ibid.)

    À moins que les personnes en cette situation irrégulière « prennent l’engagement de vivre en complète continence, c’est-à-dire en s’abstenant des actes réservés aux époux[3] », et tout scandale étant écarté auprès de ceux qui les voient communier.

    • D’autre part, les ruptures dans l’enseignement moral sont plus aisément appréhendables par tous que celles intervenues dans l’ecclésiologie. En l’espèce, le retournement opéré par Amoris lætitia est saisissant. Aux termes du n. 301, des « conditions concrètes » (un nouveau « mariage », l’existence d’enfants de cette nouvelle union) feraient que la rupture de cette nouvelle union – se séparer de ce conjoint illégitime ou vivre avec lui comme frère et sœur – pourrait être « une nouvelle faute », on suppose en raison du dommage causé à la seconde épouse, et aux éventuels enfants de la seconde union. (Bien entendu, il n’est pas contestable que les conséquences de l’adultère doivent être assumées, notamment en ce qui concerne les enfants nés de cette union illégitime, mais sans préjudice de ce qui doit être rendu en justice à l’épouse légitime et aux enfants de l’union légitime, que l’Exhortation n’envisage pas). Ainsi le raisonnement d’Amoris lætitia va jusqu’au bout de sa logique : dans le cas où rester dans l’adultère public n’est pas pécher, quitter cette situation devient une faute. Il est des cas, selon Amoris lætitia où l’adultère est méritoire !

    La théologie et le magistère aimaient jadis condenser leurs propos en thèses ou en propositions claires et ramassées, notamment quand il s’agissait de les condamner (les 85 propositions issues du synode de Pistoie, condamnées par la bulle Auctorem fidei de Pie VI en 1794). La thèse irrecevable d’Amoris lætitia pourrait ainsi se formuler : Certains de ceux qui vivent dans l’adultère public, alors même qu’ils connaissent la norme qu’ils transgressent, peuvent n’être pas considérés comme étant en état de péché mortel. Cette proposition est-elle ou non condamnable au regard de la foi catholique ? Ou inversement, le fait de tenir cette thèse pour irrecevable est-il condamnable ?

    Fermer la parenthèse de l’enseignement « pastoral »

    Il est de la fonction du pape et des évêques de répondre à des questions sur la foi et les mœurs que se posent et leur posent les fidèles du Christ. Leur rôle premier est de dire la foi, de transmettre le message l’Évangile. « Les évêques, rappelle Lumen Gentium (n. 25), sont, en effet, les hérauts de la foi, amenant au Christ de nouveaux disciples, et les docteurs authentiques, c’est-à-dire pourvus de l’autorité du Christ, prêchant au peuple qui leur est confié la foi qui doit régler leur pensée et leur conduite, faisant rayonner cette foi sous la lumière de l’Esprit Saint, dégageant du trésor de la Révélation le neuf et l’ancien (cf. Mt 13, 52), faisant fructifier la foi, attentifs à écarter toutes les erreurs qui menacent leur troupeau (cf. 2 Tm 4, 1-4). »

    Quant au pontife romain, il est d’abord le suprême docteur de la foi. Il se distingue des autres évêques non par un pouvoir sacramentel supérieur mais par une juridiction plénière et souveraine sur toute l’Église, d’abord en ce qui touche l’enseignement de la foi et des mœurs (Vatican I, Pastor Æternus, Dz 3064).

    Ce que l’Église attend donc aujourd’hui de ses pasteurs, c’est qu’ils sortent du « pastoral » au sens nouveau donné à ce terme, celui d’un enseignement de seconde qualité déconnecté du rapport à la tradition, pour revenir au pastoral au sens évangélique, au soin que les pasteurs doivent déployer pour conduire au salut les âmes des brebis, en premier lieu par l’annonce de la vérité.

    En l’espèce, l’Église attend qu’ils rappellent le commandement : « Tu ne commettras point d’adultère » (Exode 20, 14 ; Deutéronome 5, 18 ; Matthieu 5, 27), qu’ils prêchent avec patience la pénitence aux pécheurs en les guidant dans la voie du repentir envers Dieu et de la réparation envers l’époux ou l’épouse trahi, et envers les enfants profondément malmenés, sans oublier bien sûr d’assumer les conséquences de la faute commise, notamment vis-à-vis des enfants de la seconde union. 

    Au fond, l’Église attend un retour au magistère comme tel ou comme référence directe de son discours.


    [1] Cette notion de gradualité avait été mise en avant pour contourner la doctrine d’Humanæ vitæ réprouvant la contraception. Jean-Paul II, dans Familiaris consortio (22 novembre 1981, n. 34) avait tenté de colmater la brèche en faisant une distinction hasardeuse : la « loi de gradualité », celle de l’agir humain, qui surmonte graduellement les difficultés pour arriver à observer les commandements, est légitime, mais pas la « gradualité de la loi », qui veut que le commandement divin soit seulement un idéal vers lequel on doit tendre. Amoris lætitia, dans son n. 295, parle d’une « gradualité dans l’accomplissement prudent des actes libres » de la part de sujets qui ne « sont dans des conditions ni de comprendre, ni de valoriser ni d’observer pleinement les exigences objectives de la loi. » En un mot, si on ne peut pas observer la loi, on fait ce qu’on peut…

    [2] Un cinquième cardinal, le néerlandais Willem Jacobus Eijk, archevêque d’Utrecht, a publiquement soutenu et rejoint la démarche des quatre premiers. Un autre haut prélat a signé les dubia adressés au pape, mais n’a pas voulu que soit divulgué son nom dans le public.

    [3] Jean-Paul II, homélie à la messe de clôture du VIe Synode des Évêques, 25 octobre 1980.

  • Les Mutations de l'Église catholique au XXe siècle (Marcel De Corte)

    IMPRIMER

    Aux Editions de l'Homme Nouveau :

    Les Mutations de l'Église catholique au XXe siècle

    Marcel De Corte

    Introduction de Mère Marie-Geneviève Rivière

    Deuxième édition revue et augmentée

    1re édition : novembre 2025

    540 pages

    25,50 €

    Je commande sur la boutique

    Les textes et les analyses du célèbre philosophe sur la crise traversée par l'Église après le concile Vatican II, telle qu’il a pu la vivre à son rang de laïc engagé et d’intellectuel catholique intervenant dans les débats de l’époque. Après d’autres, il s’agit là d’un témoignage historique sur une époque difficile pour l'Église.

    > Moins d’un an après sa parution, ce livre était déjà épuisé. Le voici donc revu, augmenté et réédité.

    Marcel De Corte, Les mutations de l’Église catholique au xxe siècle. Où en est le catholicisme ?, avec une préface de Mère Marie-Geneviève Rivière du Saint-Nom-de-Jésus de Fanjeaux, Paris, Hora Maxima, « Marcel de Corte », 2025, 540 p., 25,50 €

    Recension d'Olivier Rota (source) :

    Marcel De Corte (1905-1994) fait partie de cette génération de catholiques, néothomistes et maurrassiens, qui ont été révulsés par le second Concile du Vatican. Le présent volume rassemble un grand nombre de ses articles, publiés dans des revues traditionalistes telles que ItinérairesCourrier de Rome ou encore L’Ordre français. On retrouvera dans ces articles la tonalité de ces revues : l’écriture est précise et élégante, le ton hautement polémique, les accusations souvent ad hominen. Y. Congar, Mgr Liénart ou encore Mgr Elchinger ne sont pas épargnés ; tout comme Jean XXIII, Paul VI et la « mafia des évêques », tous ensemble accusés d’avoir fondé une « nouvelle Église » opposée aux vérités dogmatiques les plus élémentaires.

    M. D. C. regrette en premier lieu que le concile ne se soit pas constitué en tribunal des erreurs modernes (p. 190). Pour l’auteur, le concile a succombé au goût de la nouveauté et au subjectivisme. En s’efforçant d’adapter le langage de l’Église, Vatican II aurait déréglé jusqu’à l’idée chrétienne de vérité (p. 53, 67). Plutôt que de s’adresser au monde, le concile aurait fait entrer le monde moderne dans l’Église. Or, soutient l’A., « à un monde cassé ne peut correspondre qu’une Église cassée à son tour par sa “pastorale” d’ouverture et d’adaptation » (p. 290). Pour expliquer cet état de fait, la responsabilité d’une « minorité » progressiste est pointée, tout comme la faiblesse des évêques conciliaires. M. D. C. écrit :

    Il me paraît évident que si la majorité des Pères [conciliaires] n’a pas résisté au complot de la minorité, c’est en raison de la dégradation de la foi objective dans l’intelligence et dans le cœur de la plupart d’entre eux. Nul ne met en cause la foi subjective du très grand nombre, mais cette foi est visiblement tributaire chez eux d’une théologie et d’une philosophie qui n’ont plus rien en commun avec la vertu de foi tel que saint Thomas, le théologien et le philosophe par excellence de l’Église, du moins en parole, en sonde le mystère dans toute son œuvre. (p. 191)

    (...)
  • Le fil conducteur « bénédictin » dans la pensée de Léon XIV sur le concile Vatican II

    IMPRIMER

    De Charles Collins sur Crux Now :

    Le fil conducteur « bénédictin » dans la pensée de Léon XIV sur le concile Vatican II

    6 septembre 2026

    « Un nouveau concile s’est avéré non seulement significatif, mais aussi nécessaire », a déclaré le pape. Il faisait référence au concile Vatican II, notamment au regard des bouleversements majeurs survenus dans le monde au milieu du XXe siècle.

    Ce n’était pas la première fois que l’Église devait repenser sa position face aux bouleversements du monde.

    Il a rappelé comment la prise et le sac de Rome par les Wisigoths en 410 « ont profondément bouleversé le monde de cette époque » et ont également influencé la pensée de saint Augustin.

    « La spiritualisation complète du concept d’Église, quant à elle, occulte le réalisme de la foi et de ses institutions dans le monde », a-t-il poursuivi. « Ainsi, au concile Vatican II, la question de l’Église dans le monde est enfin devenue le véritable problème central. »

    Telles furent effectivement les paroles du pape.

    Il ne s’agissait cependant pas des paroles du pape Léon XIV – ancien supérieur général de l’ordre des Augustins –, mais de celles d’une lettre que le pape émérite Benoît XVI avait écrite en 2022 au père Dave Pivonka, président de l’université franciscaine de Steubenville.

    J’ai repensé à ces propos mercredi, lorsque le pape Léon a commencé sa série de conférences sur la constitution pastorale Gaudium et spes, ou « L’Église à l’écoute du monde et au service du monde ».

    Lorsque Léon XIV a entamé son cycle de réflexions catéchétiques sur le concile Vatican II, l’attention des observateurs du Vatican s’est immédiatement portée sur lui. C’était en janvier de cette année-là, et nous découvrions encore le nouveau pontife.

    Une série d’articles consacrés à l’événement ecclésial majeur des cent dernières années devait permettre de découvrir la pensée du nouveau pape à l’œuvre d’une manière inédite.

    Dès le départ, la série n’a absolument pas déçu à cet égard. La catéchèse de la semaine dernière a toutefois offert une perspective rare, de celles qui permettent de tout saisir d’un seul coup d’œil.

    Avant d’en arriver là, il est important de regarder d’où Léon est parti.

    Au début de son pontificat encore récent, les observateurs se demandaient s’il poursuivrait la voie tracée par François ou s’il adopterait une approche différente. Ses travaux sur Vatican II ont cependant montré que Léon s’inspire autant de Benoît XVI que de François.

    Cela change tout.

    Dans son discours du 7 janvier présentant la série, Léon a cité le pape Benoît XVI, qui avait noté – également peu après son élection en 2005 – que « les documents conciliaires n’ont rien perdu de leur actualité », quarante ans après la clôture du concile.

    « En effet », déclarait également Benoît XVI en 2005, « leurs enseignements se révèlent particulièrement pertinents face à la nouvelle situation de l’Église et de la société mondialisée actuelle. »

    En 2005, la « génération Vatican II » d’évêques était encore très présente et exerçait une forte influence sur l’Église. Benoît XVI lui-même avait été peritus, ou expert théologique, au Concile.

    En 2026, comme l’a souligné Léon dans son discours d’ouverture, la génération d’évêques, de théologiens et de fidèles de Vatican II a en grande partie disparu.

    « Par conséquent », a déclaré Léon en janvier, « même si nous entendons l’appel à ne pas laisser sa prophétie s’estomper et à continuer de chercher des moyens de mettre en œuvre ses enseignements, il sera important de la connaître à nouveau de près. »

    Léon a averti qu’il sera essentiel de développer une compréhension du Concile « non pas par le biais de rumeurs ou d’interprétations qui ont été données, mais en relisant ses documents et en réfléchissant à leur contenu ».

    Cette importance accordée aux documents mêmes du concile Vatican II est cruciale.

    Elle suggère, entre autres, que Léon se méfie de « l’esprit de Vatican II » et des récits généraux concernant le Concile.

    Cette prudence le rapproche encore de Benoît XVI, qui avait évoqué – quelques semaines seulement avant son abdication en 2013 – une autre manière d’envisager Vatican II, qu’il avait qualifié de « concile des médias ».

    « Pour les médias », a déclaré Benoît XVI le 14 février 2013, « le Concile était une lutte politique, une lutte de pouvoir entre différentes tendances au sein de l’Église », et le récit médiatique du Concile comme lutte de pouvoir était attrayant parce qu’il était simple.

    « Nous savons que ce Concile des médias était accessible à tous », a également déclaré Benoît XVI, et qu’il était donc « le plus dominant, le plus efficace ».

    Il a affirmé que le « Concile des médias » était un récit qui « a engendré tant de désastres, tant de problèmes, tant de souffrances : fermeture de séminaires, fermeture de couvents, liturgie banale… et le véritable Concile a eu du mal à s’établir et à prendre forme ».

    « Le Concile virtuel était plus fort que le Concile réel », a déclaré Benoît.

    C’était un aveu surprenant par sa franchise, surtout à la fin d’un pontificat de huit ans consacré à une « herméneutique de la continuité » qui avait cherché à (re)lire le Concile à la lumière de l’histoire et de la tradition de l’Église, avec un T majuscule et un t minuscule.

    Le 26 août, le pape Léon XIV a déclaré que la réforme liturgique promue par le concile Vatican II est « fermement enracinée dans la tradition vivante de l’Église ».

    En réalité, la liturgie a été un champ de bataille majeur durant la période postconciliaire, notamment en ce qui concerne la tradition – et la Tradition elle-même.

    Léon a passé des semaines à étudier le document liturgique du Concile, Sacrosanctum Concilium, et a également reconnu franchement les abus qui se sont produits au cours des décennies qui ont suivi le Concile et la réforme postconciliaire de la liturgie promulguée par le pape saint Paul VI.

    « Une bonne compréhension de [Sacrosanctum Concilium] nous permet également de rejeter les abus qui se sont produits dans certains secteurs de l’Église pendant la période postconciliaire », a déclaré Léon, notant également comment, « malheureusement », de tels abus « se produisent encore de temps à autre aujourd’hui ».

    Léon a précisé que ces abus ont tendance à se produire « lorsque certains des principes qui sous-tendent la réforme elle-même ont été poussés à l’extrême ou mal compris ».

    Si les partisans de « l’esprit de Vatican II » se sont trompés dans un sens, les éléments plus conservateurs de l’Église se sont trompés dans l’autre : un malaise face aux changements liturgiques qui s’est cristallisé autour de préoccupations concernant l’enseignement de l’Église.

    Nombre de catholiques appartenant au courant le plus conservateur en sont venus à penser que le Concile était allé trop loin. Certains affirment même qu’il a enseigné des choses contraires au dogme de l’Église.

    Une grande partie de ce camp s’est ralliée à la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX), qui a refusé d’utiliser la messe de 1970 de Paul VI et a fini par entrer en conflit avec Rome.

    Autrement dit, la catéchèse du 26 août a mis en lumière un thème central de toute la série de Léon. Un examen de certaines de ses remarques antérieures dans cette série permet de mieux le comprendre.

    Le 27 mai, dans le deuxième volet de ses réflexions sur Sacrosanctum Concilium, Léon a loué et approuvé la compréhension du problème par Benoît.

    « Dans cette déclaration d’intention, le pape Benoît XVI a saisi le “programme de réforme” des Pères conciliaires », a déclaré Léon.

    Pour appuyer son propos, Léon a cité directement le discours prononcé par Benoît XVI le 6 mai 2011 devant les participants au congrès du 50e anniversaire de l’Athénée pontifical Saint-Anselme, consacré à l’étude de la liturgie.

    « Dans leur programme de réforme », a déclaré Benoît XVI, « les Pères conciliaires souhaitaient maintenir un équilibre entre les deux temps, un juste milieu entre la grande tradition liturgique du passé et celle de l’avenir. »

    « On oppose souvent maladroitement tradition et progrès », a déclaré Benoît XVI, mais « les deux concepts fusionnent : la tradition est une réalité vivante, qui inclut donc en elle-même le principe de développement, de progrès. »

    « C’est comme si le fleuve de la tradition portait aussi sa source en lui et coulait vers son embouchure », a déclaré Benoît.

    Il est particulièrement intéressant – voire révélateur – que Léon ait cité trois papes dans son discours du 27 mai : Benoît XVI, saint Jean-Paul II et Pie XII, le dernier pontife avant Vatican II.

    C’est intéressant, car Pie XII avait apporté plusieurs modifications à la messe avant le Concile – notamment pendant la Semaine sainte – et les deux papes suivants ont élargi l’usage de l’ancienne messe.

    Tentant de guérir le schisme avec la FSSPX, le pape saint Jean-Paul II a facilité l’utilisation de l’ancien rite de la messe en 1988, une politique que Benoît XVI a étendue.

    Avant que Jean-Paul II et Benoît XVI ne rendent la liturgie préconciliaire plus largement accessible, le débat interne sur la messe au sein du camp conservateur se concentrait sur la « réforme de la réforme », qui cherchait à incorporer des éléments plus traditionnels dans la célébration de la liturgie de 1970.

    Bon nombre des abus mentionnés par Léon sont effectivement devenus moins fréquents et moins visibles, mais le développement de la liturgie préconciliaire a peut-être aussi freiné l’élan de la « réforme de la réforme ».

    Il est également arrivé que la rancœur et le scepticisme persistants à l’égard du Concile ne disparaissent pas du jour au lendemain, et nombre de ceux qui pratiquaient encore le culte selon l’ancien usage continuaient de lire des écrits de personnes qui refusaient d’accepter les enseignements de Vatican II.

    Ce phénomène est devenu encore plus visible avec l’essor des médias sociaux, qui ont sans doute donné l’impression que le problème était beaucoup plus grave qu’il ne l’était en réalité.

    Quoi qu’il en soit, les observateurs des deux camps des soi-disant « guerres liturgiques » ont déclaré que c’est la principale raison pour laquelle le pape François a abrogé la réforme libérale de Benoît XVI et imposé de nouvelles restrictions à l’utilisation de l’ancienne forme de la messe : il estimait qu’un trop grand nombre de ses partisans rejetaient le Concile dans son intégralité.

    Si l’on en croit la série de catéchèses de Léon XIV sur le concile Vatican II, il souhaitera que l’Église réfléchisse attentivement à toute la question, dans la continuité de la tradition (et de la Tradition), en s’appuyant sur les documents du Concile lui-même.

    Suivez Charles Collins sur X : @CharlesinRome

  • Benoît XVI, un cas à part ?

    IMPRIMER

    De John M. Grondelski sur le CWR :

    Benoît l'exception ?

    En tant que théologien engagé envers l'Église, Joseph Ratzinger ne se sentait pas obligé de suivre la ligne officielle et de présenter les choses comme un monde idyllique. Il savait faire la part des choses entre le bon grain et l'ivraie.

    Le pape Benoît XVI était-il un cas à part ?

    C’est l’avis de Mike Lewis sur la conception liturgique du pape Benoît XVI. Dans un article publié sur « Where Peter Is », Lewis présente Ratzinger – avant, pendant et après son pontificat – comme une figure à part dans le projet liturgique post-Vatican II. Selon Lewis, Montini a fidèlement mis en œuvre la vision de la réforme liturgique de Vatican II, Luciani l’a accueillie favorablement, Wojtyła l’a poursuivie, et Bergoglio et Prevost l’ont défendue.

    Ratzinger serait soi-disant en décalage avec la danse liturgique. Je ne partage pas cet avis.

    D'abord, il me semble que plusieurs éléments s'entremêlent ici. Sans attribuer de motivation à Lewis, je crois qu'un courant de révisionnisme historique plus vaste sous-tend ce débat. Divers milieux prétendent que Vatican II a initié des réformes (pas seulement liturgiques) que Paul VI a mises en œuvre, non sans quelques réserves, mais que l'esprit réformateur du Concile a été occulté pendant une trentaine d'années, tandis que l'Église errait dans le désert durant le pontificat de Jean-Paul II et Benoît XVI, pour finalement retrouver le « véritable » esprit de la réforme conciliaire sous l'impulsion du pape François.

    Les partisans du statu quo liturgique constituent une sous-catégorie du mouvement « réformateur », souvent guidés par leurs propres intérêts. Nombre d'entre eux semblent voir dans la FSSPX, alimentant les débats sur la « réforme liturgique de Vatican II », soixante ans après son entrée en vigueur, une menace.

    En ce qui concerne le sous-ensemble de la réforme liturgique, je souhaite dégager plusieurs thèmes distincts.

    Premièrement, tout ce qui est fait au nom du Concile ne reflète pas forcément sa volonté. Beaucoup de choses ont été faites en son nom et, souvent, de façon encore plus ténue, au nom de « l’esprit de Vatican II », dont le lien avec le Concile exige une certaine suspension d’incrédulité.

    Prenons des sujets qui ont suscité de vives polémiques, comme la balustrade d'autel. Soyons honnêtes : rien dans Sacrosanctum Concilium ne prescrit son retrait. J'ai du mal à imaginer l'évêque moyen ayant voté pour la Constitution sur la liturgie sacrée (comme mon ancien évêque à Trenton, le relativement traditionaliste George W. Ahr) comprendre que son vote impliquait que les églises du monde entier puissent saccager leurs sanctuaires, au point que le sanctuaire finisse par empiéter sur le reste de l'Église. C'est peut-être pourquoi les sanctuaires des cathédrales allemandes sont mis à la disposition de jongleurs de poulets , tandis que les parkings de Home Depot deviennent des « sanctuaires » inviolables pour les sans-papiers.

    Je sais que certains liturgistes ont plaidé en ce sens au nom de la « participation pleine et consciente des fidèles » à la « célébration » de l’Eucharistie. Je sais aussi qu’ils ont rédigé les documents d’application qui, dans bien des cas, ne prescrivaient pas cette possibilité, mais la suggéraient. Pourtant, des vandales liturgiques se sont rapidement abattus sur les églises, les « renouvelant » au nom d’ une interprétation des exigences du Concile.

    Oui, il s'agit sans doute d'une interprétation. Et, soixante ans après le Concile, se demander si les interprétations de ce dernier ont résisté à l'épreuve du temps n'est pas une trahison du Concile, et encore moins un acte schismatique qui menace l'« unité » ecclésiastique.

    On peut dire la même chose, mutatis mutandis, du débat actuel sur l'emplacement du tabernacle. Derrière cette question se cache une autre interrogation, que les Pères conciliaires n'ont sans doute jamais pensé ratifier : cette focalisation sur l'Eucharistie comme « source et sommet » de la vie chrétienne impliquerait que le Saint-Sacrement, le tabernacle et l'adoration eucharistique hors de la messe occuperaient, de facto, une place subordonnée dans le catholicisme post-conciliaire, et ce, en apparence comme une conséquence de leurs décisions.

    Ajoutez à cela les soupçons quant aux intentions de chacun, et l'on aboutit à une sorte d'« unité » liturgique toxique. Prenons l'exemple de l'évêque de Charlotte qui, en 2025, a demandé aux prêtres de ne plus réciter les prières antérieures à 1969 lors de l'habillage (le missel actuel ne contient aucune prière pour cela ), de peur que cela ne soit perçu comme un retour aux anciennes pratiques liturgiques. Vaut-il mieux que les prêtres ne prient pas en se préparant à la messe et considèrent l'habillage comme une simple formalité, un déguisement anachronique ? Les échanges informels qui animent souvent les sacristies constituent-ils une atmosphère plus appropriée avant la messe ?

    Tout ceci nous ramène à la question de l'interprétation. Soixante ans – soit trois générations après Vatican II – constituent un intervalle approprié pour évaluer honnêtement et sans polémique les réussites et les échecs de la mise en œuvre post-conciliaire. Ce débat semble être de ceux que les catholiques fidèles – qu'ils défendent les modèles actuels ou qu'ils les remettent en question – devraient pouvoir avoir, au synode comme ailleurs.

    C’est peut-être sur la question d’interprétation que Benoît XVI faisait véritablement figure d’« exception ».

    Le pape Paul VI a mis en œuvre le concile. Lewis balaie d'un revers de main la question de savoir si Montini comprenait réellement tout ce qu'il « réformait » et si Annibale Bugnini ne cherchait pas à ménager la chèvre et le chou pour parvenir à ses fins. Lewis invoque des tendances générales (« plus d'Écriture, l'usage de la langue vernaculaire… et la participation active des fidèles ») pour affirmer que Jean-Paul Ier était parfaitement en phase avec les orientations liturgiques de l'époque, alors qu'en réalité, nous ignorons presque tout de la direction que Luciani aurait prise pour l'Église. Lewis insiste par ailleurs sur le soutien « sans équivoque » de Jean-Paul II aux nouvelles orientations liturgiques. Enfin, il présente François comme celui qui a sauvé l'Église d'une régression liturgique, une voie que, selon lui, Léon XIV poursuivrait sans tenir compte des « points de vue de ceux qui rejettent la réforme ».

    Mais Benoît, affirme-t-il, est le seul à ne pas être concerné.

    Je propose une autre interprétation de l'histoire. Paul VI était trop impliqué dans les événements pour en saisir pleinement la portée. Quant à savoir ce qu'aurait fait Jean-Paul Ier, ce sont des conjectures, non des faits historiques.

    Jean-Paul II, auteur d'un livre ( Sources du renouveau ) et organisateur de réunions régulières dans l'archidiocèse de Cracovie sur la mise en œuvre des accords conciliaires, était lui aussi originaire d'un pays où nombre d'abus liturgiques, pourtant courants en Occident, étaient méconnus. Je soupçonne qu'il ait pu minimiser certains de ces rapports ; je peux témoigner, par expérience personnelle, que lorsque je décrivais à mes collègues de l'Université catholique de Lublin ce qui se passait sur le plan liturgique dans certaines régions des États-Unis, ils pensaient que j'exagérais. Il ne fait cependant aucun doute qu'il s'est efforcé de mettre fin à ce qu'il considérait comme des abus, notamment le recours indiscriminé aux ministres extraordinaires de la communion, une pratique que la plupart des évêques n'ont pas soutenue.

    François, en revanche, était probablement habitué à une liturgie plus libre au sein de la Compagnie de Jésus et en Amérique latine, alors en pleine effervescence de la théologie de la libération. Il était donc, je crois, généralement plus indulgent à cet égard qu'envers les liturgies « rigides » qu'il désapprouvait tant. Il m'est impossible, à ce stade, de prédire quelle sera l'orientation de la liturgie selon le pape Léon XIV.

    Au sein de ce groupe, Ratzinger se distingue. De retour du Concile, il s'est intéressé à la mise en œuvre improvisée de ses préceptes en Allemagne, notamment dans le milieu universitaire où il évoluait. Si l'Église de Wojtyła en Pologne a pu contenir les expérimentations liturgiques, celle de Ratzinger en Allemagne, elle, ne l'a certainement pas fait – et ne l'a toujours pas fait. L'Église synodale allemande n'en est que le prolongement logique.

    Pour cette raison, et en tant que théologien dévoué à l'Église, Ratzinger ne se sentait pas obligé de suivre la ligne officielle selon laquelle tout était rose. Il savait faire la part des choses entre le bon grain et l'ivraie.

    Il a soulevé à juste titre la question, par exemple, des traductions liturgiques qui ignoraient les éditions typiques au profit des préférences (et parfois, d'une créativité débridée) des traducteurs. Il n'a pas hésité à invoquer « l'expérience », si en vogue à l'époque, pour suggérer qu'une « réforme de la réforme » s'imposait. Connaissant bien la pensée du grand théologien liturgique Romano Guardini – l'une des figures emblématiques de la réforme liturgique –, Ratzinger ne prétendait pas que le recul du temps remette en cause certaines pratiques ou leurs conséquences, accomplies ostensiblement au nom du Concile.

    Si cela fait de lui un « cas à part », alors ce que Lewis recherche, c'est un publiciste, pas un penseur théologique.

    Je dis ces choses en partie parce que je me sens proche de Ratzinger. Je ne prétends certainement pas être à son niveau, mais je partage son point de vue – parfois dérangeant pour les deux extrêmes – selon lequel le Novus Ordo était une réforme nécessaire qui, globalement, a été bénéfique pour l'Église, mais qui, en même temps, est imparfaite et dont on peut, après soixante ans, évaluer honnêtement les faiblesses comme les qualités.

    Cette position est inconfortable pour certains car elle refuse catégoriquement de prendre parti dans la polémique (ce qui ne devrait pas être une attitude dans l'Église). Je reconnais que ce débat est alourdi par le rejet, par les lefebvristes, des réformes post-conciliaires. Mais, bien sûr, tous les critiques de ces réformes ou de leurs détails ne sont pas lefebvristes. De même, l'attachement à la forme extraordinaire du rite romain (dont je ne fais pas partie) n'est pas un subterfuge de la part d'Écône et de la FSSPX.

    Ratzinger l'a reconnu et était disposé à en parler. Si cela fait de lui une exception, cette approche semble plus inclusive que la nouvelle notion d'« inclusion ».

    Enfin, n'est-il pas intéressant de constater que, malgré tous les discours synodaux de l'année écoulée – y compris ceux qui remettaient ouvertement en question la doctrine reçue et établie –, les questions liturgiques ont été curieusement mises de côté ?


    John M. Grondelski (docteur en philosophie, Fordham) a été vice-doyen de la faculté de théologie de l'université Seton Hall, à South Orange, dans le New Jersey. Il publie régulièrement dans le National Catholic Register et dans des revues théologiques. Les opinions exprimées ici sont exclusivement les siennes.