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"Le totalitarisme revient sous une forme paradoxale"

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Du blog "Pour une école libre..." :

Le Totalitarisme sans le goulag, le nouveau livre de Mathieu Bock-Côté


Les Occidentaux ont voulu se faire croire après la chute du communisme que l’histoire du totalitarisme était derrière eux, qu’elle ne les concernait plus. Au pire redoutaient-ils l’apparition d’un totalitarisme doux, à visage humain, mais ils ne le croyaient pas vraiment, ne le prenaient pas au sérieux. Et pourtant, le totalitarisme revient. Dans l’incrédulité générale, puisqu’il revient sans goulag, car il n’en a plus besoin. Et il revient sous une forme paradoxale.

Nos sociétés veulent croire que ce qu’elles appellent « l’extrême-droite » les menace existentiellement, comme si elle sortait des enfers pour les y ramener avec elle.

Cette catégorie politique fantomatique, indéfinissable, manipulée et instrumentalisée, sert essentiellement à étiqueter tous ceux qui s’opposent au régime diversitaire. Mais pas seulement : toute personnalité de gauche n’adhérant pas à la doxa ambiante est désormais frappée de cette marque de l’infamie.

La lutte contre la prétendue « extrême-droite » justifie aujourd’hui une suspension progressive des libertés, le retour de mécanismes d’ostracisme et un contrôle social croissant, prétendant éradiquer le mal du cœur de l’homme. En d’autres mots, ce n’est pas « l’extrême-droite » qui nous menace, mais la lutte contre « l’extrême-droite » qui nous conduit au totalitarisme. Je sais cette thèse contre-intuitive. Je me donne la mission ici de la démontrer.

Mathieu Bock-Côté
Le retour de la question totalitaire
 
Introduction :

Je crains la réalisation généralisée de l’utopie.

Eugène Ionesco


Il y a quelques années à peine, ceux qui annonçaient un retour de la tentation totalitaire au cœur du monde occidental passaient pour d’inquiétants illuminés, ou pour des soldats perdus de la guerre froide, ignorant que le communisme s’était effondré, qu’il était mort et enterré, ou ne parvenant pas à en faire leur deuil, car ayant toujours besoin d’un grand Satan à combattre. Certes, l’islamisme était un totalitarisme, mais il venait de loin, et ne surgissait pas à la manière d’une pathologie propre à notre civilisation. Dans sa forme violente, il relevait moins du combat des idées que de la lutte antiterroriste. Dans sa forme pacifique, il exigeait un redressement existentiel des sociétés occidentales, invitées à renouer avec leurs idéaux, pour tenir tête à sa dynamique conquérante. Ils furent pourtant nombreux dès les années 1990 à s’inquiéter d’une forme nouvelle d’asservissement idéologique : ils ne furent pas vraiment pris au sérieux. Les conservateurs inquiets qui croyaient reconnaître la renaissance du totalitarisme dans ce qu’on a commencé à appeler le politiquement correct étaient accusés de s’épouvanter devant des faits divers marginaux, sans ancrage dans la réalité. Ils verseraient dans des « paniques morales », cherchant désespérément dans les aléas de la vie universitaire de quoi alimenter leur vision épouvantée de la modernité. Ceux qui insistèrent un peu trop s’attirèrent une réputation de radicaux, d’extrémistes nauséabonds et sulfureux : la mouvance national-conservatrice, grande maudite des années 1990, annonçait aussi l’avènement d’un nouveau totalitarisme, dont elle serait la première victime. Enfermée dans son ghetto, extrême-droitisée, prisonnière de l’étiquette diabolisante qu’on lui collait, elle ne parvenait qu’à convaincre les siens. Le totalitarisme, pathologie politique propre à la modernité, ne nous concernerait plus. De l’URSS, il ne resterait plus que de vieux restes, babioles et colifichets pour antiquaires. On aurait jugé biscornue l’idée voulant que les sociétés occidentales poursuivent à leur manière l’histoire du communisme par d’autres moyens.
Pourtant, d’anciens dissidents, passés à l’Ouest pour y trouver la liberté, avaient cru reconnaître d’étonnantes similarités entre le monde qu’ils avaient quitté et celui qu’ils avaient adopté. Soljenitsyne est le plus célèbre d’entre eux : l’anthropologie matérialiste commune au libéralisme et au communisme les condamnait possiblement au même destin, suggérait-il. On trouvait aussi parmi ceux-là Zinoviev, moins prophétique et plus caustique, qui s’inquiétait du conformisme idéologique des pays occidentaux. « Il n’existe pas formellement un centre d’où seraient dirigés les médias. Mais dans les faits, ceux-ci fonctionnent exactement comme s’ils recevaient leurs instructions d’une direction centrale telle que le Comité central du PC d’Union soviétique. Il y a là une sorte de “main invisible”, qui n’a pratiquement jamais été étudiée de manière rationnelle. » Zinoviev posait là une question centrale : une logique totalitaire peut-elle se déployer dans une société conservant la forme d’une démocratie libérale ? Milan Kundera, lui aussi venu d’un pays soumis au communisme, constatait que cette idéologie avait imprégné la mentalité des pays occidentaux, qui reproduisaient certaines pratiques autrefois propres au bloc de l’Est. Il écrivait ainsi que « les empires totalitaires ont disparu avec leurs procès sanglants, mais l’esprit du procès est resté comme héritage, et c’est lui qui règle les comptes ». On a pu aussi lire des références au « totalitarisme [doux] ». Certains en eurent l’intuition, en parlant de « little brother », manière de dire que si notre monde n’est pas exactement celui de 1984, il s’y apparente néanmoins un peu.

À gauche, quelques-uns crurent voir émerger un nouveau totalitarisme, porté par les vainqueurs de la guerre froide. Le néolibéralisme serait un totalitarisme. La formule pouvait sembler facile, les vaincus de la guerre froide reprenant contre les vainqueurs leur rhétorique : les véritables antitotalitaires, disaient-ils, c’est nous ! Les ennemis du capitalisme n’ont jamais cessé d’y voir le plus grand mal sur terre, à renverser, même si les solutions de remplacement ne semblaient pas convaincantes : un jour, tôt ou tard, une de leurs expérimentations fonctionnerait, le monde changerait alors de base, il recommencerait, et un homme nouveau, désaliéné, naîtrait. Cette extravagance théorique pouvait faire sourire. Mais ces penseurs incapables de faire leur deuil de la révolution et peinant à reconnaître la nature intrinsèquement concentrationnaire du communisme avaient pourtant une intuition juste : la mutation du grand capital à travers l’expérience de la mondialisation transformait plusieurs entreprises multinationales en superpuissances non étatiques, capables de soumettre les États à leurs désirs et caprices, et constituant, de fait, un pouvoir post-démocratique. La mondialisation n’est pas qu’un processus économique, mais un régime politique, asservissant les souverainetés nationales au profit d’un ordre insaisissable, une technostructure globale. L’émergence des GAFAM a confirmé finalement la justesse de cette intuition : le néolibéralisme portait en lui une tentation autoritaire, et même totalitaire, surtout lorsqu’il consentait à son accouplement avec ce que plusieurs commencèrent alors à appeler le gauchisme culturel. Ces empires numériques supranationaux constituent un dispositif insaisissable, qui semble, par effet de contraste, frapper de désuétude le vieux système étatique. La conversion des grandes entreprises au « capitalisme woke » et à la doctrine Équité, diversité, inclusion met la hache une fois pour toutes dans le fantasme libéral et quelque peu hayékien voulant que l’État soit la seule source possible d’oppression formelle, et l’entreprise, son contrepoids inévitablement mobilisé au service des libertés. L’entreprise devient le lieu où il faut se conformer quotidiennement au dogme diversitaire, et manifester une adhésion enthousiaste à son évolution. James Burnham avait d’ailleurs compris dès les années 1930 que l’émergence de la bureaucratie dans les sociétés modernes venait brouiller la frontière entre le public et le privé, constat approfondi par plusieurs écoles sociologiques au fil des décennies suivantes.
 
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Puis vint la question du wokisme, qui en a réveillé plusieurs. Il n’était rien d’autre que la radicalisation d’une tendance pourtant visible et repérable depuis les années 1990, au moins, et les années 1970, pour les plus perspicaces : d’un coup, les sceptiques ont vu resurgir des idées, des attitudes et des comportements qu’ils ne croyaient plus possibles dans une démocratie pacifiée. De la réhabilitation d’une censure agressive au développement d’un identitarisme emporté réduisant chacun à son origine ethnique, culminant dans la célébration d’une conscience raciale révolutionnaire, en passant par la destruction des statues, la réécriture des œuvres et le retour du fantasme de l’homme nouveau, ils en vinrent à se demander, un peu tardivement, car tout cela était discernable depuis longtemps, si le wokisme était un totalitarisme, ou plus exactement, un « totalitarisme d’atmosphère ». Mais pourquoi une lucidité si tardive ? Les intellectuels de la gauche libérale et républicaine furent secoués quand ils comprirent qu’ils étaient à leur tour ciblés par une gauche radicale les assimilant à la droite, ce dont ils se défendirent, car ils ne s’imaginaient pas déchoir ainsi — un homme de gauche ne passe pas à droite, mais dérive à droite. C’est ce qui a amené une figure de cette mouvance à écrire : « Aux États-Unis, le wokisme est assimilé à la gauche, car défendant des causes progressistes, tandis que les “anti-woke” sont clairement marqués à droite, voire à l’extrême-droite. Or en France, les positions sont moins tranchées : il est possible de refuser le wokisme tout en adhérant aux causes qu’il défend, mais sans pour autant accepter les moyens, tout sauf démocratiques, utilisés par ses adeptes, pourtant animés des meilleures intentions. »

Certains s’avouèrent décontenancés par cette charge. Frédéric Beigbeder a ainsi confessé qu’il n’avait reconnu le totalitarisme des temps présents que lorsqu’il en avait été directement la cible. « Je vous le dis franchement. Je ne croyais pas que le wokisme, ça existait. Je pensais que c’était un fantasme de CNews et de Valeurs actuelles. Je le dis sans agressivité. En réalité, je découvre qu’il y a vraiment des militants violents qui veulent censurer un livre. Ils menacent. Ils injurient. Ils ne veulent pas de conversation. » Beigbeder, comme d’autres, découvrait qu’il suffit d’être « légèrement dépassé » pour être frappé d’interdit. Professeurs, écrivains, philosophes, sociologues, ils furent néanmoins nombreux, dans cette position, à se demander pourquoi eux ? Ils s’opposaient moins à la censure en soi qu’ils ne se demandèrent pourquoi ils en étaient désormais la cible. Ils ne cachaient pas leur perplexité en parlant des « dérives d’un courant qui aurait tout pour attirer la sympathie en raison de son engagement auprès des victimes de discriminations, mais qui s’est emballé en quelques années dans une surenchère de positions dogmatiques, d’impositions de thématiques obligées et d’interdits terminologiques ». C’est cette grille de lecture qui a fait en sorte qu’une partie significative de la gauche n’a pris conscience des crimes du communisme que tardivement, dans la mesure où elle peinait à condamner les ravages d’une doctrine dont elle embrassait les principes et préceptes. L’observation ne date pas d’hier : mieux valait avoir tort avec Sartre que raison avec Aron, car Sartre se trompait pour de bonnes raisons, et Aron avait raison pour de mauvaises raisons. Cela n’est pas sans faire penser à ce qu’écrivait Eugène Ionesco, avec quelque dépit et amertume, dans La Quête intermittente : « Un jeune intellectuel, jeune encore pour un petit bout de temps […], ancien stalinien puis maoïste, aujourd’hui anticommuniste, antimaoïste, me disait que je n’avais pas le droit d’être “anticommuniste” avant les révélations faites par Soljenitsyne et que si je l’avais été, ce ne pouvait être que pour de mauvaises raisons ». On pourrait écrire la même histoire à propos des ratés de l’immigration, du multiculturalisme, ou encore de l’insécurité, dans plusieurs métropoles occidentales. On ne doit jamais sous-estimer le rôle des intellectuels de gauche dans les prises de conscience à retardement des sociétés.

La question woke a donc alerté le commun des mortels sur la présence au cœur de la société occidentale du retour de la tentation totalitaire. Et pourtant, qui centre exclusivement sur le wokisme la réflexion sur le totalitarisme qui vient est déjà un peu dépassé. Non pas que le wokisme soit vaincu, par le traditionnel et toutefois surévalué retour du balancier. Le terme « woke » a eu l’immense vertu de désigner une menace et de la rendre visible aux yeux de tous. Il a forcé ceux qui ne voulaient pas ouvrir les yeux à les ouvrir. Mais le phénomène a pris de l’ampleur et a muté. Le wokisme était l’avant-garde du régime diversitaire en voie de radicalisation. La logique du totalitarisme n’est plus le fait de groupuscules conquérants : elle a pénétré la structure institutionnelle des sociétés démocratiques. Qui circonscrit la nouvelle tentation totalitaire au wokisme est en retard sur l’histoire qui s’écrit. Elle traverse désormais des partis qui se croient acquis à la démocratie libérale, qui prétendent même la défendre, mais qui se retournent dans les faits contre elle, en se repliant dans ses institutions à la manière d’une classe sociale assiégée, et en confisquant la référence à l’État de droit. Le totalitarisme n’est plus porté exclusivement par des marges fanatiques, mais par le cœur se voulant rassurant de la société bourgeoise. Il suffit par exemple de regarder ce que devient le Parti démocrate américain pour s’en convaincre : s’il est flanqué d’une aile radicale, qui intéresse moins les médias que l’aile radicale du Parti républicain, c’est néanmoins son aile apparemment centriste qui multiplie les mesures relevant d’une ingénierie sociale particulièrement agressive. Il en est de même au Canada, ainsi qu’en Europe occidentale. Il suffit aussi de regarder l’évolution de la technostructure européenne pour voir que c’est du cœur institutionnel de nos sociétés que proviennent aujourd’hui les initiatives les plus liberticides, qui étendent et maximisent le contrôle social, qui réduisent le périmètre de la liberté d’expression et qui assimilent à l’extrémisme une part toujours plus grande du corps électoral, transformé en peuple problématique, possédé par le démon populiste.

Avec raison, on s’est beaucoup intéressé ces dernières années au retour des régimes autoritaires à travers le monde, dans des pays se détournant durablement de leurs précédentes tentatives d’expérimentation démocratique. Mais on a sous-estimé au même moment que les démocraties libérales n’étaient plus que l’ombre d’elles-mêmes en liquidant la souveraineté populaire. Marcel Gauchet parle ainsi d’« élites convaincues d’avoir raison [perpétuant] une politique délibérément antimajoritaire ». Certes, on peut encore voter lors des élections, et choisir qui formera le gouvernement. Le régime diversitaire ne cache plus toutefois son aversion à l’endroit de certains partis, et annonce même, en Europe occidentale comme en Amérique du Nord, de sévères représailles contre les peuples qui ne voteraient pas comme on leur dit de voter. Certes, la liberté d’expression est encore présentée comme un principe fondateur de nos démocraties, mais les restrictions se multiplient au nom de la lutte contre la haine, et on ne cesse de multiplier les délits d’opinion, en fonction d’une conception nouvelle du blasphème, fondée sur la sacralisation du droit des « minorités », et surtout, de leur droit fondamental à voir la société officielle assumer la représentation qu’elles se font d’elles-mêmes. Si le commun des mortels blasphème, il risquera alors de perdre son emploi, d’être dépossédé de sa propre vie, et sera peut-être même condamné à quelques séances de rééducation, pour apprendre à penser comme il faut. Certes, les parents demeurent dépositaires de la première autorité sur leurs enfants, mais l’accusation de maltraitance parentale est de plus en plus fréquente, surtout à l’endroit de ceux qui ne répondent pas positivement à la demande de changement de sexe de leurs enfants. En fait, si l’environnement familial qu’ils offrent à leurs enfants est trop traditionnel, ils seront frappés de suspicion publique, sauf s’ils sont issus de la « diversité ». Certes, la logique méritocratique demeure officiellement valorisée, mais celle des quotas sexuels et ethniques s’étend à l’ensemble des rapports sociaux, et tend à transformer l’individu en échantillon représentatif, en chair à quotas.
 
Les sociétés occidentales ont-elles vraiment compris le sens de l’expérience totalitaire du XXe siècle ? Les intellectuels ont-ils vraiment cherché à comprendre pourquoi ils se laissèrent hypnotiser par la promesse de la fin de l’histoire et d’un monde délivré du mal, justifiant ensuite l’enfermement des hommes par millions dans des sociétés leur faisant vivre l’enfer sur terre ? Nos sociétés ont certainement cherché à comprendre le nazisme — elles se sont refondées, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sur le principe du plus jamais ça. Le souvenir de la Shoah s’est ainsi inscrit au cœur de l’imaginaire démocratique et continue de structurer la vie politique. Il n’en est pas de même, toutefois, pour l’expérience communiste, qui continue de bénéficier d’une indulgence certaine — sauf chez les peuples qui l’ont subie, dans ce qu’on appelait encore hier l’Europe de l’Est, et qui sont pour cela frappés d’une étrange suspicion à l’Ouest. Notre mémoire du totalitarisme est hémiplégique. On a voulu réduire le totalitarisme communiste à Staline, ou alors, au système du goulag — c’était un mélange de ruse et de naïveté ayant pour fonction de sauver l’idéal communiste de sa réalisation concrète, en expliquant que l’un ne conduisait pas nécessairement à l’autre. Combien d’esprits jugés supérieurs ont voulu se convaincre et nous convaincre qu’un autre communisme était possible, un communisme à visage humain, qui sauverait la promesse d’une humanité nouvelle, libérée toutefois de la marque de la tyrannie ? Il s’agissait d’une vision terriblement réductrice d’un phénomène qui s’inscrit en fait dans la matrice même de la modernité. Le goulag, quoi qu’on en pense, n’était pas la marque distinctive du totalitarisme, mais l’instrument de coercition et de rééducation à grande échelle dont il disposait dans le contexte donné de l’Union soviétique, et des pays qui l’imitèrent. Mais de cette technique, le totalitarisme peut aujourd’hui se passer, en se déployant à la grandeur de la société sans basculer dans l’horreur concentrationnaire. Notre système de repérage du totalitarisme est enfermé dans le XXe siècle, désuet, et doit être mis à jour, sans quoi nous ne parviendrons pas à voir comment il renaît sous nos yeux.

Mais encore faut-il pour cela comprendre ce qui fait la spécificité du totalitarisme. La logique du totalitarisme est d’abord celle conduisant à la transformation d’une société en camp de rééducation, à partir d’une conception révélée du bien, indiscutable, sauf par les savants officiels investis de l’interprétation de la sainte doctrine. Tous doivent se convertir à la doctrine, et y afficher de manière ostentatoire leur adhésion, en se soumettant avec enthousiasme aux rituels prescrits, en utilisant le vocabulaire sacré pour le faire, et en dénonçant ceux qui tardent à suivre cette voie rédemptrice. Czeslaw Milosz, dans La Pensée captive, un des livres les plus importants du dernier siècle, l’avait finement décrit : « Dans les démocraties populaires, l’enjeu de la lutte, c’est le règne sur les esprits. Il faut mettre l’homme en état de comprendre. Quand il comprendra, il dira oui. Quels sont les ennemis du système nouveau ? Ceux qui ne comprennent pas. Et s’ils ne comprennent pas, c’est que leur cerveau fonctionne avec trop peu de vigueur, ou qu’il fonctionne mal. » Il faut donc que tous comprennent le monde de la même manière, et le déficit de compréhension, tôt ou tard, ne sera plus toléré. Cette sainte doctrine se présente comme une utopie régénératrice : si on l’implante, en la poussant jusqu’à ses dernières conséquences, le monde sera délivré du mal, affranchi de ses contradictions, et l’homme ne sera plus un loup pour l’homme. Le totalitarisme se présente d’abord comme une utopie inconsciente d’en être une, se prenant pour une science, et prétendant s’institutionnaliser pour faire table rase de la société antérieure et construire un monde nouveau, délivré des scories du monde ancien. Cette utopie, pour s’ancrer dans la réalité, réclame un contrôle total sur l’ordre social, ce qui présuppose une transparence absolue des rapports sociaux, et plus encore, des pensées et arrière-pensées. La moindre repousse du monde d’hier doit être arrachée, car l’humanité d’avant la révélation n’a plus rien à voir avec celle d’après. Ceux qui ont eu la révélation utopiste représentent l’avant-garde de l’humanité — une humanité purgée du mal et pour cela appelée à la conduire. Ceux qui n’ont pas encore eu la révélation doivent être rééduqués, ceux qui l’ont comprise, mais la rejettent doivent être éradiqués — il faudra effacer jusqu’à leur souvenir, dans la mesure où le totalitarisme se parachève dans sa prétention à maîtriser absolument le passé. De là l’importance du contrôle des médias, car il suffirait qu’un journal rompe avec la doxa médiatique pour que renaissent au cœur de la société les idées et les sentiments appartenant au monde d’hier. L’ennemi ne doit pas seulement être combattu, mais anéanti, et le combat politique se présente comme une lutte à finir entre le bien et le mal. Le totalitarisme présuppose une conception intégralement artificialiste du social, et une épistémologie constructiviste. Sur le plan métaphysique, on dira du totalitarisme qu’il est la conséquence de l’ambition démiurgique de la modernité, où l’homme oublie sa finitude et entend créer un paradis sur terre, et même, se créer lui-même. Naturellement, aucune société ne peut se laisser enfermer ainsi dans un fantasme idéologique, contraire à la nature du politique, contraire à la nature humaine, contraire aussi aux lois de la vie. L’utopie finit par craquer. Mais puisqu’elle est vécue comme une révélation religieuse, elle ne saurait être reniée. Si elle se dérègle, c’est donc qu’on ne l’a pas poussée assez loin, et que des forces plus ou moins obscures, peut-être ignorantes, mais plus probablement mal intentionnées, y résistent. Dès lors, le régime est appelé à se radicaliser et enferme la société qu’il encadre dans une fiction idéologique, qui sera de plus en plus étouffante au rythme où elle devra colmater les brèches engendrées par la pression du réel.

Cette histoire, quoi qu’on en pense, est encore la nôtre. La fin de la guerre froide a permis aux sociétés occidentales de se délivrer de leur charge conservatrice, comme si elle n’était plus nécessaire pour combattre l’ennemi extérieur, et de renouer avec le fondamentalisme de la modernité, qui prétend réaliser le paradis sur terre. Nos sociétés sont portées par une utopie régénératrice qui prétend encore une fois les délivrer du mal : c’est l’utopie diversitaire, qui s’inscrit dans la longue histoire du progressisme occidental. Cette utopie est fondée sur une révélation. La révélation diversitaire au cœur de la dynamique idéologique du dernier demi-siècle soutient que le monde occidental, jusqu’à tout récemment, était caractérisé par une structure discriminatoire (ou une série de systèmes discriminatoires) à grande échelle, au privilège exclusif de l’homme blanc hétérosexuel, et qu’il serait aujourd’hui nécessaire de déconstruire l’ensemble des institutions et références symboliques propres à notre civilisation pour permettre l’émancipation des « minorités », toujours plus nombreuses, dans la mise en place d’une société « inclusive ». Il y a les éveillés, les wokes, qui ont vu la lumière, et qui s’engagent dans un processus d’autocritique permanente (dans le cas des gens issus de la société majoritaire, il s’agit d’une conversion publiquement affichée pour sauver leur âme — et leur situation sociale — en devenant des alliés des « minorités », et en reprenant à leur compte le procès du monde occidental), et ceux qui vivent encore dans les ténèbres du monde ancien, celui de l’Occident sans complexes, et qui doivent être rééduqués — ou sévèrement sanctionnés, et mis au ban de la société, s’ils se portent à sa défense. C’est l’ensemble de l’histoire de notre civilisation qui doit être réinterprété à cette lumière. 1492 devient un point tournant, qui marque la chute de l’Europe dans le monde de l’impérialisme et du colonialisme, les États issus de l’expansion européenne, comme le Canada, le Québec, les États-Unis, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande étant fondamentalement illégitimes. On peut voir en 1492 un nouveau péché originel, comme en témoigne la diabolisation actuelle de Christophe Colomb. Avant, c’était l’exclusion, aujourd’hui, c’est l’inclusion : cette matrice permet à notre époque de distinguer le bien et le mal. La nation doit être inclusive, la citoyenneté doit être inclusive, mais aussi l’écriture, l’identité de genre et même la recette des pâtes carbonara. Avant, c’était l’homogénéité, aujourd’hui, c’est la diversité ; avant, c’était l’Occident impérialiste, conquérant, colonialiste, raciste, xénophobe, sexiste, homophobe, transphobe, désormais, c’est l’Occident repentant, pénitent, trouvant sa grandeur dans une génuflexion permanente. Il faut tout dissoudre : les cultures, les peuples, les nations, notre civilisation. Nos sociétés cèdent « au plaisir de se contempler dans un masque d’épouvante ».

L’immigration massive est présentée comme une forme de bénédiction historique, car elle viendrait nous délivrer de notre propre identité. L’Autre est un rédempteur. Le multiculturalisme, fondé sur l’inversion du devoir d’intégration, dans la mesure où il ne s’agit plus pour l’immigré de prendre le pli de la société d’accueil, mais pour cette dernière, de se plier aux exigences de la diversité, exige d’être reconnu comme l’horizon indépassable de notre temps. Il faut même, et nous y sommes aujourd’hui, aller jusqu’à dissoudre les sexes, dans la mesure où le masculin et le féminin seraient des constructions sociales arbitraires, pour les remplacer par la fluidité identitaire, l’indétermination de genre devenant la nouvelle norme identitaire, à partir de laquelle on entreprendra de reconstruire l’imaginaire social. La quête de la fluidité de genre conduira à terme le monde occidental vers la flaque finale. Il y a dans cette hypercritique une forme de pulsion morbide, nihiliste, traduisant dans une partie de notre civilisation un désir d’anéantissement de soi.

Le régime diversitaire traduit politiquement la révélation diversitaire. Il est fondé sur une aspiration messianique : il entend délivrer l’humanité du mal, en faisant tomber celui qui l’incarne, l’homme blanc hétérosexuel, pour permettre au monde de renaître sous le signe d’une diversité rédemptrice, l’Autre surgissant dans la cité à la manière d’une figure messianique. Il prend forme à travers une négation de la souveraineté populaire et des institutions cherchant à la traduire, la sacralisation du gouvernement des juges, l’activisme d’une bureaucratie militante pratiquant l’ingénierie sociale et la rééducation permanente de la société et la restriction de la liberté d’expression dans la mesure où elle permettrait l’expression de discours réactionnaires ou de propos haineux. Le régime diversitaire, tel que nous le connaissons, réanime aujourd’hui à travers une opération de falsification historique fascinante les démons vaincus du XXe siècle, en laissant croire qu’il poursuit sa guerre contre eux, ce qui radicalise la déréalisation de la vie politique actuelle en décalage historique permanent. Alors que nos sociétés assistent à leur effondrement psychique, à une montée de l’insécurité inédite, à une réduction de la liberté d’expression, à un contrôle social toujours plus tatillon et à une submersion migratoire qui entraînera un changement de leur identité profonde et de leur matrice anthropologique, réalités qui vues de loin comme de près, pourraient être assimilées à ce qu’on appelait autrefois la décadence, elles s’en prennent surtout à ceux qui entendent la contenir et même renverser ce mouvement.

Ce que le régime rejette fondamentalement, il l’appelle extrême-droite. Tel est le nom qu’il donne au mal politique. Dès lors qu’un discours lui devient franchement insupportable, il l’y assimile, et justifie dès lors l’utilisation des grands moyens pour l’expulser du champ de la respectabilité sociale, médiatique et politique. Je nommerai extrême-droitisation cette technique singulière de verrouillage du débat public consistant à ramener à l’extrême-droite toute forme de désaccord substantiel avec le régime diversitaire. En Europe occidentale, on guette le retour du fascisme, en expliquant qu’il a changé de visage, mais qu’il demeure fondamentalement le même. En Amérique du Nord, on en appelle à la plus grande vigilance contre le suprémacisme blanc et la suprématie blanche, qui semblaient pourtant vaincus une fois pour toutes, et dont Joe Biden a pu dire en 2021, avant de le redire en 2023, qu’il s’agissait de la plus grande menace pour les États-Unis. António Guterres, le secrétaire général de l’ONU, dira la même chose à propos de l’ensemble du monde occidental. Il s’agirait même de la première menace terroriste. « Il a été démontré que la plus grande menace terroriste aujourd’hui dans les pays occidentaux vient de l’extrême-droite, des néonazis et des suprémacistes blancs. » Un étrange effet d’amalgame, fonctionnant à la manière d’une chaîne d’équivalence, crée ainsi un continuum qui va des groupuscules nazis jusqu’aux partis populistes, et même conservateurs. La démocratie ne devrait-elle pas avoir le droit de se défendre contre ses ennemis ? disent ceux qui prétendent tirer une leçon de l’Allemagne de Weimar, et qui expliquent à longueur de pages que certains courants de pensée ne devraient tout simplement pas être admis dans l’espace public. On en arrive ici au cœur de la thèse du présent ouvrage : ce n’est pas « l’extrême-droite », entité politique fantomatique et catégorie indéfinissable, qui menace notre démocratie, mais bien plutôt l’usage que le régime diversitaire fait du concept d’extrême-droite pour frapper d’interdit, censurer ou fasciser toute forme de dissidence. On y verra un pas si lointain écho de l’antifascisme théorisé par Staline à la manière d’une arme de guerre contre tous les contradicteurs du communisme. La seule existence avérée de l’extrême-droite est dans le discours de ceux qui prétendent la combattre et qui modifient sans cesse sa définition en fonction de l’ennemi du moment, généralement ceux qui résistent aux nouvelles étapes du « progrès » portées par le régime diversitaire. ...

Commentaires

  • Une analyse aussi brillante que rigoureuse de l'implacable machine de guerre qui est en marche et à laquelle il faut résister par tous les moyens, si on veut rester des hommes libres. Dans l'Eglise catholique, ce sont les mêmes forces qui agissent, dans l'ombre, mais de plus en plus à visage découvert. L'usage abusif du mot "inclusion" en est un preuve parmi d'autres.

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