Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

L'islamisme : un sujet tabou en Belgique ?

IMPRIMER

Des propos recueillis par Thomas Mahler sur le site de L'Express.fr :

Florence Bergeaud-Blackler : "L'islamisme est un sujet tabou en Belgique"

Selon la chercheuse au CNRS, le débat sur l'islamisme est impossible dans la capitale européenne, alors même que fondamentalisme et communautarisme sont en essor.

L'islamisme serait-il devenu un sujet tabou en Belgique, et en particulier dans la capitale européenne ? Dans Cachez cet islamisme. Voile et laïcité à l'épreuve de la cancel culture, ouvrage collectif dirigé par Florence Bergeaud-Blackler et Pascal Hubert, différents militants laïcs gravitant autour de l'Observatoire des fondamentalismes déplorent que le débat soit devenu impossible dans un pays pourtant adepte de la neutralité en matière religieuse. 

Préfacé par Elisabeth Badinter, le livre vient d'être publié en Belgique. En dépit de l'absence de recensions dans la presse francophone, il figure dans les meilleures ventes de la grande librairie Filigranes. En France, il sera disponible le 17 juin. En avant-première pour l'Express, Florence Bergeaud-Blackler, chargée de recherche CNRS et anthropologue notamment spécialiste du marché du halal, explique pourquoi certains quartiers de Bruxelles seraient devenus "une sorte de sanctuaire de l'islamisme en Europe", mais aussi pourquoi, selon elle, les élites politiques, universitaires et journalistiques ne veulent aborder cette question que sous l'angle de l'islamophobie. Entretien.  

L'Express : Pourquoi avez-vous fondé l'Observatoire des fondamentalismes à Bruxelles il y a un an ?  

Florence Bergeaud-Blackler: C'est une initiative de Fadila Maaroufi, une éducatrice belgo-marocaine qui m'a demandé de diriger le conseil scientifique. Une quarantaine de citoyens, belges en majorité, ont soutenu le projet. Notre idée était de créer un organisme capable de produire des connaissances sur le fondamentalisme, d'assister des personnes victimes de leurs intolérance (notamment jeunes femmes, homosexuels, apostats), et de jouer un rôle de lanceurs d'alerte sur les réseaux sociaux.

L'islamisme, comme l'islam, s'est installé depuis quarante ans en Belgique dans le sillon d'une immigration nord-marocaine et turque. Les Frères Musulmans agissent pacifiquement en pénétrant le tissu social, les ONG et associations d'aides aux défavorisés, les lieux d'éducation, de soins, les entreprises. A Bruxelles, il s'est largement appuyé sur les structures tribales de l'immigration rifaine, sur des réseaux criminels de passeurs de drogues et autres trafics qui achètent le silence de la communauté (comme ceux qui ont alimenté le jihadisme à Molenbeek par exemple), comme l'a bien décrit l'historien Pierre Vermeren. Cette culture du silence, cette omerta expliquent que les services sociaux ignorent des problèmes qui se traitent "en famille" dans la communauté musulmane. A cela s'ajoute, qu'à quelques exceptions près -comme celle du professeur de l'Université catholique de Louvain Felice Dassetto aujourd'hui retraité- les Belges n'ont pas une compréhension approfondie des dynamiques fondamentalistes dans le champ islamique. Il n'y a pas de tradition islamologique dans les universités comme en France, et l'islamisme reste un sujet tabou. 

"La presse a cessé de faire son travail d'investigation"

Vous dites dans votre livre que l'islamisme est bien ancré à Bruxelles... 

Il existe une bulle fondamentaliste, une sorte de "Bruxellistan", plus soft que le "Londonistan", qui fait de certains quartiers du centre, avec ses belles maisons en pierres rouges, une sorte de sanctuaire de l'islamisme en Europe.  

Bruxelles a été dès les années 1980 repérée par les Frères Musulmans comme le ventre mou du "ventre mou" qu'est l'Europe, pour reprendre l'expression de Gilles Kepel, où ils pourraient s' installer sans grande résistance au coeur de l'Europe de l'Ouest et à proximité des institutions européennes. La Grande mosquée de Bruxelles, bâtiment profane créé comme attraction exotique en 1879, a été cédée l'Arabie Saoudite en 1978 qui en a fait, via la Ligue Islamique Mondiale, un centre de rayonnement du très rigoriste wahabo-salafisme, qui a nourri les Frères Musulmans. Aujourd'hui le "frérisme" belge est une matrice alimentée idéologiquement et logistiquement en Europe par le Qatar et la Turquie d'Erdogan, avec des moyens de communication moderne, qui s'appuie sur des idéologies bulldozers intersectionnelles néo-féministes, et décoloniales pour avancer ses pions. Depuis les attentats de 2015 et 2016 et les réactions policières, la frange la plus politique des Frères européens s'est alliée aux Frères turcs du mouvement d'Erdogan pour mettre les franges salafistes et jihadistes en veilleuse, le temps que les choses se calment.

 

Nous en sommes à la quatrième génération issue de l'immigration réislamisée, et les jeunes Belges musulmans qui ont vécu dans une bulle dominée par un islam fondamentaliste ne comprennent pas qu'on interdise le voile dans la fonction publique. Ils considèrent qu'il s'agit d'une agression islamophobe, bien que la Constitution belge, comme le souligne Jean-Philippe Schreiber, professeur à l'ULB, proclame une séparation absolue entre État et religion .  

Pourquoi ne parle-t-on pas, selon vous, d'islamisme à Bruxelles? 

Les Belges ne parlent même pas de musulmans, ils disent "diversité". Si on dit islamisme ils ont en tête le djihadisme. En réalité, le frérisme, est un processus pacifique qui s'acclimate doucement et sûrement aux pays, régions où il vit, ce que décrit très bien le chercheur américain LorenzoVidino dans The New Muslim Brotherhood in the West. Il organise l'omerta autour de lui y compris à l'Université. La presse a cessé de faire son travail d'investigation quand la journaliste Marie Cécile Royen LeVif/L'Express a fait l'objet d'une plainte auprès du Conseil de Déontologie Journalistique (CDJ) par un milieu fréro-gauchiste qui n'avait pas aimé ses investigations. Elle a été totalement blanchie en 2021, mais depuis la plainte en 2013, le journalisme semble paralysé.  

L'Observatoire a lancé un débat durant l'été 2020 et a été immédiatement attaqué, fait l'objet d'un violent "cancelling" décrit dans Cachez Cet Islamisme. Ce livre composé de contributions de chercheurs, enseignants, essayistes, élus, travailleur social, raconte cette censure et met au jour les manoeuvres utilisées, l'étendu d'un petit réseau de notables, proche d'Ecolo (le parti écologiste NDLR) et du PS, qui a décidé de priver les citoyens d'un débat sur la neutralité en Belgique, alors même que le vote musulman est devenu incontournable, qu'il organise une partie croissante de la vie politique. Le livre lève le voile sur les complices et ces alliances anti-démocratiques, ce pourquoi je remercie les contributeurs qui ont fait preuve d'un grand courage. 

"On nous a accusé d'être un poste avancé de l'extrême-droite française en Belgique, ou une filiale du Printemps républicain"

En quoi a consisté ce que vous nommez un "cancelling" ? 

Ce "cancelling" s'est produit après que l'Observatoire des fondamentalismes ait révélé qu'une journaliste avait fait relire, avant publication, sa tribune en faveur du voile publiée dans le journal le Soir, à la porte-parole de la Coordination des Enseignants de Religion Islamique (CERI) militante proche des Frères musulmans. C'est un peu comme si un journaliste, écrivant contre l'avortement, avait fait relire son article à une militante catholique intégriste. La presse aurait dû s'interroger, non? 

Pas ici. Sur Twitter et Facebook, des universitaires, journalistes, élus et syndicats ont immédiatement accusé l'Observatoire d'être un poste avancé de l'extrême-droite française en Belgique, ou une filiale du Printemps républicain, ce qui était faux dans les deux cas. Mais sur ce sujet la gauche belge fait de la France un épouvantail.  

Le secrétaire général d'un syndicat européen de journalistes, qui forme les journalistes à la façon de parler d'islam dans les médias, a accusé l'Observatoire d'islamophobie et de sexisme, porté plainte au Conseil de l'Europe et de la Commission Européenne pour harcèlement, sexisme et islamophobie envers la journaliste, plainte qui s'est retrouvée dans tous les journaux. Fadila Maaroufi a fait l'objet de pressions intenses, d'insultes, de menace de mort, et licenciée par le Centre d'action laïque... 

Nous avons remarqué que pendant que l'Observatoire faisait l'objet d'attaques et que le jeu semblait être celui qui crierait le plus fort à l'islamophobie, la gauche socialiste et écologiste tentait de faire passer dans plusieurs communes de Bruxelles (Anderlecht, Molenbeek, Sckaerbeek) une motion permettant le port du voile dans la fonction publique locale... 

Est-ce selon vous du clientélisme ? 

Dans des communes où vous avez jusqu'à 45% de musulmans, personne ne peut être élu sans les voix des musulmans. Quand je parle de vote musulman, je ne parle pas des votes des musulmans qui peuvent s'expliquer par des caractéristiques socio-économiques communes, je parle d'un vote basé sur des revendications confessionnelles comme le voile, l'enseignement islamique, les mosquées, le halal etc. 

Les Frères ont passé des alliances avec des élus PS et surtout d'Ecolo. Ils forment un "parti coucou" si vous voulez, comme la femelle coucou fait son nid dans celui d'une autre espèce. Mon analyse montre les stratégies émotionnelles du "cancelling" et l'importance de certains nids comme Ecolo, la Fédération européenne des journalistes, le Mouvement contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie (MRAX) ou l'Université Libre de Bruxelles où des proches du PS forment des journalistes et notables à la question de l'islam. Une professeur réputée de cette université explique à la télévision que les Frères musulmans n'existent pas en Belgique, qu'ils sont comme "le monstre du Loch Ness", et taxe d'extrême-droite tous ceux qui ne sont pas d'accord avec elle. 

A Bruxelles, ce n'est même plus une alliance entre gauchisme et islamisme, mais entre gauche et islam. Le clivage gauche/droite n'opère plus vraiment. En 2019, un sondage sorti des urnes montrait que le Mouvement réformateur (MR), parti libéral, n'avait recueilli que 2% des voix musulmanes, alors que le PS en avait récolté 49%, les autres voix se partageant entre l'extrême-gauche et les écolos.  

La complexité gouvernementale en Belgique (empilement des niveaux de gouvernance fédéral, régional, linguistique) rend la politique peu lisible, ce qui favorise l'infiltration des Frères qui ont d'abord séduit le PS notamment à Molenbeek, puis fait monter les enchères en squattant le Parti du travail de Belgique (PTB, parti d'extrême-gauche) et surtout Ecolo.  

Une grande partie de la gauche est persuadée que l'islamisme ne serait qu'une réaction de défense face au racisme, ce qui permet de faire passer à la trappe l'existence d'un projet frériste. Si vous rappelez que les Frères musulmans ont un projet, on vous qualifie d'ailleurs de complotiste alors que cette organisation a toujours fonctionné par plans depuis "les 50 propositions" de Hassan el Banna, fondateur de la confrérie en 1928.  

Les demandes de voiles dans la fonction publique, la banalisation de l'enseignement salafiste, l'essor de la médecine prophétique et autres demandes d'accommodements se sont multipliées. Les Belges musulmans sont invités à vivre dans ce que j'appelle l'espace normatif du halal, un espace où le musulman doit rechercher le bien et combattre le mal selon la devise. Tout cela est en train de fabriquer une citoyenneté schizophrène chez les jeunes Belges de confession musulmane. L'Observatoire accueille des personnes obligées de fuir et qui n'ont aucun lieu pour dire ce qu'elles subissent.  

"Ihsane Haouach, portant un hijab très réglementaire, vient d'être désignée commissaire en charge de l'égalité hommes femmes..."

Vous allez également publier le livre en France. Pourquoi ?  

Ce que montre Bruxelles, c'est d'une part que l'islamismo-gauchisme, si on ne l'arrête pas, pourrait se diffuser à toute la gauche et le vote confessionnel se substituer à l'alternance gauche/droite. Et d'autre part que le frérisme européen est très performant dans nos démocraties aussi bien dans le paysage associatif qu'au niveau politique avec sa stratégie du coucou. 

L'entrisme des Frères paye. Que penser de la récente décision du tribunal du travail de Bruxelles qui a donné raison à une plaignante voilée qui contestait le refus d'emploi à la STIB (équivalent de la RATP) quand on sait qu'un juge de ce tribunal est un militant actif de la neutralité inclusive proche du mouvement d'Erdogan ? De même, la récente nomination de Ihsane Haouach, portant un hijab très règlementaire, mais désignée commissaire du gouvernement belge à l'égalité hommes femmes... 

Bruxelles est un lieu incontournable du lobbying européen. Les associations fréristes belges n'ont qu'à se rendre dans le quartier européen pour rencontrer les élus, les sponsors, les journalistes européens et faire la promotion de l'inclusivité qui n'est autre qu'un trou béant et extensif dans la laïcité. Les islamistes belges sont d'ailleurs sollicités et financés par les pays prosélytes précisément pour ces raisons de proximité. 

Quelles ont été les réactions en Belgique après la parution de "Cachez cet islamisme"?  

Il y a eu un boycott général de toute la presse pour notre conférence de presse. En revanche, le livre figure dans les meilleures ventes à ce jour. Nous avons aussi reçu de nombreux messages privés d'élus qui nous manifestent leur soutien, en expliquant qu'ils sont désolés, mais qu'ils ne savent pas quoi faire... Nous leur répondons qu'il faut aider les structures qui accueillent les musulmans qui ne veulent pas d'islamisme et subventionner des études sérieuses et non partisanes. Après les attentats de 2016, on a confié la déradicalisation des djihadistes ... aux Frères qui cultivent leur sourire sur papier glacé et dans des vidéos sur AJ+. Ils ont popularisé le fréro-salafisme d'un Rachid Haddach, personnage culte décédé en 2020, ce qui a donné lieu à une procession. La télévision bruxelloise BX1 s'est excusée publiquement de ne pas l'avoir couverte... 

Elisabeth Badinter a préfacé votre ouvrage... 

Elle a discuté longuement avec Fadila Maaroufi et nous a fait l'honneur de rédiger un avant-propos pour ce livre, pour attirer l'attention du public français sur la situation belge.  

Nous sommes des Européens et à Bruxelles se décident bien des choses qui nous concernent. Il faut de toute urgence travailler avec les Belges sur ce problème. 

"Cachez cet islamisme. Voile et laïcité à l'épreuve de la cancel culture", sous la direction de Florence Bergeaud-Blackler et Pascal Hubert (La Boîte à Pandore, 240 p). Parution le 17 juin.  

Commentaires

  • Ce tableau est dramatique. Tous les pays d'Europe sont subvertis mais la Belgique est en état d'asphyxie. Certains disent que les musulmans vont s'assimiler et se séculariser de plus en plus avec le temps et qu'il ne faut pas s'en faire. C'est exactement le contraire qui se produit : les jeunes sont de plus en plus radicalisés.
    En France, on ose maintenant parler de l'islamisation du pays
    grâce en partie à Eric Zemmour qui n'a pas peur de parler vrai (sur Cnews à 19 h, du lundi au vendredi) mais qui vit sous protection policière.
    Sur le plan des actes, on n'a droit, de la part du gouvernement , qu'à des mesurettes sans efficacité aucune, destinées à calmer la galerie.
    Le Président Macron donne pour exemples de réussite, promis à un grand avenir pour la France, la Seine -Saint- Denis et Marseille !

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.

Optionnel