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Ce que disent aujourd'hui les amis de la Russie en France

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Enquête 

En France, certains politiques, universitaires et religieux défendent depuis longtemps la Russie de Vladimir Poutine. La Croix a voulu savoir si leurs discours avaient changé depuis l’agression militaire de l’Ukraine le 24 février 2022. 

Condamner la guerre en Ukraine, sans renier ses liens passés, c’est l’exercice d’équilibre auquel se livre l’évêque de Bayonne, Mgr Marc Aillet, sur Radio Présence le 21 mars 2022. « Je n’ai pas une perception autorisée de cette guerre, commence l’évêque, prudent. Je suis au courant par les médias qui relaient un certain nombre d’images, un certain nombre d’analyses, de tractations, et je n’ai pas assez de recul pour comprendre ce qui se passe… » Vraiment, près d’un mois après le début des opérations russes ? L’évêque de Bayonne, qui n’a pas souhaité répondre à La Croix, s’était rendu à Moscou en avril 2014 à la tête d’une petite délégation de catholiques soucieux de la « protection de la morale chrétienne ».

→ RELIRE. Mgr Aillet explique les raisons de son voyage d’études en Russie

Vladimir Poutine, alors en mal de soutiens internationaux, venait d’envahir la Crimée et commençait à discrètement armer les milices indépendantistes du Donbass. Huit ans plus tard, la Russie – « l’un des rares pays du monde chrétien engagé sur la protection des lois naturelles du développement de la personne humaine », selon la délégation – est violemment sortie de l’ambiguïté. Mais sur Radio Présence, pas de condamnation explicite de l’agression russe. Mgr Aillet regrette seulement «l’impact (des combats) sur les sociétés civiles ».

« La Russie reste sur une voie intéressante »

À quelques exceptions près, les élites prorusses françaises contactées par La Croix n’ont pas changé de discours depuis le 24 février. Elles font simplement le gros dos en attendant une résolution du conflit, ou à défaut une accalmie. Oui, reconnaissent-elles, la guerre en Ukraine est tragique, mais les bombardements ne sauraient invalider leurs thèses. «On regrette que des gens meurent, affirme Alain Escada, président de l’association intégriste Civitas, mais avec ses efforts de redressement de la politique familiale et de la christianisation, la Russie reste sur une voie intéressante. »

« La guerre a rendu très peu audibles nos idées de rapprochements, mais je me projette sur le temps long, anticipe l’avocat médiatique Pierre Gentillet, fondateur du cercle Pouchkine. On a intérêt à discuter avec la Russie et ça reste légitime. » « On jugera plus tard, Poutine a peut-être des infos qu’on n’a pas », imagine le parlementaire RN Thierry Mariani. « Tout le problème, ce sont les États-Unis », pense, comme avant le conflit, le juriste Philippe Arnon, rédacteur pour le site Boulevard Voltaire. L’extrême droite à l’unisson.

« L’invasion de Kiev, c’est un mythe »

La perception de la Russie, globalement méconnue en France, a toujours été pétrie de préjugés, explique l’historien Yves Hamant, spécialiste en études russes et soviétiques : «Pour beaucoup de Français, la Russie est une espèce de page blanche sur laquelle on peut écrire ce que l’on veut. À l’époque de la guerre froide, c’est “le paradis du prolétariat”. Aujourd’hui, certains catholiques la voient comme “la citadelle de la chrétienté”. Plus largement, à droite, on y projette des valeurs romantiques un peu kitsch : c’est “la Sainte Russie”, “l’âme russe”, “l’âme slave”… »

 
 

Tout un roman national souvent relayé, en France, par les enfants de l’émigration blanche (les Russes qui ont fui le communisme). Un monde où l’on est volontiers indulgent vis-à-vis de l’actuelle Russie, nostalgique de sa grandeur passée.

À cet égard, l’historienne et russe blanche Hélène Carrère d’Encausse (1) fait figure de parangon. « Puissance en Europe », « puissance réaffirmée »… Le 23 février 2022, la secrétaire perpétuelle de l’Académie française le martèle au micro de Pascal Boniface (2) : avec ses manœuvres militaires à la frontière ukrainienne, Vladimir Poutine tente seulement de « compenser la vision négative de la Russie » en tenant tête à un « monde occidental » castrateur et à une Ukraine « hostile ».

L’académicienne de 92 ans se veut rassurante : « L’invasion de Kiev, c’est un mythe (…) Poutine n’est pas un idiot. » À 5 h 30, le lendemain de la diffusion de ce podcast, les premières frappes de missiles touchent la périphérie de Kiev. Mais Hélène Carrère d’Encausse poursuit ses analyses une dizaine de jours plus tard, sur BFMTV : « Cette guerre est épouvantable et rien ne la justifie, mais elle n’est pas sortie de n’importe quoi. Elle est sortie de l’humiliation des Russes. » À l’antenne, elle s’indigne : « Après l’effondrement de l’Union soviétique, personne n’a aidé ce pays à sortir du désastre. »

« C’est du bourrage de crâne des deux côtés »

Cette thèse de l’humiliation, ou de l’ostracisation excessive de la Russie, est aujourd’hui reprise par l’écrivain Andreï Makine (1) ou par l’élu RN Thierry Mariani (fondateur d’une association d’influence russe), étonnamment réunis depuis le début de ce conflit dans une lutte contre « la doxa moralisante » (Makine). Car Vladimir Poutine, croit Makine, se serait durci à partir de 2004 après que les pays d’ex-URSS ont rejoint l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (Otan). Les États-Unis aidés de « leur vassal », l’Union européenne, auraient ainsi poussé la Russie à bout.

« Il faut également mesurer l’exaspération des Russes dans le Donbass. Les Ukrainiens ont bombardé Donetsk, et personne n’en parle en Occident. C’est du bourrage de crâne des deux côtés », affirme à La Croix Thierry Marianiqui maintient que la Russie reste un « partenaire incontournable » pour la France. « Là-dessus, je ne me suis pas trompé. C’est Poutine qui s’est trompé en recourant à la guerre », ajoute le parlementaire européen, habitué des voyages à l’Est.

Ces discours mériteraient des réponses sur le fond. Mais avant cela, l’historien Gwendal Piégais, spécialiste de la Russie, invite à observer « les termes de l’équation » : « Il suffit d’écouter les mots employés dans les discours russes et leurs relais en France : il est toujours question “des États-Unis”, “d’Occident”, “d’Europe”, à la limite de “la France”, mais jamais de Pologne, d’Estonie, de Finlande… On ne raisonne qu’en termes de grande puissance… Les désirs des peuples de ces pays sont totalement niés. »

On oublie que ce sont les Polonais, les Hongrois, les Tchèques, les pays Baltes, les Croates, les Roumains, les Bulgares, les Monténégrins et les Albanais qui ont demandé à rejoindre l’Otan. Que les Ukrainiens ont voté en 1991 à 92,3 % pour l’indépendance de leur pays, dont les populations russophones n’ont pas accueilli les militaires russes comme des libérateurs, contrairement à certaines prévisions. Comment peut-on nier ces réalités ?

« La géopolitique pourrit tout »

Dans un entretien au Temps paru le 11 mars 2022, l’historien Georges Nivat raconte avoir récemment dit à l’un de ses amis russes, bien plus critique que lui de Vladimir Poutine : « Écoutez, je me repens. » L’universitaire croyait déceler « une part de bluff » dans le discours du président russe. Il condamne aujourd’hui son despotisme : « Tout un tas de collègues, d’artistes qui, pendant vingt ans, disaient : “C’est un Hitler en marche”… Et moi, qui mettais le bémol : “Il faut comprendre ceci, il faut voir cela…” Maintenant, je dois reconnaître qu’ils avaient raison. »

→ EXPLICATION. Guerre en Ukraine : la Russie change-t-elle de stratégie militaire ?

À la marge, certains russophiles ont ainsi changé de regard. L’économiste Jacques Sapir, fondateur du site d’analyse RussEurope, pense encore que l’Ukraine est responsable du non-respect des accords de Minsk 2 (3). Cependant, « prétendre que l’Ukraine est nazie, génocidaire et mener une intervention militaire majeure, c’est inadmissible », dit aujourd’hui l’universitaire à La Croix.

En signe de désaccord, Jacques Sapir a démissionné de ses fonctions de chroniqueur sur les chaînes russes Sputnik et Russia Today France, avant qu’elles ne soient interdites d’émettre dans l’Union européenne. « J’ai condamné ce qu’ont fait les Russes », dit l’universitaire, en relativisant toutefois la brutalité, ancienne, du régime : « En Tchétchénie, il fallait régler le problème. Et ils l’ont réglé. Ça n’a pas été propre, mais je ne voyais pas comment faire autrement avec l’état dans lequel était l’armée russe. » L’armée russe a massacré 15 % de la population tchétchène à partir de 2000. Soit 175 000 personnes, selon les ONG.

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(1) Contacté, il ou elle n’a pas souhaité répondre aux questions de La Croix.

(2) Elle était l’invitée de son podcast « Comprendre le monde ».

(3) Deux accords signés en 2014 et 2015 à Minsk, capitale de la Biélorussie, ont tenté de mettre fin aux combats entre séparatistes prorusses et Ukrainiens dans le Donbass. En vain.

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