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En marge de « Traditionis Custodes » : regard sur les rites liturgiques dans l’Eglise

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1 Définitions

La messe est le rite liturgique par excellence, institué sur l’ordre du Seigneur.

Un rite, selon la définition du juriste romain Pomponius Festus (IIe siècle après J.-C.) est « un usage confirmé (mos comprobatus) dans l’administration des sacrifices (in administrandis sacrificiis) » (1).

Le mot liturgie puise son origine étymologique dans deux termes grecs : λαος (λαοί, au pluriel) : peuple et έργειν, agir, qui ont donné λειτουργια : action pour le peuple, action publique.

Un rite liturgique est donc l’action confirmée par la coutume selon laquelle sont offerts des sacrifices pour le peuple, des sacrifices publics.

Chrétien ou non, l’homme a toujours recherché la manière juste et digne de louer Dieu ou la divinité. Mais la foi catholique seule nous fait ce don en toute orthodoxie dans le sacrifice parfait accompli par le Christ, de la Cène à la Résurrection par la κενωσις (en grec: évidement, vidange) de la Croix (2).

« Faites ceci en mémoire de moi ». Le témoignage des premières générations chrétiennes nous assure que cet ordre du Seigneur a été fidèlement suivi et l’Eglise n’a d’autre ambition que de transmettre ce dépôt sacré au long des siècles : par le rite de la messe qui célèbre dans l’Eucharistie le sacrement primordial du sacrifice de Jésus et par ceux des autres sacrements ou de l’office divin qui en découlent.

 2.Diversité des rites

Chacun sait cependant qu’il existe de nombreux rites légitimes pour la célébration de l’Eucharistie, des autres sacrements et des heures.

L’Apologie de saint Justin (en l’an 150) nous montre qu’au départ il y eut place pour une certaine improvisation, au sein d’un schéma invariable qui témoigne d’un grand respect pour l’idée de Tradition.

A cette liberté relative a succédé (à partir de la fin du IIIe siècle) une période de fixation autour des grandes anaphores (prières eucharistiques) dont les textes avaient atteint leur maturité théologique et littéraire. La cristallisation de ces rites différenciés se fit sous l’influence de divers facteurs -culturels, politiques et doctrinaux- que l’on peut résumer comme suit :

Les grandes métropoles du monde antique vont chacune marquer de leur influence propre les aires d’évangélisation, à partir des principaux patriarcats historiques de l’Eglise. Le premier concile de Nicée (325) proclama leur ordre de préséance en se fondant sur leur apostolicité : Rome, deuxième siège de saint Pierre, à la fois siège de l’Eglise latine et siège universel ; Alexandrie, siège de saint Marc ; Antioche, premier siège de saint Pierre. S’y ajouta le patriarcat honorifique de Jérusalem, ville sainte et siège de saint Jacques. Plus tard encore, Constantinople, siège sans origine apostolique directe, devint également patriarcat à titre honorifique (3).

Autres sources de diversité : l’évangile gagne des territoires - Ethiopie, Arménie, Perse, Inde même…- situés en dehors de la Βασιλεια Ρωμαιων et, en Occident, à partir de 250, le grec, qui était la langue culturelle véhiculaire de tout l’Empire (la « κοινη ») décline au profit du latin.

A ces causes, il faut sans doute ajouter aussi l’incidence des querelles christologiques qui ont fortement marqué l’histoire de l’antiquité tardive (4)

Si les familles liturgiques orientales sont aujourd’hui encore bien vivantes, y compris au sein des Eglises « uniates » (unies à Rome) (5), il n’en va pas de même pour l’Occident où, dès avant la fin du premier millénaire, Rome absorba progressivement tous les rites (gallican, celtique, wisigothique, nord-africain…) apparentés au sien, dans un mouvement spontané d’intégration qui s’est poursuivi jusqu’au concile Vatican II (1962-1965). Des autres familles liturgiques occidentales subsistèrent néanmoins quelques particularités locales (rite mozarabe à Tolède, rite ambrosien à Milan, rite de Braga, rite lyonnais) ou liées à l’histoire de certains ordres religieux (rite dominicain, rite cartusien…).

3. Requiem pour la forme extraordinaire du rite romain ?

Plus significative fut la persistance obstinée de la forme traditionnelle du rite romain lui-même après la publication d’un « nouvel ordo missae » par le pape Paul VI en 1970.

A cette réforme correspondit en effet, pour des raisons qui lui sont aussi (6) extrinsèques, un phénomène de « dissolution du rite » (7) face auquel l’usage de la forme antérieure apparut à un nombre grandissant de personnes comme une sorte de valeur-refuge.

D’abord combattu par Rome au nom du principe d’autorité (8), cet usage de la forme antérieure fut ensuite concédé, avec plus (9) ou moins (10) de méfiance, sous la forme d’un indult (dérogation) susceptible d’être octroyé par les évêques diocésains.

L’élection du cardinal Ratzinger au souverain pontificat (19 avril 2005) élargit considérablement cette timide ouverture. Son  motu proprio  « Summorum pontificum » du 7 juillet 2007 rendit en effet possible le recours aux usages en vigueur avant la réforme de 1970 pour tous les actes de la vie liturgique, en reconnaissant ceux-ci comme l’une des deux formes légitimes du rite romain actuel : sur base de ce principe, il définit les modalités de recours à ces usages non seulement pour la messe mais aussi l’office des heures et toutes les célébrations qui jalonnent l’existence du chrétien : sacrements de baptême, pénitence, confirmation, mariage, onction des malades et même l’organisation paroissiale.

Appliquant le principe de subsidiarité, le pape Benoît XVI confia la mise en œuvre de ses prescriptions, chacune selon sa nature, à un échelon désigné de la hiérarchie de l’Eglise : prêtres, recteurs, chapelains, curés, évêques, supérieurs de communautés ou d’ordres religieux, sous la houlette d’une Commission pontificale : « Ecclesia Dei » destinée à veiller au respect de la lettre et de l’esprit des normes édictées par le « motu proprio » en considérant le bien des âmes. Ainsi le pape Benoît espère-t-il abolir les frontières mentales et favoriser non pas l’anarchie mais la réconciliation au sein même de l’Eglise.

A terme, il vise un enrichissement réciproque dont la « Lettre aux évêques » accompagnant le « motu proprio » cite des exemples : « dans l’ancien missel, pourront et devront être insérés les nouveaux saints et quelques-unes des nouvelles préfaces et dans la messe selon le missel de Paul VI pourra être manifestée de façon plus forte que cela ne l’a été souvent fait jusqu’à présent, cette sacralité qui attire de nombreuses personnes vers le rite ancien ».

C’est ce pari ambitieux, postulant un œuvre de longue haleine, qui vient d’être compromis d’un trait de plume par le rétro-pédalage du motu proprio « Traditionis custodes » (16 juillet 2021) édicté par le pape François, aujourd’hui régnant. Il est trop tôt pour mesurer les conséquences de son acte radical qui contredit frontalement celui de son prédécesseur et l’anéantirait s’il parvient pratiquement à ses fins, ce qui reste à démontrer: affaire à suivre…

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(1) cité par Joseph Ratzinger dans « L’Esprit de la Liturgie », éd. Ad solem, p. 129.

(2) La Lettre de saint Paul aux Philippiens emploie l’expression « έαυτόν έκένωσεν ». Être Dieu, c’est se déposséder parfaitement en faveur de l’autre et dans le langage évangélique cela signifie donner sa vie « jusqu’à la mort, la mort même de la Croix » précise le texte.

(3) Voir sur ce point l’abbé Jager, professeur d’histoire à la Sorbonne, Histoire de Photius, éd. Fonteyn, Louvain, 1845. pp. I et XVIII.  Ces questions de formation des rites liturgiques et de leur filiation sont complexes. Se reportant au 6e canon du concile de Nicée, Joseph Ratzinger, devenu aujourd’hui Benoît XVI, écrit dans son « Esprit de la Liturgie » (Ad Solem, 2001, page 130) : «  Ce canon fait référence à trois primaties, chacune liée à l’apôtre Pierre ; Rome, Alexandrie et Antioche, d’où rayonnent trois traditions liturgiques particulières. Au IVe siècle, peu après le concile de Nicée, apparaît un quatrième centre régulateur de la vie ecclésiale et donc liturgique : Byzance, qui, après le transfert de l’Empire sur les rives du Bosphore, va se considérer comme la nouvelle Rome et en assumer les prérogatives. Antioche perd alors progressivement de son importance au profit de Byzance. Nous pourrions ainsi parler de quatre grands cercles de la tradition liturgique, avec des liens plus étroits entre Rome et Alexandrie d’une part, Byzance et Antioche d’autre part. »    

(4) Sur la formation des différents rites liturgiques nous renvoyons à la  synthèse dont ces notes s’inspirent, en partie. Elle a été publiée par un moine de Fontgombault dans le périodique « La Nef », n° 108, janvier 2001. Sur l’historique de la messe romaine, il est utile de lire aussi l’ouvrage déjà de Dom Guy Oury, même si l’on ne partage pas son analyse lénifiante de la réforme de Paul VI.

(5) Présentement, l’Eglise catholique reconnaît en son sein sept rites majeurs pour l’Orient : byzantin (patriarcat melkite d’Antioche, Alexandrie et Jérusalem), copte (patriarcat d’Alexandrie), chaldéen (patriarcat de Babylone), arménien (patriarcat de Cilicie), syrien (patriarcat d’Antioche), maronite (patriarcat d’Antioche et de tout l’Orient) et latin (patriarcat de Jérusalem).

(6) Aussi mais pas seulement, si l’on se réfère, notamment, aux critiques exprimées dès 1977 par le cardinal Ratzinger. Dans une interview publiée alors par la revue « Communio » (Cahier n° 6, 1977) le cardinal se dit d’abord reconnaissant au missel de Paul VI « d’avoir agrandi le trésor des préfaces, d’avoir institué de nouveaux canons, multiplié les formulaires de semaine etc., sans parler de la possibilité d’utiliser la langue maternelle.

Nonobstant quoi, il estime qu’une nouvelle édition devrait « montrer et dire clairement que ce missel dit de Paul VI n’est rien d’autre qu’une version renouvelée d’un unique missel, à l’élaboration duquel ont déjà participé Pie X, Urbain VIII, Pie V et leurs prédécesseurs, ceci jusqu’à l’époque de l’Eglise naissante (…) » car « malgré toutes ses qualités, le nouveau missel a été édité comme s’il était un ouvrage revu et corrigé par des professeurs, et non l’une des phases d’une évolution continue. Jamais, poursuit-il, chose semblable ne s’est produite:cela s’oppose à l’essence même de l’évolution de la liturgie. C’est ce seul fait qui a fait naître l’idée absurde que le concile de Trente et Pie V auraient eux-mêmes rédigé un missel il y a quatre cents ans » et Joseph Ratzinger de conclure : « la liturgie ne naît pas de décrets et l’une des faiblesses de la réforme liturgique postconciliaire réside sans aucun doute dans le zèle des professeurs qui, de leur bureau, mettent en œuvre un travail qui nécessiterait une croissance vivante ». Dans cette critique transparaissent deux thèmes chers à Benoît XVI, trente ans plus tard : il faut promouvoir une « herméneutique » (du verbe grec έρμηνευειν, expliquer) de la continuité et une « réforme de la réforme » liturgique s’impose en ce sens.

(7) L’expression, qui stigmatise la déliquescence actuelle du rite romain, est du cardinal Ratzinger dans  l’ « Esprit de la Liturgie », déjà cité, p.132 : Le cardinal y dénonce la dissolution du rite dans une créativité arbitraire incompatible avec l’essence de la foi et de la liturgie. Les rites, écrit-il, ne sont pas en premier lieu le résultat d’une acculturation mais l’aboutissement de la Tradition apostolique. Un rite a donc une composante diachronique. En plus, il importe que les grands rites de l’Eglise créent des communautés embrassant plusieurs cultures ou civilisations, même si des variantes peuvent exister au sein d’un rite. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas un mécanisme démontable et réparable à volonté mais un organisme vivant dont les lois internes déterminent le développement. Ceci exclut absolument l’arbitraire, remarque qui vaut pour l’individu, la communauté des fidèles, la hiérarchie et les laïcs. Même le pape, observe-t-il, n’est que l’humble serviteur de l’homogénéité et de l’intégrité identitaire de ce développement.  Reconstruire la liturgie sur la « sola scriptura », à la manière de Luther ou des exégètes historico-critiques radicaux d’aujourd’hui, en assimilant l’Ecriture aux opinions exégétiques régnantes, revient à fabriquer une liturgie bâtie sur le sable des discours humains : une liturgie qui sonne creux. (cfr. pp. 129 à 136).

(8) Dans une allocution consistoriale du 24 mai 1976, le pape Paul VI précise que le nouvel ordo « a été promulgué pour se substituer à l’ancien » et qu’il ordonne à cet égard « une prompte soumission » avec, ajoute-t-il, « l’autorité suprême qui Nous vient du Christ Jésus ». Se référant à une instruction du 14 juin 1971, il concède seulement que « la messe selon l’ancien rite » puisse « avec l’autorisation de l’ordinaire » (l’évêque du diocèse) être célébrée « uniquement par des prêtres âgés ou malades qui offrent le sacrifice divin sine populo » c'est-à-dire en privé.

(9) Instruction de la Sacrée Congrégation romaine du culte divin « Quattuor abhinc annos » du 3 octobre 1984 (cfr infra, chapitre sur le statut de la forme extraordinaire du rite romain).

(10) Motu proprio « Ecclesia Dei » du 2 juillet 1988

Jean-Paul Schyns

 

 

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