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Numérique : s’imaginer que l’on peut dématérialiser l’expérience chrétienne est un leurre absolu

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L’autrice Natalia Trouiller (1) dénonce dans ce texte les erreurs des communautés chrétiennes dans leurs approches du numérique. Alors qu’elles vivaient de l’espoir que les réseaux sociaux deviennent lieu d’évangélisation, ceux-ci se révèlent des espaces très communautaires.

2/06/2022

Quelque chose a changé en profondeur dans nos communautés chrétiennes au cours des vingt dernières années. Ce n’est pas tant leur taille ; bien sûr, elles sont de plus en plus petites. Ce n’est pas non plus leur moyenne d’âge – oui, globalement elles vieillissent. Ce n’est pas non plus leur sociologie : s’il n’y avait l’apport migratoire, nous peinerions toujours à parler aux classes populaires.

Le vrai changement est ailleurs. Il est dans cette révolution anthropologique sur laquelle nous, chrétiens, n’avons toujours pas de réflexion théologique en profondeur : la révolution numérique et ses bonds technologiques. Si l’on caricature, la réception de ce changement de paradigme a été accueillie de deux manières dans nos communautés.

- Le numérique est un grave danger pour nos enfants, du fait de l’addiction aux jeux, aux réseaux sociaux, à la pornographie, etc.

- Le numérique va nous ouvrir des méthodes d’évangélisation ultra-performantes et nous allons pouvoir défricher de façon industrielle des champs qui nous étaient jusque-là inaccessibles.

Deux erreurs

Les deux tendances se sont trompées. La première parce qu’elle a vu un phénomène générationnel là où toute la société était affectée. Faire des enfants les seules victimes des jeux, du porno ou du harcèlement en ligne, c’est se cacher derrière son petit doigt ; c’est se rassurer à bon compte en s’imaginant que le problème vient de l’usage et non de l’outil ; c’est se défausser sur les jeunes générations de nos propres failles. Comme s’il n’y avait pas eu dans notre société, avant l’arrivée du numérique, un énorme problème avec les addictions de tous types et un abandon massif du corps féminin.

La seconde tendance s’est également fourvoyée. Nos applis cathos sont des applis communautaires. Sur les réseaux sociaux, nous ne parvenons à évangéliser que ceux qui auraient de toute façon poussé la porte d’une église. S’imaginer que l’on peut dématérialiser l’expérience chrétienne est un leurre absolu : on l’a bien vu durant les deux confinements.

Finalement, ces deux tendances ont souffert du même biais : celui qui consiste à considérer le numérique comme un outil pensé pour servir et dont nous serions les maîtres, et non comme un ensemble de moyens pensés pour asservir et dont nous sommes les esclaves.

La technologie n’est pas neutre

Les philosophes des sciences n’ont cessé de nous mettre en garde : la technologie n’est pas neutre et la gratuité est factice. Dans un monde où le marché doit trouver impérativement de nouveaux débouchés pour survivre, l’extension du domaine marchand est arrivée à une impasse horizontale : il n’y a plus de nouveaux clients à conquérir. Les nouveaux segments se situent donc dans de nouveaux pans des consommateurs déjà captifs : on creuse désormais à la verticale, directement dans l’être.

Dans ces mêmes colonnes, Paul Piccarreta appelait les chrétiens à s’unir dans la critique de la société technicienne. Je ne saurais être davantage d’accord avec lui. Mais encore faudrait-il que nous en ayons les moyens.

Car les outils technologiques dont nous dépendons tous peu ou prou sont d’une efficacité redoutable. Nous ne sommes plus libres de notre vision du monde. Avant même que nous ayons émis un souhait, les algorithmes compilent nos désirs passés pour deviner un besoin que nous n’avons même pas encore identifié. Nous trouvons cela confortable lorsque nous commandons un repas en ligne car nos menus favoris s’affichent d’eux-mêmes ; nous ne percevons pas ce qu’il y a d’effrayant lorsque nous cherchons une information et que les algorithmes nous proposent désormais un écosystème complet incluant ce que nous allons aimer croire.

« Communauté de valeurs »

Vous êtes plutôt soucieux d’écologie ? Sur Facebook, on va vous suggérer des amis potentiels, que vous ne connaissez pas forcément, mais que vous allez trouver formidables puisque eux et vous vous ressemblez comme deux gouttes d’eau. Vous allez partager leurs publications, ils partageront les vôtres, et petit à petit vos amis réels, avec qui vous partagez moins de « commun quantifiable », disparaîtront de votre champ virtuel, l’algorithme les reléguant loin derrière votre « communauté de valeurs ».

Viendront alors des suggestions de pages liées de près ou de loin à l’écologie, qui vous seront proposées non pas parce qu’elles sont réellement pertinentes mais parce qu’elles ont quelque chose à vous vendre : « remèdes naturels » contre le cancer, communautés alternatives sectaires, médias complotistes. À droite, sur des préoccupations différentes (immigration, éducation), il se passe exactement la même chose.

Et c’est absolument dramatique. Parce qu’au bout d’un laps de temps très rapide, vous n’avez plus les moyens, si vous n’êtes pas abonné à un journal mainstream, d’avoir une information de qualité. Lors d’interventions dans les lycées en éducation aux médias et à l’information, j’en ai fait maintes fois l’expérience : selon votre profil, sur un même sujet, votre connectique a sa propre weltanschaaung et elle n’est pas celle du voisin.

Des fractures immenses

Ne nous étonnons donc pas des fractures immenses entre chrétiens. Nous avons même, excusez du peu, baissé les armes après les autres. Nous avions encore ce lieu unique où la post-vérité se désintégrait au contact du réel, où la fraternité vécue faisait que nous nous supportions encore les uns les autres : la paroisse. Mais les confinements ont porté un coup très dur au modèle.

Pourtant, nous avons un besoin urgent, vital, de « ré-incarnation ». Il nous faut retrouver des lieux à l’entrée desquels nous déposons la technologie. Il nous faut impérativement réfléchir à l’usage que nous en avons, à l’intérieur de l’Église comme à l’extérieur. La religion de l’incarnation ne dit mot sur les technologies de la décorporation, et ses fidèles se laissent enfermer dans des mondes qui ne se touchent pas et ne se supportent plus. Oui, il y a urgence.

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(1) Autrice notamment de Sortir ! Manifeste à l’usage des premiers chrétiens, Éd. Première Partie, 2019.

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