« Où sont allées toutes nos prières ? Dieu est-il sourd ? »
La question que pose Jean Lejeune, père de Julie, victime de Marc Dutroux, est l'une des plus déchirantes que l'on puisse adresser à Dieu. Elle naît d'une souffrance qui ne se laisse pas enfermer dans les formules pieuses, d'une blessure que le temps ne suffit pas à refermer, et d'une révolte devant le mal infligé à un enfant.
Il serait indécent de lui répondre que tout cela devait arriver, que Dieu avait ses raisons, ou que cette épreuve lui aurait été envoyée pour le faire grandir spirituellement. Aucune de ces réponses ne rend justice à la souffrance d'un père. Et aucune ne correspond vraiment à la profondeur de la tradition chrétienne.
La première réponse de l'Église devrait être le silence qui écoute, la présence qui demeure et les larmes qui ne se dérobent pas. Ce n'est qu'ensuite que peut venir une parole. Non pas une explication qui prétendrait justifier l'injustifiable, mais une lumière assez humble pour accompagner celui qui ne comprend plus.
La foi chrétienne n'a jamais enseigné que prier mettrait les êtres aimés à l'abri de toute catastrophe. Elle affirme quelque chose de plus difficile à saisir : Dieu n'est pas indifférent à la souffrance humaine, mais sa présence ne se manifeste pas toujours par l'intervention que nous implorons. Et c'est précisément là que se noue le scandale de la prière apparemment sans réponse.
1. La Bible elle-même ose demander : « Pourquoi ? »
La première réponse est peut-être la plus surprenante : Jean Lejeune n'a pas besoin de taire sa révolte pour rester devant Dieu. La Bible accueille précisément cette parole douloureuse.
Job : l'innocent qui refuse les explications faciles
Dans le livre de Job, un homme juste est frappé par des malheurs qu'il n'a pas mérités. Ses amis cherchent à défendre Dieu en expliquant que sa souffrance doit avoir une raison morale. Mais le récit dénonce cette logique : la souffrance de l'innocent n'est pas la preuve d'une faute cachée.
C'est l'un des enseignements essentiels de ce livre : il ne faut pas transformer Dieu en comptable qui distribuerait le bonheur aux bons et les malheurs aux mauvais. Jean-Paul II le souligne dans sa lettre apostolique Salvifici doloris : la souffrance innocente ne peut être expliquée comme une punition méritée.
À Jean Lejeune, il faudrait donc dire : votre douleur n'est pas un manque de foi, et ce qui est arrivé à votre fille n'est ni une punition ni la preuve que vos prières étaient insuffisantes.
Les psaumes : prier, c'est parfois protester
Le psaume 22 commence par ce cri devenu célèbre :
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? »
Ce n'est pas la parole d'un homme qui aurait cessé de croire en Dieu. C'est celle d'un homme qui continue à lui parler, alors même qu'il éprouve son absence comme une réalité insupportable.
Le croyant ne trouve pas nécessairement une réponse. Mais il ose présenter à Dieu ce qui lui paraît incompatible avec la justice divine.
Et le christianisme pousse cette vérité jusqu'au bout : sur la Croix, Jésus reprend lui-même ce cri. Le Christ ne contemple donc pas la souffrance humaine depuis un ciel inaccessible. Il entre dans l'expérience de l'abandon, de l'injustice et de la mort.
Cela ne résout pas la question de Jean Lejeune. Mais cela interdit à l'Église de lui répondre que sa révolte serait étrangère à la foi.
2. Jésus n'explique pas le mal : il se tient auprès de ceux qui souffrent
L'Évangile ne présente pas Jésus comme un philosophe venu justifier toutes les souffrances du monde.
Devant la mort de Lazare, Jésus pleure (Jean 11, 35). Il sait qu'il va le rappeler à la vie, et pourtant il pleure avec ceux qui pleurent. Cette scène est capitale : Dieu ne demande pas à l'homme de considérer la mort d'un être aimé avec une sérénité désincarnée.
Jésus ne dit pas aux sœurs de Lazare que leur chagrin est excessif. Il ne leur reproche pas de ne pas comprendre les desseins de Dieu. Il partage leurs larmes.
Plus encore, devant la violence faite aux petits, Jésus prononce des paroles d'une extrême gravité. Il ne banalise jamais le mal commis contre eux. L'Évangile n'est donc pas une invitation à se résigner devant les crimes, encore moins à les accepter comme s'ils étaient voulus par Dieu.
Il faut ici distinguer deux choses :
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Dieu peut faire surgir du bien au milieu d'une situation tragique.
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Cela ne signifie pas que le mal commis était bon, nécessaire ou voulu par Dieu.
La capacité de reconstruire une vie après une catastrophe ne justifie jamais la catastrophe elle-même.
3. Benoît XVI : « Moi aussi, je me pose les mêmes questions »
Une réponse particulièrement importante a été donnée par le pape Benoît XVI, le Vendredi saint 22 avril 2011, lors d'un entretien télévisé.
Une petite fille japonaise, Elena, âgée de sept ans, venait de vivre le séisme et le tsunami qui avaient emporté tant de vies. Elle demandait au pape pourquoi les enfants devaient tant souffrir et avoir si peur.
Benoît XVI ne lui a pas proposé une explication théologique abstraite. Il lui a répondu :
« Moi aussi je me pose les mêmes questions. »
Puis il a reconnu :
« Nous n'avons pas les réponses. »
Il lui a rappelé que Jésus avait souffert innocent, et que Dieu était à ses côtés, même si la tristesse demeurait.
Cette réponse pontificale me paraît essentielle pour comprendre ce que l'Église pourrait dire à Jean Lejeune.
Elle ne prétend pas résoudre l'énigme du mal. Elle ne demande pas au père de Julie de faire semblant de comprendre. Elle lui propose une autre certitude, qui ne supprime pas la douleur : le Dieu auquel il adresse ses reproches est le Dieu qui, en Jésus crucifié, a lui-même traversé l'innocence suppliciée.
Mais cette réponse doit rester humble. Dire à un père endeuillé que Dieu est à ses côtés ne signifie pas que l'on puisse démontrer pourquoi Dieu n'a pas empêché le crime. Le mystère demeure, et il serait abusif de prétendre le dissiper par quelques phrases.
4. Simone Weil : ne pas voler à la victime la vérité de son malheur
La philosophe Simone Weil, dans Attente de Dieu, a consacré des pages saisissantes au malheur humain. Elle distingue la souffrance ordinaire de ce qu'elle appelle le « malheur », cette expérience qui atteint une personne jusque dans son rapport à elle-même, aux autres et au sens de l'existence.
Sa pensée invite à une grande prudence spirituelle : lorsqu'un être humain est accablé par le malheur, lui proposer trop vite une explication consolante peut constituer une seconde violence. On prétend donner un sens à ce qu'il vit alors qu'on n'a pas soi-même traversé son épreuve.
Dans cette perspective, la question de Jean Lejeune ne réclame pas nécessairement une réponse immédiate. Elle réclame d'abord que l'on mesure ce qu'elle contient.
Ses prières étaient peut-être celles d'un père qui demandait simplement que sa fille soit protégée. Comment ne pas comprendre qu'après l'irruption d'un tel crime, la prière elle-même puisse devenir douloureuse, presque impossible ?
Il serait cruel de lui répondre que ses prières ont été exaucées autrement qu'il ne l'imaginait. Une telle formule risque de transformer l'échec apparent de la prière en victoire théologique, au prix de la souffrance réelle de celui qui prie.
Il est plus juste de reconnaître que certaines blessures ne trouvent pas ici-bas d'explication qui soit à la hauteur de ce qu'elles ont détruit.
5. Le Catéchisme reconnaît lui-même l'épreuve de la prière
Le Catéchisme de l'Église catholique aborde explicitement la difficulté de la prière de demande. Au paragraphe 2734, il reconnaît que la confiance filiale est mise à l'épreuve dans la tribulation et que certains cessent de prier parce qu'ils estiment que leur demande n'a pas été exaucée.
Autrement dit, l'Église ne peut pas prétendre que cette difficulté serait étrangère à la vie spirituelle.
Mais que signifie alors l'exaucement de la prière ?
Il faut distinguer deux affirmations :
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La prière chrétienne n'est pas une garantie d'obtenir le résultat demandé. Elle n'est pas un mécanisme par lequel une foi suffisamment forte obligerait Dieu à intervenir.
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Le fait qu'une demande n'ait pas été exaucée comme on l'espérait ne permet pas de conclure que la personne a mal prié, qu'elle a manqué de foi ou que Dieu l'a rejetée.
Reste la question la plus difficile : pourquoi Dieu, s'il est tout-puissant et bon, ne prévient-il pas certains crimes atroces ?
La théologie chrétienne invoque la liberté humaine, la réalité du mal et l'espérance d'une justice ultime. Ces éléments éclairent une partie du problème, mais ils ne constituent pas une explication complète de chaque souffrance particulière. La liberté humaine explique que l'homme puisse faire le mal ; elle ne suffit pas, à elle seule, à expliquer pourquoi Dieu ne l'empêche pas dans tel cas précis.
C'est ici qu'il faut accepter une limite : nous ne savons pas pourquoi Julie n'a pas été protégée. Affirmer le contraire serait parler à la place de Dieu.
6. Dostoïevski : aucune explication ne doit faire oublier la victime
Dans Les Frères Karamazov, Fiodor Dostoïevski met en scène Ivan Karamazov, qui refuse l'idée qu'une harmonie finale puisse justifier les souffrances infligées aux enfants innocents.
Son objection est radicale : même si l'on promettait une réconciliation universelle, comment accepter que la souffrance atroce d'un enfant devienne le prix à payer pour l'harmonie du monde ?
Cette protestation rejoint profondément celle que pourrait exprimer un père comme Jean Lejeune.
La foi chrétienne annonce pourtant une victoire finale sur le mal et la mort. Mais cette espérance ne devrait jamais servir à minimiser l'horreur de ce qui s'est produit. La résurrection n'est pas une manière de déclarer que le drame était finalement acceptable. Elle est la promesse que le drame et la mort n'auront pas le dernier mot.
La différence est décisive : on ne justifie pas le mal par le bien que Dieu pourrait en tirer ; on espère que Dieu sauvera ce que le mal a détruit.
7. Que devrait répondre concrètement l'Église à Jean Lejeune ?
Il me semble que sa réponse devrait tenir en cinq affirmations.
1. « Vous avez le droit de crier votre douleur. »
La colère, l'incompréhension et le sentiment d'abandon ne font pas automatiquement de vous un homme sans foi. Les psaumes, Job et le Christ en Croix donnent une place à cette plainte.
2. « Ce qui est arrivé à votre fille n'était pas une punition divine. »
Il ne faut ni attribuer à Dieu la volonté du crime ni suggérer que votre prière aurait été insuffisante. La responsabilité du mal commis appartient à celui qui le commet.
3. « Nous ne savons pas pourquoi Dieu n'a pas empêché ce crime. »
L'Église peut annoncer sa foi en la bonté de Dieu, mais elle ne possède pas une explication particulière des événements qui lui permettrait de justifier ce qui est arrivé à Julie.
4. « Votre combat pour la vérité et la justice a sa place dans la foi. »
La compassion chrétienne ne dispense ni de rechercher la vérité, ni de protéger les enfants, ni de combattre les violences, ni d'exiger que les responsables répondent de leurs actes.
5. « Vous n'êtes pas obligé de comprendre pour être encore aimé de Dieu. »
Même si la prière est devenue un cri, même si le silence de Dieu vous est insupportable, l'Église ne devrait pas vous fermer sa porte. La foi peut survivre longtemps sous la forme d'une question sans réponse.
8. Et si Jean Lejeune demandait : « Mais alors, à quoi sert de prier ? »
Il faudrait éviter deux réponses opposées, également insuffisantes.
La première serait de promettre que la prière protège du malheur. L'expérience humaine dément cette promesse, et la Bible elle-même ne la fait pas.
La seconde serait de réduire la prière à un exercice psychologique destiné à nous apaiser. Pour le chrétien, prier est davantage : c'est se tenir devant Dieu, lui confier ce que l'on ne peut porter seul, lui demander le secours, la justice et la force de ne pas céder au mal.
Mais il faut reconnaître que la prière peut traverser des périodes où elle ne procure ni paix ni consolation. Parfois, elle n'est plus qu'un cri. Parfois, celui qui souffre ne peut même plus prier et doit être porté par la prière des autres.
La communauté chrétienne a alors une responsabilité concrète : ne pas abandonner la personne endeuillée, ne pas lui imposer un calendrier de guérison, ne pas lui reprocher sa révolte et l'aider à vivre avec sa blessure aussi longtemps que nécessaire.
Benoît XVI l'a également rappelé dans son encyclique Spe salvi : les chrétiens ont le devoir de tout faire pour empêcher la souffrance des innocents et soulager ceux qui souffrent. L'espérance chrétienne ne justifie donc jamais la passivité devant le mal.
En définitive : que peut-on dire à ce père ?
Peut-être ceci, en parlant moins en théologien qu'en frère :
Jean Lejeune, je ne vais pas vous expliquer pourquoi Dieu n'a pas sauvé Julie. Je ne le sais pas. Je ne vous dirai pas non plus que vos prières ont échoué parce que vous n'auriez pas assez cru, ni que la mort et la souffrance de votre fille entraient dans un dessein qu'il faudrait accepter sans protester.
Votre question est légitime. La Bible elle-même la porte. Job l'a criée, les psaumes l'ont formulée, et Jésus l'a fait entendre du haut de la Croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? »
Je ne peux pas vous promettre une explication qui effacerait ce scandale. Je peux seulement vous dire que le christianisme ne place pas Dieu du côté de ceux qui torturent et détruisent, mais du côté de l'innocent supplicié. En Jésus crucifié, il se laisse reconnaître non comme celui qui aurait rendu le mal nécessaire, mais comme celui qui le subit et qui promet de le vaincre.
Et si aujourd'hui vous ne pouvez plus prier, si vous ne trouvez plus que des reproches à lui adresser, je ne vous dirai pas que vous avez perdu la foi. Je vous dirai que votre cri a sa place devant Dieu. Et je vous demanderai la permission de rester auprès de vous, sans prétendre savoir ce que je ne sais pas.
Car la foi chrétienne ne consiste pas à prétendre que le mal est explicable. Elle consiste à espérer, malgré lui, que l'amour et la justice auront le dernier mot.
C'est sans doute là que se situe la réponse la plus honnête de l'Église : non pas une solution théorique au problème du mal, mais une présence, une solidarité et une espérance qui refusent à la fois de banaliser la souffrance et de laisser le mal avoir le dernier mot.
(avec le concours de l'IA)