Le point de départ
J'aborde avec rigueur une question qui touche de près à la transmission de la foi. Je ne rédige pas un pamphlet et ne porte aucune accusation contre des individus : je reconstitue patiemment une figure récurrente, que je nomme une loi sans règles , et que j'entends présenter, textes et dates à l'appui, afin de démontrer comment la doctrine catholique peut être efficacement affaiblie sans qu'une seule vérité soit ouvertement niée.
Dans ce premier volet, j'expose les fondements de mon argumentation et la clé de sa compréhension : la perspective initiale, la définition de la foi sur laquelle repose l'ensemble, l'image de la loi préservée et de la réglementation tacite, et sa réapparition identique à cinq niveaux doctrinaux différents. Dans le deuxième volet, j'approfondirai la racine sotériologique et la crise actuelle ; dans le troisième, je montrerai où tout cela nous mène et pourquoi, sur le plan humain, la voie de sortie se révèle être une impasse, la seule clé qui nous échappe.
Le regard du père
Il me semble opportun de préciser d'emblée par où je commence, car le point d'observation est aussi important que les choses observées. Je ne suis ni canoniste ni historien : je suis un père, investi du devoir d'État de transmettre la foi catholique à mes trois filles. [1] C'est un titre qui, dans les débats savants, pèse moins qu'une chaire, mais qui, dans l'Église, prime, non par modestie, mais par nécessité. La loi et la doctrine, avec tout leur édifice de distinctions, existent en définitive pour rendre possible une chose très simple : qu'un père puisse transmettre à ses enfants la foi qu'il a lui-même reçue, intégralement, par le chemin commun, sans avoir à devenir ni théologien ni héros. Lorsque cette possibilité est compromise, ce n'est pas un détail marginal qui est ruiné : c'est le but même pour lequel tout l'appareil a été construit qui est touché.
L'avantage de cette perspective réside dans son humilité. Ceux qui observent du haut de leur expertise possèdent les outils pour réparer eux-mêmes chaque déchirure et, de ce fait, sans s'en rendre compte, ne la perçoivent plus comme une déchirure. Ceux qui observent d'en bas, n'ayant pour seul outil que la transmission, perçoivent la déchirure dans son intégralité, car ils n'ont rien pour la réparer. C'est la même raison pour laquelle une fissure dans un mur est d'abord remarquée par le locataire qui y habite, et non par l'architecte de passage.
Le chemin par lequel un enfant apprend la foi porte un nom précis et se compose de trois éléments ordinaires : un catéchisme clair, qui dit la vérité sans ambiguïté ; une messe qui exprime la foi, de sorte que par la prière on apprend à croire ; un enseignement qui distingue clairement le vrai du faux, le licite de l’illicite. L’enfant est formé sur ce fondement commun, car il n’a rien d’autre. Il n’a ni bibliothèques à consulter, ni le souvenir d’une époque plus faste auquel se référer : il reçoit ce que le présent lui offre, et rien de plus. Telle est la condition normale de l’enfance, et l’Église l’a toujours su ; c’est pourquoi, à travers les siècles, elle a soigneusement élaboré les instruments mêmes destinés aux simples et aux enfants, mettant entre les mains de chacun des formules sûres, brèves et éprouvées. [2] Cette clarté n’était pas une pauvreté de pensée, mais une charité envers les faibles.
Nous abordons ici la différence fondamentale. [3] Un adulte averti, confronté à un texte ambigu, sait comment s'y prendre : il perçoit ce qui est sous-entendu, reconstruit lui-même la frontière manquante et poursuit sa lecture sans encombre. L'enfant, lui, n'a rien de tout cela : il reçoit ce qui lui est donné, et si ce qui lui est donné est ambigu, il accepte l'ambiguïté sans même s'en rendre compte. Cela crée une épreuve qui vaut bien plus que n'importe quelle dispute entre adultes. Les érudits peuvent débattre indéfiniment de la validité d'une formule tant qu'elle est lue avec la prudence requise ; mais l'enfant n'a pas cette prudence et recevra la formule telle quelle. La question pertinente n'est donc pas de savoir ce qu'un texte permet à quelqu'un qui sait déjà de penser, mais ce qu'il transmet réellement à celui qui ne sait encore rien. Nul besoin d'erreur explicite pour que le mal survienne : il suffit qu'une vérité soit sous-entendue ou voilée. Pour l'apprenant, le silence n'est pas une nuance manquante : c'est une part de vérité qui n'est pas encore révélée.
« Mais beaucoup gardent la foi »
C’est là que se pose l’objection la plus sérieuse, et il faut y répondre avec la plus grande fermeté. Malgré tout, d’innombrables prêtres et fidèles laïcs, plongés dans les mêmes conditions, conservent aujourd’hui la foi tout entière, demeurant pleinement unis à l’Église. Si les ressources ordinaires étaient véritablement épuisées, comment expliquer la survie si répandue de la foi ?