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Doctrine Sociale

  • Ceuta : entre le devoir d’accueillir et le droit des États à protéger leurs frontières

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    De "Tribune Chrétienne" :

    Enclave espagnole de Ceuta : entre le devoir d’accueillir et le droit des États à protéger leurs frontières

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    Les images diffusées dans la nuit du 30 au 31 juillet, montrant des milliers de migrants convergeant vers l'enclave espagnole de Ceuta sont impressionnantes. Une crise qui invite à relire avec précision ce que l'Église catholique enseigne réellement sur l'immigration

    Les images venues de Ceuta ont suscité une vive émotion en Espagne. Face à l’afflux de milliers de migrants, le président de la ville autonome, Juan Jesús Vivas, a demandé au gouvernement de Pedro Sánchez de déclarer une « urgence nationale », de mettre en place un commandement unique, de déployer l’armée et de fermer la frontière. Si Madrid a renforcé les effectifs militaires et policiers, il a refusé, à ce stade, de proclamer l’état d’urgence. Cette crise dépasse toutefois le seul débat politique : elle renvoie à une question fondamentale, celle de l’équilibre entre le devoir d’accueil et la responsabilité des États.

    Contrairement aux idées reçues, la doctrine de l’Église ne défend ni l’ouverture sans limites des frontières, ni le repli systématique. Elle affirme deux principes complémentaires.

    Le premier est le devoir d’accueillir celui qui fuit la guerre, les persécutions ou une misère telle qu’elle menace sa dignité. Le Catéchisme de l’Église catholique rappelle ainsi que « les nations mieux pourvues sont tenues d’accueillir autant que faire se peut l’étranger en quête de sécurité et des ressources vitales qu’il ne peut trouver dans son pays d’origine ».

    Mais le même paragraphe du Catéchisme, souvent oublié, ajoute aussitôt : « Les autorités politiques, en vue du bien commun dont elles ont la charge, peuvent subordonner l’exercice du droit d’immigrer à diverses conditions juridiques, notamment au respect des devoirs des immigrés à l’égard du pays d’adoption » (CEC, n° 2241). Autrement dit, l’Église reconnaît explicitement aux États le droit – et même la responsabilité – de réglementer les flux migratoires lorsque les circonstances l’exigent.

    Cet enseignement a été constamment rappelé par les papes. Dans son Message pour la Journée mondiale du migrant et du réfugié de 1996, saint Jean-Paul II soulignait qu’il appartient aux autorités publiques de « contrôler les flux migratoires en considération des exigences du bien commun ». Benoît XVI, dans Caritas in veritate (2009, n° 62), appelait lui aussi à une gestion des migrations qui conjugue le respect de la personne humaine et les responsabilités propres des États. Le pape François s’est inscrit dans cette même ligne. Lors de la conférence de presse donnée dans l’avion qui le ramenait de Singapour à Rome, le 13 septembre 2024, il rappelait que les gouvernements doivent accueillir les personnes selon leurs capacités d’intégration, tout en reconnaissant qu’un État « a le droit de défendre ses frontières ». Il précisait cependant que cette protection ne peut jamais conduire à nier la dignité des migrants ou à les traiter de manière inhumaine.

    Lire aussi : https://tribunechretienne.com/incendies-monseigneur-marc-stenger-un-eveque-emerite-bien-mal-inspire-en-sen-prenant-a-leglise/

    La crise de Ceuta illustre précisément cette tension. L’accueil de ceux qui fuient la guerre ou la misère demeure un impératif évangélique. Mais protéger les frontières, garantir la sécurité des citoyens et veiller à ce que l’accueil reste possible font également partie des responsabilités légitimes de l’autorité politique.

    Le pape Léon XIV s’inscrit dans cette continuité. Depuis le début de son pontificat, il n’a jamais remis en cause cet équilibre de la doctrine sociale de l’Église, qui conjugue l’accueil des personnes en détresse avec la responsabilité des États de réguler les migrations dans le respect de la dignité humaine. Loin des slogans et des oppositions idéologiques, l’Église invite ainsi à tenir ensemble ces deux exigences. La charité chrétienne ne supprime pas la prudence politique ; elle l’éclaire. Et le contrôle des frontières, lorsqu’il est exercé dans le respect de la dignité de toute personne humaine, n’est pas contraire à l’Évangile : il s’inscrit pleinement dans la doctrine sociale de l’Église.

    Communiqué du diocèse de Cadix et Ceuta

    « Face à la situation que connaît ces derniers jours la Ville autonome de Ceuta, le diocèse de Cadix et Ceuta souhaite faire la déclaration suivante :

    Tout d’abord, nous exprimons notre profonde préoccupation devant la gravité des événements et la vulnérabilité particulière de tant de personnes touchées par cette situation.

    En tant qu’Église diocésaine, nous réaffirmons notre entière disponibilité à collaborer avec les institutions civiles et les organismes compétents, en mettant à leur disposition les moyens humains et matériels dont nous disposons, afin de contribuer, dans le respect des compétences de chaque administration et en coordination avec elles, à répondre aux besoins qui pourraient se présenter.

    Par ailleurs, nous informons que les quêtes qui seront réalisées ce week-end dans les paroisses de Ceuta seront intégralement affectées à la Délégation diocésaine pour les migrations. Leur produit sera acheminé par l’intermédiaire du Centre d’accueil des personnes migrantes Saint-Antoine, à Ceuta, d’où seront prises en charge les urgences les plus immédiates, en coordination avec les services compétents.

    Nous remercions par avance les fidèles ainsi que toutes les personnes de bonne volonté pour leur générosité et invitons les communautés chrétiennes à intensifier leur prière pour ceux qui souffrent, pour les responsables chargés de gérer cette situation, ainsi que pour tous ceux qui œuvrent à construire des chemins de paix, de justice et d’espérance. »

  • L'encyclique Magnifica Humanitas ne fait-elle que traiter de l’intelligence artificielle ?

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    De John M. Grondelski sur The Catholic Thing :

    L'unité anthropologique de « Magnifica Humanitas »

    14 juillet 2026

    Magnifica humanitas, l’encyclique inaugurale du pape Léon XIV, est largement perçue par le grand public comme traitant de l’intelligence artificielle. L’opinion générale est que, à l’instar de son homonyme il y a 135 ans dans Rerum Novarum, le pape Prevost entend aborder les « choses nouvelles » du XXIe siècle.

    Pour citer Abraham Lincoln : « Il y a une part de vérité là-dedans… »  Mais pour reprendre sa citation : « … Je m’en réjouis, mais ce n’est pas ENTIÈREMENT vrai. » (italiques dans l’original)

    Certains vont même jusqu’à présenter Magnifica humanitas comme un abandon par le pape de la « théologie pelvienne » au profit de la « justice sociale ».

    Il y a bien moins de vérité là-dedans.

    Si le pape a cherché à aborder les « choses nouvelles », les bons intendants savent comment puiser dans le trésor de l’Église « des choses anciennes et nouvelles » (Matthieu 13, 52). Oui, nous devons aborder les « choses nouvelles ». Mais nous les abordons avec la sagesse d’autrefois.

    Ce qui est toutefois au cœur de *Magnifica humanitas*, c’est une vérité anthropologique plus fondamentale : la personne humaine est irremplaçable.  La personne humaine est insubstituable. Comme nous l’a rappelé Vatican II, la personne humaine est la seule créature sur terre que Dieu ait voulue pour elle-même (Gaudium et spes, 24).  

    Le défi que pose l’intelligence artificielle, sur le plan pratique, réside dans le risque de chômage qu’elle fait peser sur les humains en raison de la technologisation du travail, en particulier des tâches élémentaires souvent qualifiées de « débutantes ».  Cela menace tout particulièrement les populations vulnérables : les jeunes qui tentent de percer sur le marché du travail, les personnes inexpérimentées et celles qui n’ont pas reçu de formation. Si, il y a dix ans, une certaine suffisance conseillait aux mineurs de « apprendre à coder », la réponse orgueilleuse d’aujourd’hui pourrait être « perfectionnez vos compétences de barista ».

    L’emploi et le chômage ne sont pas seulement des phénomènes économiques, car le travail (comme l’a noté le pape Jean-Paul II il y a 45 ans dans *Laborem exercens*) n’est pas seulement un facteur de coût. L’emploi est essentiel à l’épanouissement humain (qui est une catégorie plus vaste et plus importante que la prospérité économique elle-même, bien que ces deux notions ne s’excluent pas mutuellement).  

    Les gens ont besoin de travailler. Une société qui prive les gens de travail – au nom d’une vision utopique ou pour maximiser les profits – est une société inhumaine. Et ne laissons pas certains s’en tirer en minimisant cette vérité, sous prétexte qu’ils refusent d’admettre que ce qu’ils souhaitent, c’est une société régie uniquement par l’économie. Comme le dit le vieil adage, ce sont des gens qui connaissent le prix de tout, mais la valeur de rien.

    L’IA pose également un défi théorique. Depuis Platon – et surtout depuis Descartes –, on est tenté de considérer l’être humain comme un esprit qui n’est qu’un simple habitant d’un corps. Le transhumanisme contemporain ne fait que radicaliser cette erreur en imaginant une conscience détachée de l’incarnation. 

    L’anthropologie chrétienne insiste au contraire sur le fait que la personne humaine est une unité incarnée dont la dignité ne peut être réduite à de l’information ou à des calculs. (Bien sûr, selon certains théologiens des premiers temps, c’est précisément cet état d’incarnation qui a provoqué la rébellion diabolique.) Le fait que certains « transhumanistes » aient en tête des visions d’esprits détachés de leurs corps suggère que la menace théorique persiste.

    Le problème fondamental n’est pas la technologie : c’est l’humanité.

    Oren Cass a saisi ce problème dans ses réflexions sur la question couramment posée lors d’événements sociaux : « Que faites-vous dans la vie ? »  Comme l’observe Cass, cette question sert généralement à cataloguer les gens : faire X vous vaut des mérites particuliers, faire Y est sans intérêt (sauf lorsque ceux qui jouissent de ces mérites particuliers ont besoin de livraisons de repas, de réparations de plomberie ou de travaux d’électricité).  

    Très peu de gens posent la question du point de vue de la valeur anthropologique chrétienne du travail, c’est-à-dire : en quoi ce que vous faites exprime-t-il qui vous êtes ?

    Une vérité cruciale de *Magnifica humanitas* est la centralité et le caractère irremplaçable de la personne humaine. L’homme n’est pas simplement un penseur qu’une machine peut remplacer.  L’homme n’est pas simplement un travailleur que le robot devrait remplacer. L’encyclique pose la question suivante : pensez-vous que la distinction qualitative d’une personne l’emporte sur sa substituabilité fonctionnelle potentielle d’un point de vue technico-économique ? Une personne est-elle plus qu’un simple rouage dans le grand dessein de quelqu’un ?

    Car il n’est pas un simple rouage dans le dessein de Dieu. Oui, Dieu l’a créé et lui a même confié une tâche à accomplir, non pas en guise de châtiment pour le péché, mais parce que cela était essentiel à sa nature et à son rôle en tant qu’image et ressemblance de Dieu.  La place de l’homme dans l’univers de Dieu est celle d’une personne libre et aimante, invitée à participer à l’amour libre et éternel avec trois Personnes aimantes.  Tel est le message du salut.  Cela diffère fondamentalement de la conception de l’homme comme simple « rouage » divin.

    Dans la mesure où Magnifica humanitas illustre comment l’IA pourrait mettre en péril cette vérité, elle met en lumière une perspective sur une question plus large à laquelle le pape répond d’un point de vue chrétien : qui est l’homme ?  Mais cette question n’est pas seulement soulevée par l’IA. Elle est en jeu dans la mentalité de la « pilule », qui se reflète dans les contraceptifs des années 1960 et, aujourd’hui, dans les abortifs que sont la mifépristone et le misoprostol. Cette position part du principe que les problèmes humains et les conséquences des choix humains peuvent être résolus par une sorte de « pilule ».  Elle trouve un écho dans les sous-cultures de la drogue et de l’alcool, qui imaginent que le bonheur humain peut, temporairement, être induit chimiquement.  

    Elle est impliquée dans ce que l’archevêque sud-africain Denis Hurley a un jour appelé « l’impératif technologique » et l’écrivain Walker Percy « la technophilie » – l’idée que si nous pouvons faire quelque chose, nous pouvons le faire, voire que nous devrions peut-être le faire. Et personne ne peut remettre le génie dans la bouteille une fois que quelqu’un a franchi le Rubicon technologique.  

    C’est cette mentalité qui considère que la fécondation d’ovules en éprouvette n’est qu’une autre façon de faire des bébés, un « processus », peut-être même meilleur en termes de « contrôle qualité » que la méthode traditionnelle. L’amour conjugal n’est-il qu’un « processus » parmi d’autres ?

    C’est pourquoi, n’en déplaise aux David Gibson de ce monde, Magnifica humanitas n’est pas un choix binaire – et encore moins une opposition – entre « théologie pelvienne » et « justice sociale ». La justice sociale commence dans l’utérus : comment un enfant y arrive-t-il et est-il protégé une fois qu’il y est ?  Oui, cet enfant devrait un jour avoir la possibilité de travailler. Mais ce droit présuppose la possibilité préalable de vivre. Dieu n’a pas créé l’homme à son image et à sa ressemblance uniquement pour qu’il travaille : il l’a créé avant tout pour qu’il soit.

  • Tony Abbott : « Parfois, les gouvernements doivent choisir la moins mauvaise option. »

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    Du substack d'Edward Pentin :

    Dans un entretien avec le Register, l'ancien Premier ministre australien défend des politiques d'immigration strictes, appelle à un témoignage catholique plus fort dans la vie publique et rend hommage au cardinal Pell.

    8 juillet

    Tony Abbott est l'un des hommes d'État conservateurs les plus connus d'Australie, ayant été Premier ministre du pays de 2013 à 2015.

    Catholique pratiquant, il est resté une voix influente dans les débats sur l'avenir de la civilisation occidentale, le rôle du christianisme dans la vie publique et les responsabilités morales des dirigeants élus. 

    Durant son mandat de Premier ministre, Abbott a attiré l'attention internationale par la réponse de son gouvernement à l'immigration clandestine par voie maritime et aux réseaux de trafic d'êtres humains ciblant l'Australie. Son gouvernement, qui a rouvert les centres de détention offshore, rétabli les visas de protection temporaire et mis en place une politique de refoulement des embarcations dans le cadre de l'« Opération Frontières souveraines », s'est avéré très efficace pour endiguer ces arrivées. Parallèlement, ces mesures ont suscité des critiques de la part d'évêques catholiques qui réclamaient une réponse plus humaine. 

    Dans cette interview accordée au Register le 23 juin en marge de la conférence de l' Alliance pour une citoyenneté responsable (ARC) à Londres, Abbott affirme que le trafic d'êtres humains est intrinsèquement exploiteur et extrêmement dangereux, ajoutant que les gouvernements responsables doivent parfois choisir « la moins mauvaise option » dans un monde imparfait afin de protéger la vie humaine et de défendre le bien commun. 

    L'auteur d'un nouveau livre, Australia: A History — From Convict Colony to Great Democracy (Australie : une histoire — de la colonie pénitentiaire à la grande démocratie) , Abbott évoque également la nécessité pour davantage de catholiques pratiquants de s'engager en politique, partage son opinion sur le « catholicisme culturel » dans la vie publique et rend hommage à son compatriote, feu le cardinal George Pell. 

    Monsieur Abbott, tout d'abord, le thème de cette conférence est « L'ère de la reconstruction », et des intervenants de renom du monde entier y ont analysé le déclin de la civilisation occidentale et les solutions possibles pour l'enrayer. Quel a été votre principal enseignement de cette conférence ? 

    Je pense que cette conférence est unique en ce sens que, contrairement à la plupart des conférences qui traitent généralement d'économie, de politique et/ou de géopolitique, elle explore en profondeur la culture et la civilisation. On dit souvent que la politique découle de la culture, et que la culture découle en fin de compte de la foi – une foi en laquelle les individus peuvent croire et qui les dépasse. C'est ce qui, à mon avis, fait de cette conférence un événement si particulier.

    Pensez-vous que l'Occident ait besoin d'une présence politique catholique plus affirmée ? La foi catholique est-elle sous-représentée dans l'espace public ?

    Oui, je pense assurément que nous avons besoin de plus de personnes de foi dans la vie publique. J'ai toujours un petit pincement au cœur quand j'entends des chrétiens affirmer que s'impliquer dans les complexités de la vie publique est en quelque sorte un manquement à la foi. Je crois que nous devons être présents dans le monde, même si nous ne devons pas en être totalement issus.

    Que diriez-vous aux hommes politiques catholiques, comme Andy Burnham par exemple , pressenti pour devenir le prochain Premier ministre britannique, qui sont de confession catholique mais n'adhèrent pas pleinement au magistère et ne fréquentent pas régulièrement la messe ? Les catholiques engagés dans la vie publique doivent-ils s'affirmer davantage et pratiquer leur foi comme l'Église le demande ?

    Je ne prétends pas être un catholique parfait, loin de là, mais je pense que nous sommes tous de meilleures personnes, surtout si nous sommes catholiques, si nous assistons plus régulièrement à la messe et si nous recevons les sacrements. 

    En matière d'immigration, nombreux sont ceux qui citent l'Australie comme exemple de lutte efficace contre l'immigration clandestine, les traversées dangereuses et le trafic d'êtres humains. Que diriez-vous aux Américains et aux Britanniques qui s'interrogent sur ce sujet et souhaitent une politique éthique et réellement efficace ?

    J'ai souvent constaté que les théologiens moralistes ne font généralement pas de bons hommes d'État, car dans ce monde imparfait, il faut parfois choisir la moindre mal. Le trafic d'êtres humains est un fléau : il est responsable d'une exploitation considérable et de nombreuses morts, et il est impératif de l'éradiquer. De même que, parfois, des mesures très difficiles et dramatiques sont nécessaires en temps de guerre, je pense qu'il faut parfois être prêt à agir de manière directe si l'on veut mettre fin à ce qui s'apparente, à l'heure actuelle, à une invasion pacifique de la Grande-Bretagne par des personnes traversant la Manche à bord de petites embarcations.

    Concrètement, quel type de réponse politique pensez-vous qui fonctionnerait en Grande-Bretagne et aux États-Unis ?

    La chose humanitaire à faire — la chose véritablement humanitaire — est de mettre fin au trafic d'êtres humains. Dans le cas de la Grande-Bretagne, cela permettrait d'éviter les noyades dans la Manche. Dans le cas des États-Unis, cela empêcherait l'entrée de nombreuses personnes qui ne seront d'aucune utilité pour l'Amérique, ainsi que d'autres qui cherchent simplement une vie meilleure. Mais en fin de compte, en tant que représentants du gouvernement, vous avez un devoir envers vos propres citoyens qui prime sur toute obligation d'offrir une vie meilleure à des étrangers qui n'ont aucun droit légitime sur vous. Les seules personnes qui ont un droit légitime sur un autre pays sont ses citoyens, ou celles qui ont démontré qu'elles peuvent apporter une contribution significative à ce pays — et non celles qui cherchent simplement à améliorer leur propre sort.

    À votre avis, pourquoi n'y a-t-il pas eu, notamment en Grande-Bretagne, beaucoup de politiques efficaces pour remédier à ce problème ?

    Manque de leadership. 

    Quelqu'un a dit que si des soldats russes arrivaient armés, le gouvernement trouverait rapidement un moyen de les arrêter. Alors, est-ce simplement une question de volonté politique ?

    Je pense que certains se sentent contraints par un mélange de culpabilité propre aux pays riches, d'une compassion excessive, voire mal placée, de marxisme culturel, ou encore d'un respect déplacé pour des institutions comme la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH). L'idée que la Grande-Bretagne – berceau de nombreux droits humains – doive se montrer soumise à la CEDH me paraît tout simplement absurde.

    Enfin, un mot sur le cardinal George Pell. Comme vous le savez, il attribuait souvent le déclin de la société à l'abandon des valeurs chrétiennes traditionnelles et des vérités morales, ainsi qu'à la montée du relativisme moral. Qu'aimeriez-vous dire à son sujet ? 

    Je pense que le cardinal Pell était un saint des temps modernes. Il fut, en un sens, un martyr contemporain, puisqu'il a subi une forme de crucifixion vivante. Plus on chérira sa mémoire, plus on célébrera son exemple et plus on honorera sa vie, mieux ce sera pour nous tous. 

  • Mettre à jour le Compendium de la doctrine sociale de l'Eglise avec les encycliques de François ?

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    De Stefano Fontana sur la NBQ :

    L'impossible mise à jour du Compendium avec les encycliques de François

    2 juillet 2026

    Dans un essai récent, Marco Invernizzi a exprimé l'espoir que le Compendium de la doctrine sociale de l'Église soit mis à jour avec les enseignements sociaux de Benoît XVI et de François : « Le Compendium de la doctrine sociale de l'Église date de 2004. Il rassemble tous les enseignements sociaux et les présente par thèmes. Il devrait certainement être mis à jour avec les dernières encycliques sociales des pontificats de Benoît XVI ( Caritas in veritate , 2009) et de François ( Laudato si' , 2015 et Fratelli tutti , 2020), et il est étrange que cela n'ait pas encore été fait après plus de vingt ans » [M. Invernizzi, « La doctrine sociale de l'Église entre révolution et contre-révolution », dans O. Sanguinetti, La doctrine sociale de l'Église aujourd'hui – une lecture « forte », Ares, Milan, 2026, p. 53-54].

    Cet espoir, cependant, est difficile, voire impossible, à réaliser . À cet égard, deux observations s'imposent. La première nous rappelle que Jean-Paul II avait demandé la rédaction d'un Compendium de la doctrine sociale de l'Église , qu'il qualifiait même de « catéchisme », en vue du Grand Jubilé de l'an 2000. Son désir et son projet étaient de léguer le précieux héritage de sa doctrine sociale à l'Église du troisième millénaire. Derrière cette démarche se cachait donc une profonde conviction de l'importance de la doctrine sociale de l'Église, de la nécessité de la synthétiser en un corpus doctrinal unitaire et de veiller à ce qu'elle puisse continuer à porter ses fruits au fil du temps, même à travers les millénaires. Le Compendium était le fruit de cette conviction, qui, toutefois, s'est estompée par la suite. Non pas tant chez Benoît XVI, qui, à sa manière, y est resté fidèle, mais chez François.

    Nous en arrivons donc à la seconde observation . Rien n'était plus éloigné de la vision de François que l'idée d'un Compendium de la doctrine sociale de l'Église . Ses deux encycliques considérées comme sociales sont en réalité très en décalage avec l'enseignement social antérieur et pourraient difficilement y être intégrées par une mise à jour du Compendium . Oscar Sanguinetti lui-même, aux pages 235 et 236 de l'ouvrage susmentionné, qui contient l'essai d'Invernizzi, formule diverses critiques à l'égard de Laudato si' : pour avoir défendu des « opinions scientifiques qui, en réalité, restent souvent à vérifier », pour avoir avancé des « hypothèses de responsabilité plutôt audacieuses et conspirationnistes », pour avoir proposé des thérapies « dont la faisabilité n'est pas évaluée, et pour lesquelles il est impossible de distinguer ceux qui les appliquent correctement… de ceux qui, au contraire, spéculent à leur sujet », pour sa bienveillance « envers des acteurs de l'action sociale… pour la plupart doctrinalement ambigus, voire explicitement hostiles à la doctrine sociale de l'Église traditionnelle et au christianisme en tant que tel ». Sanguinetti est intervenu avec des pincettes, car d'autres éléments de cette encyclique pouvaient être critiqués, tels que les concepts d'« écologie intégrale » et de « conversion écologique ». Sanguinetti ne mentionne même pas Fratelli Tutti .

    La raison plus profonde de la difficulté à mettre à jour le Compendium pour le pontificat de François est encore plus vaste que les imperfections de ces deux encycliques. On peut citer un exemple parmi tant d'autres. La doctrine sociale de l'Église fait partie de la théologie morale, et le Compendium le réaffirme clairement. Or, François s'est efforcé de transformer la théologie morale catholique, tant avec Amoris laetitia qu'avec la transformation de l'Institut Jean-Paul II et la nouvelle synodalité.

  • La conversion de JD Vance

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    De Maximilien Lutz sur le Tagespost :

    La conversion de JD Vance

    Dans « Communion », le vice-président américain relate sa conversion au catholicisme. Ce livre est aussi un manifeste politique. Que révèle-t-il sur Vance, sa vision du monde et ses ambitions politiques ? Et quel lien peut-on établir entre un verre à vin brisé et le destin ?

    22 juin 2026

    Août 2018 : JD Vance se sentait de plus en plus attiré par la foi catholique, mais les doutes des années précédentes ne l’avaient pas encore totalement dissipé. Les graves affaires d’abus sexuels qui avaient secoué l’Église américaine cette année-là l’avaient particulièrement marqué. Puis, lors d’un voyage en Europe avec sa femme Usha et leur jeune fils, il vécut une sorte de révélation spirituelle : dans une cathédrale vide en Bourgogne, il fut saisi par un profond sentiment d’appartenance et d’espoir : « Cette église, dans un pays étranger, où ma famille et moi étions les seuls visiteurs, me semblait m’appartenir. Je lui devais quelque chose, tout comme elle me devait quelque chose. » Peu importaient les gros titres négatifs et le déclin du christianisme dans de nombreux endroits : « Si le Titanic coule, je préfère être à bord que de monter dans un canot de sauvetage. » Suite à cette expérience, il décida de se faire baptiser pour la première fois.

    JD Vance : Communion. Retrouver le chemin de la foi.

    Vance relate cet épisode dans son nouveau livre, « Communion : Retrouver la foi ». Cet ouvrage très attendu du vice-président américain, actuellement disponible uniquement en anglais, fait d'une pierre deux coups : autobiographie à thématique religieuse, il raconte la conversion du numéro deux des États-Unis. Parallèlement, « Communion » est aussi un manifeste politique. Ce livre apporte de nouvelles pièces au puzzle de cet homme politique qui pourrait bientôt viser des fonctions plus importantes. Car Vance est considéré comme un successeur potentiel de Donald Trump.

    La conversion politique et la conversion religieuse sont inextricablement liées.

    Le livre de Vance arrive à point nommé à plusieurs égards : depuis un an, un Américain, Léon XIV, occupe le trône pontifical et jouit d’une popularité bien supérieure dans son pays que son prédécesseur, François. Par ailleurs, l’intérêt pour la foi catholique s’accroît aux États-Unis : les jeunes adultes, notamment, se font baptiser – même si cette tendance n’a pas encore enrayé le déclin général du nombre de fidèles. En outre, les critiques à l’égard de l’administration Trump se sont récemment intensifiées au sein des milieux chrétiens conservateurs américains. Le livre de Vance s’inscrit donc dans cet intérêt grandissant pour le catholicisme, mais peut aussi être interprété comme un message adressé à l’électorat traditionnel, qui n’est plus entièrement satisfait : « Voyez, nous pensons toujours de la même manière. »

    Lorsque JD Vance a accédé à la notoriété publique, il ne partageait pas encore les idées du camp MAGA alors naissant. Dans son autobiographie à succès de 2016, « Hillbilly Elegy », une étude concise de la classe ouvrière marginalisée de la Rust Belt américaine, Vance se présentait comme un critique conservateur de Trump. Depuis, Vance, aujourd'hui âgé de 41 ans, a opéré une conversion politique. Depuis son élection victorieuse au Sénat dans l'Ohio en 2022, il est considéré comme une figure importante du camp Trump. Ce changement politique a fait couler beaucoup d'encre ces dernières années. Ses détracteurs l'accusent d'opportunisme. Le vice-président américain aborde ouvertement ce sujet dans « Communion » : pour ses critiques, cette conversion politique n'était qu'une « manœuvre cynique » pour accéder au pouvoir. « Je doute de jamais pouvoir les faire changer d'avis. »

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  • Pour l'Occident et pour la démocratie : le malentendu concernant la « guerre juste »

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    De Riccardo Cascioli sur la NBQ :

    Pour l'Occident et pour la démocratie : le malentendu concernant la « guerre juste »

    Le pacifisme radical se manifeste de façon paradoxale chez certains catholiques qui justifient les guerres de gouvernements « amis ». L’erreur consiste à confondre les visions géopolitiques du monde avec la doctrine sociale de l’Église, qui peut certes avoir du mérite, mais n’a pas pour but de rétablir l’ordre voulu par Dieu. Il y a également une incompréhension des concepts d’Occident et de démocratie.
    20/06/2026

    Dans l'article précédent, nous avons critiqué le pacifisme radical qui s'est répandu dans de nombreux milieux de l'Église, allant jusqu'à nier ce que le Catéchisme lui-même définit comme une « guerre juste », comprise comme une légitime défense. Mais parmi les catholiques, on observe aussi le radicalisme inverse : certains étendent les quatre conditions de la légitime défense énoncées par le Catéchisme jusqu'à justifier toute guerre, en la dissimulant sous des intentions louables.

    La principale erreur consiste à confondre l'Évangile ou la doctrine sociale de l'Église avec des idéologies ou des visions géopolitiques du monde. Celles-ci sont légitimes, respectables et peuvent, à certains égards, coïncider avec une vision catholique, mais elles sont essentiellement motivées par des préoccupations autres que le rétablissement de l'ordre naturel voulu par Dieu.

    Un exemple classique en est la justification invoquée au nom de la défense d'un Occident prétendument chrétien. Une discussion distincte serait nécessaire pour clarifier ce qu'est l'Occident – ​​ce que La Bussola a déjà fait  ici et ici – mais il suffit de comprendre qu'aujourd'hui, les classes politiques et culturelles dominantes en Europe et aux États-Unis s'opposent à ce que devrait véritablement être l'Occident, à savoir « une civilisation dans laquelle le christianisme a synthétisé et purifié la philosophie grecque et le droit romain », comme nous l'avons déjà écrit. Cela conduit non seulement à la promotion d'intérêts et de valeurs antichrétiens en général et anticatholiques en particulier, mais aussi à la tentative d'exclure l'Église de la sphère publique, favorisant paradoxalement des cultures et des religions qui visent la destruction de l'Occident en tant que tel. La Bussola dispose de nombreux articles documentant cette tendance.

    Cela ne signifie pas que nous devions applaudir – comme le font malheureusement nombre de catholiques – les régimes violents et criminels qui entrent régulièrement en conflit avec l'Europe et les États-Unis. Mais nous devons reconnaître, en toute lucidité, que les enjeux de la politique internationale de nos pays ont très peu à voir avec la doctrine sociale de l'Église. Pour donner un exemple concret : nous avons vivement critiqué l'intervention militaire américaine et israélienne contre l'Iran, mais cela ne signifie pas que nous devions nous réjouir du renforcement du régime sanguinaire des ayatollahs que cette guerre a engendré.

    Une autre justification douteuse de l'intervention militaire est celle d'une prétendue guerre mondiale entre démocraties et dictatures, qui peut être interprétée comme la base de conflits majeurs en cours, de l'Ukraine au Moyen-Orient, en passant par les tensions dans la région Asie-Pacifique.

    Là encore, il nous faut d’abord comprendre le concept de démocratie qui, même chez les catholiques, est souvent idéalisé sans que l’on s’interroge sur les fondements sur lesquels il est censé reposer. Or, saint Jean-Paul II, dans son encyclique Centesimus Annus (1991), avait déjà mis en garde contre la dérive vers laquelle nos sociétés se dirigent, celle du renoncement à la vérité : « S’il n’y a pas de vérité ultime pour guider et orienter l’action politique, alors les idées et les convictions peuvent facilement être instrumentalisées à des fins de pouvoir. Une démocratie sans valeurs se transforme aisément en totalitarisme ouvert ou insidieux, comme l’histoire le démontre » (n° 46).

    Mais même en admettant une distinction politique entre démocraties et dictatures (ou régimes autoritaires), distinction qui existe bel et bien, il est clair que l'idée d'une guerre mondiale « démocraties contre dictatures » ne résiste pas à l'épreuve des faits : pour être précis, les alliés des États-Unis dans la guerre contre l'Iran sont des régimes dictatoriaux au Moyen-Orient ; de plus, la Turquie, membre de l'OTAN, est un régime autoritaire qui n'a rien à envier à la Russie tant décriée de Poutine. Sans parler du soutien, ou du moins de la tolérance, dont bénéficient les régimes despotiques qui servent les intérêts occidentaux.

    Très souvent, l'argument de la libération des peuples de régimes violents sert à justifier une intervention armée , frôlant presque l'ingérence humanitaire évoquée dans l'article précédent. En réalité, il faut reconnaître que l'oppression subie par les peuples est cyniquement exploitée pour servir des intérêts qui n'ont que peu à voir avec la liberté. Le cas du Venezuela, « libéré » par Maduro, est exemplaire : le simple fait que le régime ait accepté d'être « domestiqué » a suffi à assurer sa survie. De même, les soulèvements populaires en Iran ont été salués et encouragés car ils étaient perçus comme un moyen d'éliminer un régime indésirable pour les intérêts israélo-américains, et non l'inverse.

    L’exhortation de Jésus à ses disciples reste toujours d’actualité : « Vous savez que ceux qui sont considérés comme les chefs des nations les dominent, et que leurs grands exercent leur autorité sur elles. Il n’en sera pas ainsi parmi vous » (Marc 10, 42-43). Cela signifie qu’en matière de relations internationales, les intérêts nationaux et les rapports de force ne prévalent pas toujours, mais que les véritables intérêts en jeu doivent être pris en compte si l’on souhaite contribuer, par ses décisions et ses actions politiques, au rétablissement de l’ordre voulu par Dieu.
    Il ne faut jamais oublier que les guerres ne surgissent pas soudainement, mais sont l’aboutissement de longs processus qui, à un certain moment, mènent à un conflit armé. Par exemple, il est clair que la guerre en Ukraine n’a pas commencé brutalement avec l’invasion russe du 24 février 2022, ni avec le soulèvement de Maïdan en 2014. De toute façon, même les gouvernements occidentaux auraient eu largement le temps de tenter de concilier les intérêts divergents.

    C’est pourquoi, plutôt que de discuter d’une « guerre juste », il serait plus important de discuter de la manière d’empêcher que les conflits entre nations ou au sein de celles-ci ne dégénèrent en tragédie de guerre.

    Nous en revenons donc aux critères établis par le Catéchisme pour juger de la légitime défense comme « juste », à commencer par le fait qu'il est une condition préalable nécessaire d'épuiser tous les moyens politiques et diplomatiques pour éviter la guerre.

    Une menace lointaine à la sécurité nationale ne saurait justifier une attaque préventive telle que celle menée contre l'Iran le 28 février. De même, l'expansion supposée de l'OTAN et l'ingérence en Ukraine n'ont pas justifié l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Le Compendium de doctrine sociale explique : « Quant à une action militaire préventive, lancée sans preuve manifeste d'une agression imminente, elle ne peut manquer de soulever de sérieuses questions morales et juridiques » (n° 501).

    Même la catastrophe de Gaza et du sud du Liban ne peut être justifiée par la menace qui pèse sur la sécurité d’Israël, car il existe un critère de proportionnalité à respecter, ainsi que celui du droit humanitaire (sans même tenir compte des évaluations sur l’existence de « chances de succès fondées »).

    Bien sûr, les critères de légitime défense ne sont pas infaillibles ; beaucoup dépend du discernement des autorités, qui doivent savoir les appliquer au mieux dans des circonstances souvent complexes. Surtout, ne les instrumentalisez pas à votre avantage.

  • Cardinal Sarah vs Benoist de Sinety : quand deux visions de l'Eglise s'affrontent

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    De Mathilde de Virene sur Tribune Chrétienne :

    Le cardinal Robert Sarah et le père Benoist de Sinety : le choc de deux visions de l’Église

    Cardinal Sarah ( @tribunechretienne)- Père de Sinety ( Wiki)
    Cardinal Sarah ( @tribunechretienne)- Père de Sinety ( Wiki)
    Alors que le pape Léon XIV a lui-même rappelé le 23 avril 2026 qu'"un État a le droit d'imposer des règles à ses frontières", le père Benoist de Sinety continue de défendre une vision de l'accueil migratoire que beaucoup jugent déconnectée des réalités politiques et culturelles

    Entre défense de l’identité chrétienne et accueil sans limite, entre enracinement civilisationnel et ouverture universelle, deux conceptions de la mission de l’Église s’affrontent aujourd’hui. Une fracture qui traverse désormais une partie du catholicisme français et occidental. Le débat ne porte plus seulement sur l’immigration ou l’identité nationale. Il touche désormais à la compréhension même de l’Évangile et à la mission de l’Église dans le monde contemporain. À travers les prises de position du cardinal Robert Sarah et du père Benoist de Sinety, ce sont deux visions profondément différentes du christianisme qui apparaissent.

    Dans son récent ouvrage La cause du Christ : l’Évangile contre « l’identité chrétienne », le père Benoist de Sinety dénonce ce qu’il considère comme une instrumentalisation politique du christianisme. Il s’inquiète d’un catholicisme qui ferait de la défense de l’identité, de la civilisation ou des frontières une priorité. Selon lui, les migrants sont devenus les « boucs émissaires » des sociétés occidentales et la peur constitue l’un des principaux moteurs des débats actuels.

    Le cardinal Robert Sarah développe une analyse radicalement différente. Depuis plusieurs années, le prélat guinéen met en garde contre une Europe qui renonce à ses racines chrétiennes. Il compare régulièrement le continent à « un arbre qui a perdu ses racines et qui meurt ». Pour lui, la crise migratoire ne peut être abordée uniquement sous l’angle de l’émotion ou de la générosité immédiate. L’une de ses déclarations les plus marquantes demeure celle dans laquelle il qualifie l’immigration de masse de « triple trahison » et même de « nouveau type d’esclavage ». Selon le cardinal, les premières victimes sont souvent les peuples africains eux-mêmes, privés de leurs forces vives, tandis que les passeurs et les réseaux criminels prospèrent sur la détresse humaine : « Le meilleur accueil que l’on puisse faire aux migrants, c’est de développer leur pays pour qu’ils restent chez eux », a-t-il notamment affirmé.

    Au-delà de la question migratoire, le désaccord touche également la notion d’identité chrétienne. Le père Benoist de Sinety voit dans cette expression un risque de fermeture et d’exclusion. À l’inverse, le cardinal Sarah estime qu’une civilisation qui renonce à son héritage spirituel finit inévitablement par disparaître. Il rappelle que l’accueil n’a de sens que si celui qui accueille sait encore qui il est. Cette opposition révèle deux lectures différentes de la charité chrétienne. Pour le père Benoist de Sinety, celle-ci se traduit avant tout par l’accueil concret et immédiat de celui qui frappe à la porte. Pour le cardinal Sarah, la charité ne peut être réduite à une simple assistance matérielle. Il rappelle régulièrement que l’Église n’est pas une organisation humanitaire parmi d’autres et que sa première mission demeure l’annonce du Christ et le salut des âmes.

    Aux yeux de nombreux catholiques, le risque est celui d’un christianisme réduit à un message social, où la défense des migrants, porteurs eux aussi de leur identité et de leur religion,finirait par occulter les questions de vérité, de conversion et de transmission de la foi. Ils voient dans certaines prises de position contemporaines une forme de naïveté face aux défis civilisationnels que connaît l’Europe. À l’inverse, les partisans de la ligne défendue par le père Benoist de Sinety estiment que l’Évangile exige un accueil généreux. « Jésus n’a pas besoin d’être défendu », affirme le prêtre, qui voit dans l’usage de l’identité chrétienne une déformation du message universel porté par le Christ. » Ce débat dépasse largement la France. Il traverse aujourd’hui l’ensemble du monde catholique. Derrière les discussions sur l’immigration ou l’identité se joue en réalité une question fondamentale : comment annoncer le Christ dans une civilisation qui doute de ses racines et de son avenir ? Sur ce point, le cardinal Robert Sarah demeure l’une des voix les plus fortes et les plus écoutées du catholicisme contemporain.

  • L'admirable discours du Pape au Parlement espagnol

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    Discours de Léon XIV au Congrès des députés, Madrid (Photo de groupe via AP via LaPresse)

    (Lettre du Figaro) Léon XIV a déclaré que la « dignité » de la personne « doit guider tout ordre juridique positif », lequel « ne peut être subordonné à des consensus sociaux changeants ni aux aléas des majorités du moment ». Concrètement, il a défendu le secret de confession comme oasis d’humanité, la famille traditionnelle comme havre de paix essentiel, redit un « non » définitif à l’euthanasie, plaidé pour la liberté éducative et d’enseignement, pour la réciprocité nécessaire dans les migrations et la nécessité de la paix.

    « Ce n’est pas une rupture avec le pontificat argentin, encore moins une restauration conservatrice, mais c’est un retour clair et net aux fondamentaux classiques de l’Église catholique » analyse Jean-Marie Guénois. Les parlementaires ont tous applaudi debout et chaleureusement son propos pendant huit minutes !

    RENCONTRE AVEC LES MEMBRES DU PARLEMENT ESPAGNOL

    DISCOURS DU SAINT-PÈRE

    Congrès des députés (Madrid)
    Lundi 8 juin 2026

    Monsieur le Président du Gouvernement,

    Madame la Présidente du Congrès des Députés,
    Monsieur le Président du Sénat,
    Monsieur le Président de la Cour Constitutionnelle,
    Madame la Présidente de la Cour suprême et du Conseil Général du Pouvoir Judiciaire,
    Mesdames et Messieurs les Députés et Sénateurs,
    Mesdames et Messieurs,

    je remercie Madame la Présidente pour ses aimables paroles, ainsi que pour l’invitation que le Siège Apostolique a reçue à l’occasion de mon voyage dans ce pays, et pour l’honneur qui m’est fait aujourd’hui d’être accueilli dans ce Palais historique du Congrès des Députés, lieu éminent de la vie institutionnelle, juridique et démocratique du Royaume d’Espagne. Je me présente devant vous tous en tant qu’évêque de Rome et pasteur de l’Église catholique, conscient que la mission confiée au Successeur de l’apôtre Pierre, en tant que principe et fondement de l’unité des évêques et des fidèles (cf. Lumen gentium, 23), place le Saint-Siège, d’une manière particulière, en dialogue avec les peuples et les États.

    Ma présence parmi vous se veut un geste de proximité envers l’Espagne, dans le cadre de notre coopération mutuelle, et un message inspiré par le service de la personne humaine. L’Église « chemine avec l’humanité », partage ses espoirs et ses blessures, écoute les interrogations de chaque époque et se laisse interpeller « par tout ce qui concerne l’existence des hommes et des femmes d’aujourd’hui ». C’est pourquoi, lorsqu’elle intervient dans la vie publique, elle le fait en respectant la mission propre des institutions et la responsabilité légitime de ceux qui ont reçu le mandat de légiférer. Elle reconnaît « l’autonomie des réalités terrestres » et « la distinction entre communauté ecclésiale et communauté politique » ; et, précisément à partir de cette conscience, elle apporte une réflexion née du désir de servir le bien commun et de rappeler ce qui rend véritablement humaine la vie en société (cf. Magnifica humanitas, nn. 18-19).

    Dans cet hémicycle, la vie en société prend une forme juridique. Ici, les divergences sont écoutées, mises en ordre et, lorsque cela est possible, se transforment en décision commune. C’est pourquoi, au-delà de la légitime diversité des positions, toute tâche législative finit par se confronter à une question décisive : quelle conception de la personne humaine inspire les lois et quel type de société ces lois construisent-elles ?

    Face à cette question, l’Espagne possède une mémoire particulièrement riche. Son identité géographique et politique s’est tissée au fil d’une histoire où la foi et la raison, l’art et le droit, la tradition et la pensée ont su se rencontrer de manière féconde. Dans ses cathédrales et ses universités, dans sa littérature immortelle, dans ses institutions juridiques et dans l’esprit même de son peuple, demeure vivant un héritage qui a façonné une manière de vivre la liberté, de pratiquer la justice et d’ordonner la vie commune.

    Depuis les pages universelles du Don Quichotte, où Cervantes proclamait que « la liberté […] est l’un des dons les plus précieux que le ciel ait fait aux hommes » (Don Quichotte de la Manche, II, 58), jusqu’à la profondeur spirituelle de sainte Thérèse d’Ávila, et de la grande tradition juridique espagnole à l’inquiétude métaphysique d’Unamuno, qui rappelait que l’homme « ne se résigne pas à mourir tout à fait » (Du sentiment tragique de la vie, I), l’Espagne a su considérer l’être humain comme bien plus qu’un simple rouage de l’ordre social, économique ou politique : elle l’a reconnu comme une créature ouverte à la vérité, dotée de liberté et animée par une soif d’éternité qu’aucune réalité temporelle ne parvient à éteindre ; en un mot, comme quelqu’un dont la dignité précède toute utilité et au service duquel l’action législative est soumise.

    Pour cette raison, lorsque l’on évoque aujourd’hui la personne humaine, ce souvenir nous conduit naturellement à Salamanque et à la pensée qui y a mûri. La présence symbolique dans cette salle des rois Isabelle et Ferdinand renvoie à ce moment où l’Espagne s’est trouvée confrontée à des responsabilités historiques d’une portée universelle ; quelques années plus tard, Salamanque allait assumer, avec une lucidité singulière, la réflexion morale et juridique qu’exigeait ce contexte. Dans cette université, il y a cinq cents ans, alors que s’ouvraient de nouveaux mondes et d’immenses possibilités dans les relations entre les peuples, certains maîtres ont compris que la raison ne pouvait être invoquée pour légitimer tout ce que la force ou l’intérêt présentaient comme opportun. Ils ont ainsi introduit dans la réflexion historique la question de la valeur irréductible de tout être humain et des limites morales du pouvoir. Il faut reconnaître que la société et l’Église elle-même n’ont pas toujours été à la hauteur des intuitions qui trouvaient un écho dans leur propre tradition chrétienne.

    Cependant, cette interrogation a ouvert un horizon intellectuel et moral qui a dépassé son propre contexte historique. L’intuition du totus orbis, d’une communauté humaine plus vaste que n’importe quel pouvoir particulier, permettait d’affirmer l’existence de liens juridiques et moraux entre les peuples. Depuis l’Espagne, la réflexion de l’École de Salamanque — et en particulier celle de frère Francisco de Vitoria, ainsi que d’autres dominicains et jésuites — a contribué à forger une conscience juridique et morale capable de rappeler que l’autorité s’accompagne toujours d’une responsabilité et que tout être humain doit être reconnu comme sujet de droits et de devoirs. Cette aspiration continue de résonner aujourd’hui encore : que la dignité, la justice et le bien commun soient la mesure des relations sociales, tant au niveau national qu’international.

    C’est là l’un des grands héritages de l’Espagne : avoir su unir l’action historique à la lucidité de la raison morale. Cette contribution, née sur les rives du Tormes, a transcendé les salles de classe et les bibliothèques, pour s’inscrire dans une conscience plus large, partagée par la communauté internationale qui continue de se demander comment construire la paix sur la reconnaissance de la personne et non sur l’imposition de la force. Cet héritage vit également au sein de ces Cortes, chaque fois que le législateur se demande comment faire en sorte que le possible soit juste, que le légal soit véritablement humain et que la volonté de la majorité préserve les biens qui appartiennent à tous et respecte ce qu’aucune majorité ne peut légitimement enfreindre.

    La question de Salamanque continue d’accompagner la tâche de ceux qui servent la vie publique. Aujourd’hui, les nouveaux mondes qui s’ouvrent à nous ne se dessinent plus sur les cartes : ils se déploient dans la technique, l’économie, la biomédecine et l’univers numérique, où le pouvoir humain touche des domaines de plus en plus sensibles de la vie personnelle et sociale.

    Le progrès offre des possibilités admirables, et nous le voyons aujourd’hui de manière singulière dans le développement de l’intelligence artificielle et des nouvelles technologies. Comme je l’ai rappelé dans ma récente Encyclique, la technologie en soi n’est pas neutre car elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la réglementent et l’utilisent (cf. Magnifica humanitas, n. 9) ; c’est pourquoi, face aux transformations de notre temps, notre discernement doit se concentrer sur la place qu’occupe la personne humaine dans nos décisions, et sur la manière dont se posent aujourd’hui, sous un jour nouveau, la dignité du travail, la solidarité, la politique sociale et le bien commun.

    Ce discernement part d’un postulat fondamental : toute société véritablement juste se fonde sur la reconnaissance de la dignité inviolable de la personne humaine. Cette dignité précède toute concession de l’État et ne peut être subordonnée à des consensus sociaux changeants ni aux aléas des majorités du moment (cf. Benoît XVI, Discours devant le Parlement fédéral allemand, 22 septembre 2011). Elle appartient à tout être humain du simple fait qu’il existe, et c’est pourquoi elle doit guider tout ordre juridique positif. La foi chrétienne la proclame à partir de la Révélation ; la raison humaine peut la reconnaître comme une exigence inscrite dans la vérité de l’homme (cf. ibid.). Lorsque cette conviction reste vivante, le droit devient une protection pour tous et une garantie face à l’imposition d’intérêts et d’agendas particuliers.

    Sur cette base, il m’appartient aujourd’hui de prononcer une parole sereine et ferme devant ceux qui ont la grave responsabilité d’organiser juridiquement la vie en société. Cette vie en société peut être menacée par la culture du rejet, comme l’a si souvent mis en garde le Pape François (cf. Discours à l’Assemblée plénière de l’Académie Pontificale pour la Vie, 27 septembre 2021). En ce sens, si la vie cesse d’être reconnue comme une valeur fondamentale, quel avenir nos sociétés peuvent-elles avoir ? Peut-on qualifier de pleinement juste une communauté qui laisse dans l’ombre l’enfant à naître, la personne âgée, le malade, celui qui souffre en silence ou celui qui dépend entièrement des soins d’autrui ? La défense de la vie humaine n’est ni une question partielle ni un intérêt confessionnel : c’est un objectif de civilisation. Toute vie humaine doit être reconnue et protégée depuis sa conception jusqu’à son déclin naturel, dans toutes les circonstances de son existence. Lorsque cette certitude s’estompe, les plus vulnérables sont les premières victimes et la loi perd son sens le plus profond : servir et protéger chaque personne. C’est pourquoi la grandeur morale d’une nation se manifeste avant tout dans sa capacité à accompagner, protéger et aimer les vies qui traversent la plus grande fragilité.

    Le bien commun est, d'une certaine manière, “la forme sociale de la dignité humaine” (cf. Magnifica humanitas, n. 59). Il ne consiste pas en une simple somme d'intérêts particuliers, mais en « l'ensemble des conditions de la vie sociale qui permettent aux associations et à chacun de leurs membres d'atteindre plus pleinement et plus facilement leur propre perfection » (Gaudium et spes, n. 26). Lorsque le bien commun cesse d’être un horizon partagé, l’action publique risque de se fragmenter en intérêts partiels, incapables de préserver ce qui appartient à tous.

    Dans ce contexte, la famille revêt une importance particulière, en tant que première réalité humaine et fondement naturel de la communauté. C’est au sein du foyer que se côtoient les générations et que se transmet une mémoire vivante qui assure la continuité intérieure de la société. Là où la famille est soutenue, la stabilité spirituelle et sociale des nations s’en trouve également renforcée. La famille sera toujours la première école d’humanité où l’on apprend, avant tout autre lieu, la grammaire élémentaire de la vie en communauté : accueillir la vie, prendre soin de l’autre, pardonner, servir et appartenir.

    Les organismes éducatifs occupent eux aussi une place déterminante dans cette tâche. C’est là que les nouvelles générations peuvent apprendre à rechercher et à aimer la vérité, à s’interroger sur le sens de la vie et la dignité de chaque personne. C’est pourquoi de nombreux parents, désireux que leurs enfants apprennent à nouer des relations, à penser de manière critique et à acquérir des valeurs solides, placent en eux de grands espoirs, les considérant comme de précieux alliés dans l’éducation de leurs enfants. Cette collaboration doit toujours respecter le “droit premier et inaliénable” des parents de “choisir le type d’éducation et de formation que reçoivent leurs enfants, en cohérence avec leurs propres convictions morales, culturelles et religieuses” (cf. Magnifica humanitas, n. 143 ; cf. Pacte international relatif aux droits civils et politiques, art. 18. 4).

    L’affirmation de la dignité humaine ne peut rester abstraite alors que tant de personnes sont contraintes de tout quitter pour rechercher la paix, la sécurité et un avenir. Le drame tragique de la migration interpelle aujourd’hui la conscience des nations et les fondements éthiques de l’ordre international. De nombreux hommes, femmes et enfants sont contraints, par des circonstances souvent dramatiques, de quitter leurs communautés et de laisser derrière eux leurs proches, leur histoire et leurs liens. Cette réalité dépasse toute lecture purement démographique ou économique : elle constitue une question éminemment morale et juridique. Là où une personne est victime de discrimination en raison de son origine nationale, ethnique, religieuse ou linguistique, ou de sa condition économique ou sociale, le principe universel de l’égale dignité de tous les êtres humains est gravement bafoué.

    La situation des migrants et des réfugiés exige une réponse qui se concentre sur les personnes, s’attaque aux causes qui les obligent à partir et aille au-delà de la simple gestion des flux. Il en découle une double exigence de justice sociale : offrir des voies sûres et légales, un accueil respectueux et de réelles possibilités d’intégration ; et promouvoir, en même temps, le droit de rester sur sa propre terre, en œuvrant pour que personne ne soit contraint de quitter son foyer par manque de paix, de sécurité ou de conditions de vie dignes, en raison des inégalités économiques et des effets de la crise climatique (cf. Magnifica humanitas, n. 81).

    Ces dernières années, les itinéraires de plus en plus dangereux ont mis en évidence le coût extrêmement élevé de cette réalité si souvent occultée ou ignorée. De nombreuses personnes restent aux mains de trafiquants et de passeurs qui profitent de leur désespoir. Il est nécessaire de renforcer la prévention, le sauvetage et l’aide aux victimes, notamment dans le cadre d’une coopération régionale et multilatérale.

    Aucune nation ne peut relever seule un défi de cette ampleur. C’est pourquoi une réponse coordonnée, solidaire et efficace est indispensable, capable de garantir la protection, l’accueil et de réelles opportunités d’intégration à ceux qui émigrent. Lorsque la réponse institutionnelle est proche, juste et coordonnée, les frontières cessent d’être des lieux d’abandon et peuvent devenir des espaces de protection responsable de la dignité humaine.

    Mesdames et Messieurs,

    le monde traverse une profonde crise spirituelle et culturelle, qui se manifeste par de multiples formes de violence, de polarisation et de méfiance réciproque. Dans ce contexte, la paix apparaît comme une aspiration politique et, plus encore, comme une véritable exigence morale. Elle exige un discours public respectueux de ceux qui pensent différemment, des institutions au service de la rencontre, une mémoire historique en quête de vérité et de réconciliation, ainsi qu’une vie sociale capable de soutenir l’amitié civique et le respect mutuel au milieu des divergences.

    Sur le plan international, la paix exige du courage diplomatique, un sens des responsabilités éthiques et une vision d’avenir fondée sur le respect de l’identité de chaque peuple et sur l’obligation pour les États de régler leurs différends par les voies pacifiques qu’offre le droit international. Toute guerre constitue, en fin de compte, une douloureuse défaite de la capacité à négocier, mais aussi de cette conscience commune de l’humanité qui reconnaît les liens de justice entre les nations. Les armes peuvent imposer un silence temporaire, mais elles ne pourront jamais construire une paix authentique et durable.

    C’est pourquoi il est préoccupant de voir, en divers endroits du monde, et aussi en Europe, le réarmement se présenter à nouveau comme une réponse presque inévitable face à la fragilité du contexte international. La véritable sécurité, en revanche, naît de la justice, du dialogue patient, du respect du droit international et d’une politique capable de faire passer la vie des peuples avant les intérêts qui tirent profit de la guerre. Le développement des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle dans le domaine militaire exige également une vigilance éthique rigoureuse, afin que les décisions concernant la vie et la mort ne soient jamais confiées à des automatismes ni soustraites à la responsabilité morale de la personne humaine (cf. Discours à l’Université « La Sapienza », 14 mai 2026).

    La communauté internationale est appelée à redécouvrir la valeur indispensable du dialogue comme voie patiente vers des accords justes et durables, fondés sur le respect des traités, sur la transparence de l’action diplomatique et sur la volonté sincère de faire passer la paix avant le recours à la force. C’est de là que naissent la confiance et l’espoir.

    Comme le rappelle la devise de l’Union Europeenne, In varietate concordia, la véritable unité n’uniformise pas, mais crée une cohésion dans la diversité, faisant des cultures, des sensibilités et des traditions une occasion d’enrichissement mutuel.

    Il est également urgent de construire une culture de la réciprocité au sein même des sociétés. La pluralité politique ne devrait pas dégénérer en une disqualification permanente de l’adversaire. Dans une coexistence mûre, même le conflit peut devenir un chemin vers la paix, lorsque les différences sont atténuées par l’écoute et orientées vers la reconnaissance des besoins, des aspirations et des capacités de chacun.

    Mais la paix n’est pas seulement une réalité politique ou institutionnelle. Elle naît aussi dans la conscience, là où la rancœur, l’indifférence et la haine cèdent la place à la réconciliation. C’est pourquoi elle s’instaure et se protège aussi à travers le langage. Les mots peuvent ouvrir des chemins ou les fermer ; ils peuvent éclairer la réalité ou la déformer jusqu’à rendre la rencontre impossible. Ceux qui exercent une responsabilité publique ont donc une obligation particulière de veiller sur la parole afin de « désarmer le langage » (Message pour le Carême 2026, 13 février 2026). La fermeté n’exige pas le mépris ; la divergence n’entraîne pas l’humiliation.

    De ce respect de l’autre découle également le devoir de préserver l’espace où mûrissent ses convictions, sa conscience et sa relation avec Dieu. L’attention portée à cette sphère intérieure permet de mieux comprendre une question décisive pour toute société véritablement démocratique : la liberté de pensée, de conscience et de religion, droit fondamental qui protège la sphère la plus intime des personnes. La liberté sur laquelle se fonde l’État contemporain, si elle est authentique, reconnaît la dimension religieuse de l’être humain, la respecte et la protège juridiquement ; elle évite que quiconque doive renoncer à contribuer à la société dans laquelle il vit en raison de sa foi.

    Sans confondre le plan juridique avec le plan moral, il convient également de rappeler que la liberté a besoin d’une pleine compréhension d’elle-même. Être libre ne signifie pas seulement être exempt de contraintes ou disposer de nombreuses possibilités de choix ; cela signifie pouvoir reconnaître le bien et y adhérer de manière responsable. C’est pourquoi toute société véritablement libre exige également une juste délimitation du pouvoir public, afin que la liberté des personnes, des communautés et des associations ne soit pas indûment restreinte (cf. Dignitatis humanae, n. 1). Dans cette perspective, l’autonomie légitime de l’ordre temporel ne doit jamais être interprétée comme une hostilité envers le phénomène religieux. La foi ne prétend pas s’imposer par des privilèges ou des contraintes ; cependant, elle ne peut pas non plus être reléguée au silence comme si elle était sans importance pour la vie publique.

    Dans ce contexte, le secret sacramentel de la confession revêt une importance particulière pour l’Église catholique. Il s’inscrit dans le cadre plus large de la liberté religieuse qui garantit aux communautés croyantes un espace propre de vie, d’organisation et de discipline interne (cf. Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, Acte final d’Helsinki, 1er août 1975, Principe VII). Le protéger juridiquement, comme c’est le cas de manière analogue dans certaines professions, signifie préserver un espace sacré de liberté intérieure, où le croyant peut ouvrir son âme à Dieu sans craindre de pressions extérieures, comme le reconnaissent également les normes internationales (cf. Cour pénale internationale, Règlement de procédure et de preuve, règle 73. 3).

    Mesdames et Messieurs,

    permettez-moi de m’attarder un instant sur certaines images qui ornent cette Assemblée. Dans cette Salle des Séances, la lumière naturelle pénètre par la verrière qui surplombe la salle. Cette lumière venue d’en haut peut nous rappeler que la politique doit elle aussi reconnaître une dimension qui la précède et la dépasse.

    De même, les peintures qui évoquent, en haut du mur principal, la réception de l’Évangile et du Décalogue, rappellent quelque chose d’essentiel. Sans confondre l’ordre politique avec l’ordre religieux, ces signes invitent à reconnaître que la liberté moderne a également été préparée par une longue éducation de la conscience, profondément marquée par la tradition chrétienne. Dans cette école intérieure, les peuples ont appris que le droit doit servir le bien, que la justice impose des limites à la force, que le pouvoir a besoin de légitimité, que les pauvres font pleinement partie de la communauté, que l’étranger doit être accueilli conformément à sa dignité et que la vie humaine ne peut jamais être traitée comme une marchandise.

    Une loi n’atteint pas sa véritable grandeur par le simple fait d’avoir été formellement approuvée ; elle l’atteint lorsque, en plus d’être valide dans sa forme, elle peut se présenter devant la dignité de la personne et sortir de cet examen sans honte.

    Je vous invite donc à lever les yeux : non pas pour vous éloigner de la réalité, mais pour vous rappeler que toute décision des autorités publiques touche des personnes en chair et en os, en particulier celles qui ont le moins de force pour se faire entendre. Car la hauteur de vue consiste précisément à regarder avec plus de profondeur ce qui est en jeu dans chaque décision publique. C’est pourquoi, outre les réponses techniques et les réformes juridiques, un renouveau moral s’impose également.

    L’Espagne a beaucoup à offrir sur cette voie. Elle possède une langue qui unit les continents ; une tradition culturelle, juridique et spirituelle qui a su mettre en dialogue la foi et la raison, le droit et la conscience, l’unité et la pluralité. Cette expérience historique rappelle également la valeur de la concorde et de l’effort patient pour construire une coexistence pacifique et juste.

    Que cette noble nation ne perde jamais la mémoire de ses racines ni l’audace de regarder vers l’avenir. Que l’Espagne continue d’être une terre de rencontre, de culture, de solidarité et d’espoir. Et que sa vie publique sache toujours allier la fermeté des convictions à la noblesse du dialogue et à la grandeur du service.

    Que Dieu accorde la paix à toutes les nations de la terre, la concorde aux familles et la sérénité aux consciences. Et que, sur le Royaume d’Espagne, marqué par l’empreinte apostolique de saint Jacques et par la présence maternelle de la Virgen del Pilar, descendent des jours de prospérité, de justice et de paix durable. Merci beaucoup.

  • Léon XIV : que nous apprend sa première encyclique ?

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    D'Andrea Gagliarducci sur Monday Vatican :

    Léon XIV : que nous apprend sa première encyclique ?

    1er juin 2026

    L'encyclique de Léon XIV, Magnifica Humanitas, porte un titre en latin, mais n'existe pas encore en version latine.

    Cette encyclique a été la dernière à parvenir au Bureau des lettres latines ; la version originale devrait être en anglais et en italien, de sorte que l’editio typica sera probablement en latin, mais il s’agira d’un latin traduit a posteriori.

    Selon InfoVaticana, le premier portail à avoir relevé cette particularité ou du moins à lui avoir accordé de l’importance, l’absence d’une édition latine témoigne de l’abandon du latin par l’Église, et donc d’une perte d’identité.

    Symboliquement, en effet, le fait que le document ait été publié dans les langues vernaculaires avant même qu’une édition latine ne soit prête revêt une importance particulière.

    Ce détail en dit long sur la transition que traverse actuellement l’Église, mais il en dit très peu sur la perte d’identité de l’Église catholique.

    En effet, le latin a été réaffirmé comme langue officielle de l’Église dans les derniers règlements généraux de la Curie romaine publiés en novembre 2025. En effet, les éditions originales des dernières encycliques, les éditions dites de référence, sont depuis longtemps en latin, mais elles sont rédigées dans des langues courantes.

    L’encyclique « Laudato Si’ » du pape François avait une version initiale en espagnol. D’autres encycliques ont été rédigées en italien. « Magnifica Humanitas » est probablement basée sur l’anglais, car elle a été rédigée par le bureau dirigé par le cardinal canadien Michael Czerny, qui s’est d’ailleurs exprimé en anglais lors de la conférence de presse de présentation, et parce qu’elle a été remise au pape, qui est américain et maîtrise évidemment mieux sa langue maternelle que toute autre.

    En bref, l’édition originale n’est plus l’édition latine depuis un certain temps.

    La question est toutefois de savoir pourquoi l’édition latine n’a pas encore été rédigée et publiée. La raison est simple : le Bureau des lettres latines a été le dernier à recevoir le texte complet de l’encyclique.

    Comme tous les documents papaux, l’encyclique était strictement confidentielle jusqu’à sa publication.

    C’est pourquoi le Dicastère pour le développement humain intégral a recueilli les avis de divers experts et les a compilés dans un long texte résumant tous les thèmes de la doctrine sociale. Dans certains cas, le dicastère a confié des sections de la traduction à des collaborateurs de confiance, mais jamais l’intégralité du texte.

    En bref, on craignait une éventuelle fuite, ce qui a conduit les rédacteurs à garder le document pratiquement sous clé, empêchant quiconque d’en avoir une vue d’ensemble. De plus, le document n’a pas impliqué tous les ministères concernés, mais seulement quelques experts sélectionnés par les rédacteurs.

    « Magnifica Humanitas » est un document rédigé par des experts, mais il ne s’agit pas d’un document collégial de la Curie romaine.

    Le manque de coordination est manifeste dans plusieurs détails. Par exemple, on note l’absence totale de toute référence à l’Appel de Rome pour l’éthique de l’IA, ainsi qu’au concept d’algorithmique, développé dans le cadre de cette même initiative. Il s’agissait d’une initiative de l’Académie pontificale pour la vie qui avait réuni des entreprises du secteur des technologies de pointe afin de promouvoir le développement éthique de l’intelligence artificielle. Le projet a ensuite été soutenu par d’autres organisations religieuses, devenant ainsi une initiative interconfessionnelle.

    Mais ce n’est pas tout.

    Un document aussi volumineux manque également de références à d’autres textes cruciaux, et même à des discours récents de diplomates du Vatican sur la question de l’intelligence artificielle et de sa gouvernance. Par exemple, il n’y a aucune référence à l’idée d’une autorité mondiale sur l’intelligence artificielle chargée de superviser son développement et ses implications éthiques, telle que proposée par l’archevêque Paul Richard Gallagher dans un discours prononcé devant les Nations unies en septembre 2023.

    L’encyclique a certes rassemblé les avis de plusieurs experts, mais elle a pratiquement rompu tout lien avec toutes les autres initiatives du Vatican entreprises avant elle.

    Il y a l’encyclique, il y a le Dicastère pour la promotion du développement humain intégral (qui devrait diriger la nouvelle commission interministérielle sur l’IA mise en place par Léon XIV), et il y a un avenir qui ne concerne plus les relations déjà établies avec les géants de la tech, mais avec d’autres entreprises comme Anthropic, qui, entre autres, est appréciée pour son refus de céder sa technologie à des fins militaires.

    Ces lacunes révèlent une Curie romaine dont les départements restent cloisonnés, sans coordination et (paradoxalement) sans histoire.

    La mémoire du travail accompli au sein de la Curie semble avoir été effacée, remplacée par de nouvelles formulations. Il est vrai que l’encyclique contient une section substantielle résumant les encycliques précédentes sur la doctrine sociale. Mais celle-ci est purement didactique et ne parvient pas à mettre véritablement en lumière les conséquences concrètes de ce travail sur la doctrine sociale.

    En effet, le document Antiqua et Nova des Dicastères pour la Doctrine de la Foi et pour la Culture et l’Éducation, consacré précisément au thème de l’intelligence artificielle, n’apparaît pour la première fois qu’à la note 123.

    Que nous apprend cette situation ?

    D'une part, cela signifie que la Curie héritée de Léon XIV est toujours profondément divisée.

    Il existe des acteurs indépendants qui sont impatients de mettre à profit leur liberté pour interpréter les documents et les déclarations à leur guise, rompant ainsi avec le passé. Il y a des départements qui vivent encore selon les préjugés de l’époque du pape François et qui sont donc exclus des discussions. Il y a aussi une Secrétairerie d’État qui semble être un spectateur intéressé et vaguement impliqué. Le moment symbolique qui a illustré cette situation a été lorsque le cardinal Parolin, secrétaire d’État du Vatican, a été appelé à animer la présentation de l’encyclique elle-même, en présence du pape.

    Toutes les opinions sont arrivées de manière décousue et ont ensuite été intégrées dans un long texte qui englobe une multitude de sujets. C’est une encyclique particulièrement longue, trois fois plus longue que Caritas in Veritate de Benoît XVI, et elle n’apporte pas beaucoup d’innovations, même si elle risque parfois de succomber à un excès de rhétorique.

    Dans cette situation, le latin – que plus personne parmi les initiés ne parle – est devenu le dernier des soucis de quiconque.

    En bref, l’institution et sa langue sont devenues le dernier des problèmes, car les ministères eux-mêmes sont davantage engagés dans ce bras de fer sur les responsabilités que dans la défense de la structure telle qu’elle est.

    Ce n’est pas un plan, même si cela y ressemble.

    La perte d’institutionnalité et la gestion du pouvoir fondée sur la confidentialité nous font perdre de vue le fait que chacun travaille pour un monde plus vaste, avec son propre langage et son propre protocole.

    Ces derniers temps, ces banalités ont été négligées. Ce sont là des faits banals de la vie au Vatican, mais le public les a perdus de vue depuis un certain temps déjà.

    Il suffit de rappeler que l’annonce du décès du pape François a été faite dans un message YouTube par trois cardinaux et un archevêque, parmi lesquels ne figurait ni le doyen du Collège des cardinaux ni le vicaire du pape pour le diocèse de Rome (qui sont censés délivrer le message), et parmi lesquels personne ne portait la barrette rouge à la place de la soutane.

    Le latin viendra, et ce sera l’editio typica.

    Magnifica Humanitas a toutefois montré que le pape aura fort à faire pour amener l’ensemble de la Curie à travailler ensemble, pour surmonter les personnalismes, pour créer un mécanisme pacifique où chacun pourra échanger des informations et tirer profit du travail des autres.

  • Magnifica humanitas, mille lectures et un problème de langage

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    De Stefano Fontana sur la NBQ :

    Magnifica humanitas, mille lectures et un problème de langage

    Les divergences d'opinions concernant l'encyclique de Léon XIV s'expliquent aussi par la complexité des documents ecclésiastiques : trop généraux, trop techniques (et donc susceptibles d'être contestés), et leur signification n'est pas toujours univoque. Le problème n'est pas nouveau, mais il s'est accentué sous le pontificat de François.

    1/6/2026

    L'encyclique Magnifica Humanitas de Léon XIV a suscité des réactions mitigées. Prenons quelques exemples. Mgr Joseph Strickland en a donné une interprétation très négative. Le commentateur Larry Chapp, dans Catholic World Report, l'a qualifiée de « coup de poing, incisive et prophétique ». La position de The Catholic Thing était modérée. Leonardo Boff, sur Religion Digital, l'a saluée pour son « style argumentatif nouveau et contemporain ». On a déploré un humanisme excessif, mais aussi le retour au thème du Christ. Certains ont critiqué des points précis, comme la révision de la doctrine catholique sur la guerre juste proposée par Gerald Murray et Michael Haynes. Dans La Bussola, Tommaso Scandroglio a applaudi le retour de la métaphysique dans le traitement de la dignité de la personne ; Roberto De Mattei, en revanche, a déploré l'absence d'une perspective métaphysique sur la personne, et le blog traditionaliste OnePeterFive a même soutenu que le retour de l'encyclique à une structure thomiste était une bonne chose.

    Pour comprendre les causes de ces divergences d'appréciation, il peut être utile d'examiner la question du langage. L'encyclique commence par évoquer la Tour de Babel, mais il faut reconnaître qu'une certaine Babel linguistique existe aussi au sein même de l'Église. Le problème n'est certes pas nouveau ; nous le traînons depuis au moins soixante ans. Les causes sont multiples, et il est évident que même le langage de Léon XIV en est affecté d'une manière ou d'une autre. La question du langage a fait son entrée officielle dans l'Église avec Vatican II. Le recours à un langage existentiel, expérientiel et narratif plutôt qu'à un langage métaphysique et définitionnel découle de la profonde influence de la philosophie existentialiste sur la théologie catholique. Cette dernière a également accueilli sans réserve le « tournant linguistique » de la philosophie moderne, attribuable avant tout à Wittgenstein et Heidegger. Avec le pontificat de François, nous avons assisté à une vaste renaissance de cette révolution du langage, qui passe de la nature à l'histoire, compte tenu du nouvel objectif du magistère : susciter le doute, déconstruire les rigidités, remettre en question les certitudes, alimenter les interrogations et éviter d'apporter des réponses toutes faites.

    Le sujet du langage est donc vaste, mais nous pouvons limiter la discussion à un bref examen de Magnifica humanitas, en nous demandant s'il y a là des expressions qui ont pu alimenter la diversité des opinions.
    Il faut d'abord garder à l'esprit que certaines expressions dissimulent aujourd'hui des contenus très différents. Jean-Paul II et Léon XIV considèrent tous deux que la doctrine sociale de l'Église s'inscrit dans le cadre de la « théologie morale », même si l'un la qualifie de « corpus doctrinal » et l'autre de « discernement communautaire ». Or, la théologie morale a évolué depuis Veritatis Splendor jusqu'à la nôtre, si bien que le sens de cette appellation n'est plus clair : à quelle théologie morale fait-on référence ? Celle de l'« ancien » Institut Jean-Paul II ou celle du « nouveau » ? Quelle place occupe désormais le « discernement », au sens nouveau, dans la définition que Léon XIV donne de la doctrine sociale de l'Église ? Dans quelle mesure l'expression « discernement communautaire » est-elle affectée par cette évolution ? Le mot « nature » ​​et l'adjectif « naturel » ont-ils le sens qu'ils leur prêtaient, à saint Thomas ou à Heidegger ?

    Un second aspect concerne le langage du pape François, qui continue d'influencer celui de Léon XIV. Il s'agit souvent d'expressions cryptiques qui demeurent ambiguës et peuvent donner lieu à des interprétations très diverses. Au paragraphe 25, on lit que la vérité est « un don à partager, non une possession à s'approprier ». Le message est ambigu. Affirmer que la vérité est pour tous est vrai, car c'est précisément ce qui unit, mais que l'Église ne puisse se l'approprier, au sens de la défendre et de l'enseigner, semble erroné. Différentes attitudes peuvent être déduites de cette phrase, laissant croire que le partage crée la vérité plutôt que le contraire. Cela irait à l'encontre de l'apologétique.

    Il est également intéressant de noter que Rerum Novarum représentait moins du tiers de la longueur de la nouvelle encyclique, et ce sans compter les 224 notes de bas de page… Cette longueur soulève deux autres problèmes liés au langage. Le premier concerne l'exposé assez détaillé d'aspects techniques, en l'occurrence l'intelligence artificielle. Rerum Novarum , pour poursuivre la comparaison, avait évoqué les unions sans en expliquer le fonctionnement, ne considérant pas cela comme la tâche du Pape. François, au contraire, avait consacré une grande partie de Laudato Si' à illustrer différents aspects de la question environnementale, s'appuyant principalement sur la presse alors dominante, même si cela ne relevait pas de la mission du pape. Il en résulta des textes très longs, à la fois plus fragiles et sujets à controverse. De fait, même Magnifica Humanitas fit l'objet de critiques techniques de la part de spécialistes de l'intelligence artificielle.

    Le second problème linguistique est lié à l'ampleur excessive du propos. Il s'agit du quatrième chapitre de l'encyclique de Léon XIV. On y trouve des références à une multitude de problèmes sociaux : la crise du multilatéralisme, les nouveaux impérialismes, la guerre et la guerre asymétrique, la course aux armements, les déséquilibres économiques, la logique de la force, la recherche scientifique, le dialogue et la culture de la négociation, la violence et le terrorisme, la cyberguerre, les organisations internationales, les migrants, les réfugiés et les minorités, la sauvegarde de la création, le dialogue interreligieux, les écoles et l'éducation… et ainsi de suite. Ce sont là des analyses spécifiques et à court terme, trop dépendantes d'études de cas empiriques. Il est difficile, dans ces analyses détaillées, de se conformer au langage magistériel et théologique sans tomber dans le vague, le réductionnisme, voire les platitudes.

    Magnifica humanitas ne se résume pas à ce que nous avons mis en lumière ici, mais ces aspects sont bien présents. Il faut espérer que Léon XIV s'affranchira du langage créé par d'autres, comme cela est déjà évident dans certaines de ses interventions, car remettre de l'ordre dans l'Église implique aussi cela.

  • Magnifica humanitas : une magnifique encyclique, mais aussi incohérente sur la guerre et la paix

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    De Sandro Magister sur Settimo Cielo (en français sur diakonos.be) :

    Magnifique encyclique, mais aussi incohérente sur la guerre et la paix

    “Désarmée et désarmante”: voilà comment devrait également être l’intelligence artificielle selon le pape Léon. Dans son encyclique “Magnifica humanitas”, il consacre tout un chapitre, le cinquième et dernier, à s’opposer à la “culture de la puissance” qui normalise la guerre, élevée au rang de “prolongement naturel de la politique” alors que les développements technologiques sont désormais en mesure d’imposer même “dépassement de la théorie de la ‘guerre juste’ trop souvent invoquée pour justifier n’importe quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict”.

    Dans les 240 pages que compte ce document, on retrouve de nombreuses invectives contre les guerres et les armes mais à peine quelques lignes – aux paragraphes 192 et 197 – consacrées à reconnaître que “l’usage de la force armée ne doit intervenir en dernier recours, en cas de légitime défense”, mais qu’on ne pourrait cependant plus qualifier de “juste”.

    Pour appuyer cette thèse, dans une note de bas de page, la n°182, le pape Léon renvoie à l’encyclique “Fratelli tutti” du pape François, qui a en effet été le premier à déclarer dans un document pontifical qu’il était “très difficile aujourd’hui de défendre les critères rationnels, mûris en d’autres temps, pour parler d’une possible ‘guerre juste’”.

    Mais dans la même note, le pape Léon renvoie également au Catéchisme de l’Église catholique, d’une valeur magistérielle bien supérieure, qui réaffirme en revanche au n°2309 le bien-fondé de “la doctrine dite de la ‘guerre juste’” et qui énumère “les strictes conditions d’une légitime défense par la force militaire” et qui résume comme suit, au n°2308, l’enseignement de l’Église, avec les mots de la constitution “Gaudium et spes” du Concile Vatican II : Aussi longtemps cependant "que le risque de guerre subsistera, qu’il n’y aura pas d’autorité internationale compétente et disposant de forces suffisantes, on ne saurait dénier aux gouvernements, une fois épuisées toutes les possibilités de règlement pacifique, le droit de légitime défense”.  Un droit – précise le Catéchisme au n°2265 – qui “peut être un devoir grave, pour qui est responsable de la vie d’autrui”, étant donné que “la défense du bien commun exige que l’on mette l’injuste agresseur hors d’état de nuire” incluant “le droit de recourir même aux armes”.

    Selon le Catéchisme, les “conditions strictes” susceptibles de justifier une guerre défensive sont au nombre de quatre et doivent être rencontrées cumulativement :

    1. “Que le dommage infligé par l’agresseur à la nation ou à la communauté des nations soit durable, grave et certain.”
    2. “Que tous les autres moyens d’y mettre fin se soient révélés impraticables ou inefficaces.”
    3. “Que soient réunies les conditions sérieuses de succès.”
    4. “Que l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer. La puissance des moyens modernes de destruction pèse très lourdement dans l’appréciation de cette condition.”

    Si c’est bien ce que nous disent les documents magistériels de l’Église, il faut donc reconnaître que, sur la question de la “guerre juste” et de la légitime défense, l’encyclique “Magnifica humanitas” pose plus de problèmes qu’elle n’en résout.

    Premièrement par la contradiction entre la “légitimité” reconnue à une guerre de défense armée s’inscrivant dans le cadre des conditions fixées par le Catéchisme et la négation de la qualification de “juste” à une telle guerre.

    Deuxièmement par la disproportion flagrante entre la quantité d’invectives contre toutes les guerres et les armes, non seulement dans “Magnifica humanitas” mais aussi dans de nombreuses autres interventions orales et écrites du pontificat actuel, et les très rares et dérisoires références à la légitimité de la guerre défensive, pourtant reconnue.

    Et troisièmement, par le contraste entre le soutien de fait apporté par le pape Léon à l’héroïque guerre de défense menée par l’Ukraine contre l’agresseur russe et les nombreux discours dans lesquels ce même pape condamne toutes les guerres et les armes, apparemment sans exception.

    Toutes ces contradictions sont mises en lumière avec une rare finesse documentaire par Luca Diotallevi, professeur de sociologie à l’Université de Rome III et aux Facultés théologiques de l’Italie septentrionale dans une longue intervention que l’on retrouvera dans le dernier numéro de la prestigieuse revue “Il Regno”, proposée en lecture intégrale y compris pour les non-abonnés.

    L’analyse du professeur Diotallevi montre combien ces contradictions ont marqué les dernières décennies de la vie de l’Église à tous les niveaux, jusqu’au sommet de la hiérarchie, tout en passant sous silence le pontificat de François – sur lequel un jugement semble “prématuré” – et plus encore sur celui de Léon.

    On retrouve en effet dans l’Église un certain pacifisme qui non seulement tait ce que le Catéchisme dit noir sur blanc mais aussi ce que Paul VI avait déclaré aux Nations Unies le 4 octobre 1965 outre son cri très souvent cité “jamais plus la guerre, jamais plus la guerre!”, d’ailleurs repris tel quel dans l’encyclique “Magnifica humanitas”, c’est-à-dire que “Tant que l'homme restera l'être faible, changeant, et même méchant qu'il se montre souvent, les armes défensives seront, hélas!, nécessaires.”

    Personne ne semble davantage se rappeler l’appel de Jean-Paul II en 1992 devant les Nations Unies et l’Europe à “désarmer l’agresseur” dans les Balkans en guerre : “La conscience de l'humanité, désormais soutenue par les dispositions du droit international humanitaire, demande que soit rendue obligatoire l'ingérence humanitaire dans les situations qui compromettent gravement la survie de peuples et de groupes ethniques entiers : c'est là un devoir pour les nations et la communauté internationale.”

    On oublie aussi l’affirmation nette de Joseph Ratzinger le 4 juin 2004 à l’occasion de la commémoration du débarquement de Normandie, qui a sonné le début de la fin de la domination nazie et de la victoire du monde libre : “S’il y a eu jamais, dans l’histoire, un bellum justum, c’est bien ici, dans l’engagement des Alliés, car l’intervention servait finalement aussi au bien de ceux contre le pays desquels a été menée la guerre.”

    Sur le terrain des faits, il n’y a aucun doute que le pape Léon – à la différence de son prédécesseur François qui en était venu à demander à l’Ukraine de hisser “le drapeau blanc” – considère comme “juste” la défense armée déployée par la nation ukrainienne contre l’agression russe. On se souvient du jugement tranché qu’il a posé sur ce conflit avant d’être élu pape. Et on peut se douter que ce jugement tient toujours aujourd’hui, si l’on prend la peine de décrypter ses faits et gestes.

    On peut prendre pour exemple ce qu’il a déclaré à l’occasion du quatrième anniversaire de l’agression russe, à l’Angélus du 22 février 2026 : “Quatre ans se sont écoulés depuis le début de la guerre contre l’Ukraine. Mon cœur se tourne encore vers la situation dramatique qui est sous les yeux de tous : combien de victimes, combien de vies et de familles brisées, combien de destructions, combien de souffrances indicibles ! J’invite tout le monde à se joindre à la prière pour le peuple ukrainien meurtri.”

    Ou encore ce que le pape Léon a déclaré lors de l’audience générale de mercredi dernier après l’aggravation des attaques russes contre la population civile : “Je suis avec une profonde préoccupation l’évolution du conflit en Ukraine, qui connaît ces jours-ci une intensification dramatique. Je tiens à exprimer ma proximité envers toutes les victimes des récentes attaques, particulièrement lorsque celles-ci touchent des populations civiles. Là où s’abattent les missiles et les drones, ce sont les espérances qui s’effondrent, les foyers et les lieux de prière qui sont réduits en cendres, et des vies innocentes qui sont brisées.”

    Mais si on ne peut remettre en question la solidarité du pape Léon avec le peuple ukrainien qui combat pour défendre sa liberté et sa vie, il semble incohérent que de tels soutiens soient assortis de condamnations aussi fréquentes que généralisées sur les dépenses militaires, comme si ces dernières étaient toutes et toujours peccamineuses.

    L’encyclique “Magnifica humanitas” est truffée de telles condamnations. Mais elles se trouvent résumées dans le discours que le pape Léon a prononcé le 14 mai dernier à l’occasion de sa visite à l’Université “La Sapienza” de Rome : “Au cours de l’année écoulée, l’augmentation des dépenses militaires dans le monde, et en particulier en Europe, a été considérable : on ne peut appeler ‘défense’ un réarmement qui accroît les tensions et l’insécurité, appauvrit les investissements dans l’éducation et la santé, dément la confiance dans la diplomatie, enrichit des élites qui se moquent du bien commun. Il faut également être attentif au développement et à l’application des intelligences artificielles dans les domaines militaire et civil, afin qu’elles ne déresponsabilisent pas les choix humains et n’aggravent pas la tragédie des conflits. Ce qui se passe en Ukraine, à Gaza et dans les territoires palestiniens, au Liban et en Iran illustre l’évolution inhumaine de la relation entre la guerre et les nouvelles technologies, dans une spirale d’anéantissement. Que l’étude, la recherche et les investissements aillent dans la direction opposée : qu’ils soient un ‘oui’ radical à la vie ! Oui à la vie innocente, oui à la vie des jeunes, oui à la vie des peuples qui invoquent la paix et la justice !”.

    On peut être d’accord avec plusieurs aspects de cette déclaration du pape, mais certains passages se heurtent à la réalité. Comment par exemple condamner la défense nécessaire dont l’Europe doit se doter – d’autant plus dans un contexte de désengagement croissant de l’allié américain – pour garantir sa propre sécurité contre des agressions futures et, de fait, contre celles qui s’exercent déjà depuis des années sur son flanc oriental, en Ukraine ?

    On ne peut condamner a priori les innovations technologiques mises en œuvre par cette même Ukraine pour produire les systèmes de défense et d’attaque de drones de nouvelle génération les plus avancés au monde, en mesure de bloquer l’avancée russe.

    Ces incohérences dans la prédication du pape Léon recueillent l’adhésion ininterrompue, qu’elle soit sincère ou calculée, d’une grande partie de l’opinion publique et des classes dirigeantes, à l’enseigne d’une invocation consensuelle à la paix.

    Mais si l’on aspire véritablement à une paix juste, à une pax opus iustitiae, on ne peut pas davantage faire comme si elles n’existaient pas.
     — — —

    Sandro Magister est le vaticaniste émérite de l'hebdomadaire L'Espresso.
    Tous les articles de son blog Settimo Cielo sont disponibles sur diakonos.be en langue française.
    Ainsi que l'index complet de tous les articles français de www.chiesa, son blog précédent.

  • « Le premier droit humain est le droit à la vie » : dans Magnifica Hunanitas, Léon XIV réaffirme avec force le refus de l’avortement et de l’euthanasie

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    De Tommaso Scandroglio sur la NBQ :

    Non à l'avortement et à l'euthanasie, Léon XIV renoue avec la métaphysique

    Dans sa première encyclique, le pape Prévost a réaffirmé la condamnation par l'Église de l'avortement provoqué et de l'euthanasie, soulignant la dignité naturelle de la personne, fondée sur l'unité du corps et de l'âme. Cela représente un retour à une morale ancrée dans l'ontologie et, par conséquent, dans la métaphysique.

    27/05/2026

    Léon XIV signe Magnifica Humanitas (Vatican Media/LaPresse)

    L’avortement, l’euthanasie et la gestation pour autrui sont également abordés dans l’encyclique Magnifica Humanitas du pape Léon XIV . Le pontife expose sa réflexion sur ces questions à partir du postulat suivant : « Il est important de veiller à ce que cette prise de conscience croissante de la dignité humaine ne soit pas obscurcie par la pression de nouvelles idéologies ou de certains intérêts très puissants dans le monde actuel. Parmi ces idéologies, j’estime particulièrement insidieuse celle qui suggère que chaque personne doit mériter ou justifier sa propre valeur, au point d’attribuer une plus grande valeur à ceux qui sont plus efficaces et plus performants. Dans une telle perspective, la personne finit par être réduite à un moyen d’obtenir des résultats, à une ressource à utiliser et à exploiter, et n’est plus reconnue comme une fin en soi, inaliénable. Or, la valeur de la personne ne dépend pas de ce qu’elle accomplit ou produit, et il existe des droits inhérents à chacun du simple fait d’être une personne. Aucune puissance humaine ne peut légitimement les lui refuser ou les limiter arbitrairement » (51).

    La critique de l'utilitarisme anthropologique exige cependant un argument solide pour être considérée comme valable. Cet argument se trouve dans le concept de dignité naturelle de la personne ou dignité ontologique : « C'est la dignité qui appartient à tout être humain du simple fait d'exister, d'avoir été voulu, créé et aimé de Dieu : aucun péché, aucun échec, aucune humiliation, aucune exclusion ne peut altérer la valeur profonde d'une vie humaine qu'Il a voulue et appelée à l'existence. Par conséquent, la dignité fondamentale de toute personne n'est ni acquise ni méritée » (52-53). Plus précisément, on peut rappeler que le terme « dignité » signifie « précieuse ».

    La valeur inestimable de l'être humain découle des deux principes qui le constituent : le corps et l'âme . L'âme rationnelle communique sa valeur au corps puisqu'elle l'informe (le corps possédant déjà sa propre valeur intrinsèque). Ainsi, la dignité personnelle émane de la nature rationnelle de l'âme qui anime le corps humain. De là, comme l'a expliqué le Pape, aucune imperfection physique, aucune limitation fonctionnelle, aucun échec existentiel, etc., ne peut porter atteinte à cette dignité, car elle se situe sur le plan métaphysique de l'être, même si elle anime également la matière. Par conséquent, une personne est précieuse non pas pour ce qu'elle est – en bonne santé, malade, jeune, âgée, etc. – ni pour ce qu'elle fait – capable, incapable – mais pour ce qu'elle est, pour qui elle est. Exister suffit à être reconnu comme une personne ; aucune autre condition n'est requise. La dignité personnelle est donc intrinsèque, et non extrinsèque.

    Une telle dignité requiert donc la reconnaissance du droit à certains droits . Un sujet d’une telle valeur doit être reconnu comme ayant les droits qui lui sont dus précisément en raison de sa dignité. Ainsi, le Pape déclare : « Dans la perspective chrétienne, les droits de l’homme ne sont pas un ajout extérieur à la personne, mais une traduction historique de sa dignité intrinsèque, que la communauté internationale est appelée à protéger et à promouvoir. Les droits de l’homme sont inviolables, car ils sont inhérents à la personne humaine et à sa dignité. […] Parmi ces droits, le premier est le droit à la vie, de la conception à sa fin naturelle, sans lequel il est impossible d’exercer tout autre droit. Lorsque ce droit fondamental est nié, comme c’est le cas pour l’avortement provoqué, le meurtre d’innocents et l’euthanasie, on se trouve confronté à des choix que l’Église juge gravement illicites » (54-55).

    Il est intéressant de noter que, pour le Pape, l'attaque contre les droits fondamentaux de la personne, et parmi ceux-ci, au premier rang desquels le droit à la vie, découle avant tout de la méconnaissance de l'avant-dernier fondement de ces droits : la nature humaine (le fondement ultime étant Dieu). Léon XIV écrit : « En regardant notre époque, nous ne pouvons ignorer que la protection des droits de l'homme est aujourd'hui exposée à deux risques particulièrement graves. Le premier est celui d'une déclaration purement formelle […] Le second, qui est en réalité à la racine du premier, est celui de ne plus être capable de reconnaître le fondement de leur universalité, car nous avons renoncé à la “recherche des fondements plus solides qui sous-tendent nos choix et nos lois” » (56). Et il conclut ainsi, concernant leur fondement : « Lorsque la raison se laisse sérieusement interroger sur la nature humaine, elle est capable de découvrir des valeurs qui sont valables pour tous, car elles en découlent » (56). Dès lors, la référence au fondement des droits de l'homme dans la nature humaine est, pour le Pape, le principal instrument de sa campagne en faveur du droit à la vie.

    Enfin, on trouve une condamnation, quoique implicite, de la pratique de la gestation pour autrui . On la trouve lorsque le Pape parle de nouvelles formes d’esclavage : « S’inscrivant dans la tradition inaugurée par Léon XIII, l’Église renouvelle sa ferme condamnation de toutes les formes d’esclavage, de traite des êtres humains et de marchandisation des personnes, et appelle à un vaste mouvement de réflexion et d’action urgent qui place la dignité inaliénable de chaque être humain et le bien commun au centre, comme fins de la société et comme critères de tout choix personnel, social et politique. »

    L’aspect le plus pertinent de l’intervention du Pape sur ces questions de bioéthique concerne sans doute le paradigme moral de référence choisi : la nature humaine. Léon XIV renoue avec une morale ontologiquement, et donc métaphysiquement, fondée. Cette approche est ainsi antithétique à celle suivie par Mgr Vincenzo Paglia, président de l’Académie pontificale pour la vie, sous la direction expresse du pape François, comme nous avons eu l’occasion de l’expliquer hier . Cela dit, Léon XIV, fidèle à son style diplomatique, a réussi à trouver une déclaration du pape François favorable à cette approche métaphysique, déclaration que l’on trouve dans Fratelli tutti (208) et qui a également été citée dans cet article. Mais, nous le répétons, il s’agit d’une citation faite dans un esprit de médiation et qui ne réfute pas l’orientation de la philosophie phénoménologique défendue par François, comme Mgr Paglia l’a lui-même explicitement confirmé dans l’interview accordée il y a quelques jours à Settimana News , que nous avons commentée. Nous saluons donc ce changement manifeste de paradigme moral.