De Stefano Fontana sur la NBQ :
Léon oui, Benoît non : l'université La Sapienza face à deux papes
Par rapport à la visite pastorale de Léon XIV à l'université romaine, le discours « manqué » de Benoît XVI posait des exigences précises au monde universitaire en abordant le nœud de la relation entre raison, foi et vérité. Relire les deux textes aide à comprendre pourquoi l'accueil a été réservé à l'actuel Souverain Pontife et refusé à son prédécesseur.
16_05_2026
Jeudi 14 mai, le pape Léon XIV s’est rendu à l’université La Sapienza de Rome où il a prononcé un discours devant les étudiants. Le 17 janvier 2008, le pape Benoît XVI aurait dû se rendre à l’université romaine, mais il en a été empêché. Le texte du discours jamais prononcé a ensuite été rendu public. La Bussola a déjà rendu compte de cette visite, en exposant également les points principaux du discours du pape et en soulignant la différence entre la contestation de 2008 et l’accueil de 2026. Il peut peut-être être utile de comparer le contenu des deux discours pour comprendre si quelque chose a changé non seulement dans le contexte, mais aussi dans le « texte ».
Il convient tout d’abord de noter que Benoît XVI, comme prévu, aurait dû inaugurer l’année universitaire. Pour Léon XIV, en revanche, il a été clairement établi dès le départ qu’il ne s’agirait que d’une visite pastorale. La différence est importante. Le pasteur accompagne, mais n’entre pas dans les détails des missions d’une université, n’intervient pas sur le champ du savoir, ne se confronte pas aux disciplines. En d’autres termes, il ne prononce pas de discours « scientifique », ou épistémique, pour ainsi dire. Et en effet, Léon s’est surtout adressé aux étudiants, il a présenté l’université comme un lieu de croissance et de maturation personnelle, il a décrit les efforts et les récompenses liés aux études, il a également souligné que de nombreux jeunes étudiants sont aujourd’hui en difficulté, en mentionnant certains domaines d’engagement social au service des autres.
Alors qu'il devait inaugurer l'année universitaire, Benoît XVI ne s'est pas contenté de cela, mais a donné une véritable « conférence », à l'image de celle qu'il avait prononcée à Ratisbonne en 2006, même s'il n'avait jamais enseigné à la Sapienza, contrairement à ce qui avait été le cas en Bavière. Il n’a pas pu faire référence à ses propres expériences personnelles, mais il s’est néanmoins senti tenu de parler du savoir, de sa structure, et de la place qu’y occupent la théologie et la foi. Tant à Ratisbonne qu’à La Sapienza, Benoît XVI s’était adressé à des « collègues », il s’était tourné vers une « communauté universitaire », se plaçant sur le même plan scientifique qu’eux, tant dans le contenu que dans le langage.
Il convient de souligner ces aspects car, dans le cas de Benoît, la question des exigences épistémiques – c'est-à-dire celles liées à la connaissance en tant que « science » – de la foi chrétienne et de la théologie avait été soulevée, alors que dans le discours de Léon, ce thème n'a été qu'effleuré. Benoît était convaincu que ce n'est que si la révélation chrétienne comportait en soi un appel à la raison scientifique qu'il y aurait pour elle une place structurelle à l'université. À l’inverse, elle se serait réduite à une position personnelle de quelques professeurs, mais on ne lui aurait pas reconnu de rôle propre dans l’univers du savoir. Sa présence à l’université n’aurait été qu’accidentelle. Ce n’est que si la foi en la révélation pose à la raison scientifique des exigences qui lui sont propres, elles aussi scientifiques à leur manière, ce n’est que si elle interpelle la raison sur le plan spécifique de la vérité comprise au sens analogique, ce n’est que si elle exprime en elle-même une manière véridique qui lui est propre de comprendre la vérité de la raison elle-même… ce n’est qu’alors qu’elle aurait été « chez elle » à l’université.
Dans le discours de Benoît XVI à l’université La Sapienza, on retrouve l’appel de la foi chrétienne pour que la raison ne devienne pas une raison positiviste : « il existe un risque que la philosophie, ne se sentant plus à la hauteur de sa véritable mission, dégénère en positivisme ». C’est à partir de Socrate – écrivait-il – qu’est apparue la séparation de la raison et de la religion mythique pour parvenir au vrai Dieu ; au cours de ce cheminement, la raison a rencontré les exigences de la foi chrétienne. Cette dernière aide la raison à ne pas perdre confiance en ses propres possibilités. Une conception erronée de la « laïcité » du savoir [la laïcité épistémique, pourrait-on dire], selon laquelle celui-ci se construirait de lui-même uniquement « sur la base du cercle de ses arguments », entraînerait sa fragmentation. La foi s’engage à sauver non pas n’importe quelle raison, mais la vraie raison, en la défendant contre les fausses, et elle possède en elle-même les critères pour le faire, c’est-à-dire sa propre épistémologie implicite.
Benoît XVI s’était montré exigeant en posant certaines conditions à l’université, à partir de la foi et de sa prétention non seulement d’accompagner pastoralement la communauté universitaire, mais aussi de contribuer à fonder le statut même du savoir que l’on recherche et enseigne à l’université. Dans le discours du pape Léon, on ne trouve que quelques éléments dans ce sens, celui-ci ayant choisi de prononcer un discours pastoral et non scientifique. Il a invité les jeunes à œuvrer pour la paix, à protéger l’environnement, à ne pas céder au consumérisme, à cultiver en leur conscience le sens de la justice, et s’est dit satisfait de la collaboration entre l’université et le diocèse de Rome pour ouvrir un couloir humanitaire afin d’acheminer l’aide à Gaza.
Cette différence d’approche, enfin, peut aussi expliquer l’accueil différent réservé aux deux pontifes. Benoît remettait en question une certaine université, Léon beaucoup moins.


