Source : eecho.fr
Lettre à mes anciens élèves musulmans
Selon le rituel que vous connaissiez bien au début de chaque heure de cours, j’ai appelé Mohamed, Aïcha, Ibrahim, Kamel, Leïla et Moussa, avant ou après Jonathan, Sylvia, David, Samuel et Amandine, au gré de l’initiale de votre patronyme, et la liste de la classe s’est déroulée, comme une écharpe bayadère tricotée de noms sans frontière. Je n’ai oublié ni Lily, ni Oussama, ni Coralie, ni Maxime, ni Aziz, pas plus que Jennifer, Léa, Fatima, Linda, Bilal et Marco. Je vous ai tous appelés… Mais ce jour-là, la moitié d’entre vous n’a pas répondu, car vous fêtiez l’Aïd-el-Kébir en famille, échangeant des cadeaux et des paroles aimables. « C’est comme Noël pour vous, Madame, m’aviez-vous expliqué la veille, en me prévenant de votre absence. » Là, il y avait erreur sur le fond de la comparaison, mais comment vous en vouloir, puisque personne encore ne vous avait dit avec foi et ferveur ce qu’est véritablement Noël pour un chrétien…
Dix ans plus tôt, en telle circonstance, vos parents n’auraient pas osé dire le motif de l’absence de vos frères et sœurs aînés qui, lorsqu’ils retournaient en classe le lendemain, présentaient un billet d’absence stipulant une « raison familiale », une « raison personnelle » ou un « problème de santé », fort bénin sans doute puisqu’ils revenaient si vite… Désormais, vos parents inscrivent clairement le motif : « Fête religieuse », et vous donnez votre billet avec fierté, et même parfois, avec un brin d’arrogance ou d’ironie. La religion, cette affaire classée par l’Etat en zone privée, vous ne craignez plus de la passer sous silence, et c’est elle qui vous distingue des autres, en classe, dans un collège républicain et laïc… Pour preuve de votre bonne foi, vous toquiez gentiment à la porte de la salle des professeurs avec une assiette garnie des pâtisseries délicieuses que vos mères avaient confectionnées pour l’occasion. Et vos camarades, baptisés ou issus de baptisés, indifférents ou incroyants, puisque chez eux on ne parle plus de Dieu, ou seulement sur le ton de la dérision, ces camarades vous enviaient presque, ce jour-là, d’avoir quelque chose à croire ou quelqu’un à craindre, eux dont les parents n’ont ni Dieu ni maître…


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