De kath.net via le site de La Nef (traduction française réalisée par Jean Bernard) :
Cardinal Müller : Les limites du pouvoir pontifical
Nous publions en exclusivité en français le grand entretien publié le 15 novembre 2022 sur le site de https://kath.net/ sous le titre « Grenzen der päpstlichen Macht ». l’entretien a été conduit par Lothar C. Rilinger
Selon la doctrine moderne du droit public, tout pouvoir dans l’État émane du peuple. La souveraineté du peuple est donc le fondement de l’État démocratique. À cette règle, l’État de la Cité du Vatican fait toutefois exception puisque, dans celui-ci, qui est le plus petit État du monde, ce n’est pas le peuple qui est souverain mais le pape. Cela a pour conséquence que le pape au Vatican est susceptible d’exercer légitimement plus de pouvoir que n’importe quel homme d’État en Europe occidentale. Cette construction étatique permettant l’exercice d’un tel pouvoir plénier, qui n’existe nulle part ailleurs, soulève des questions quant à la limitation de ce pouvoir. C’est dans le cadre de cette réflexion que nous avons rencontré le cardinal Gerhard Ludwig Müller, auteur d’un ouvrage intitulé Der Papst. Auftrag und Sendung, portant sur le statut du pape ainsi que sur les limites du pouvoir légitime dont il dispose en vertu de l’enseignement et de la tradition de l’Église.
L. C. Rilinger : Traditionnellement, le pape exerce trois fonctions d’autorité. Il est l’archevêque de Rome et, à ce titre, le métropolite de la province ecclésiastique romaine. Il est également appelé patriarche d’Occident, titre que le pape Benoît XVI a préféré abandonner pour des raisons historiques. Sa troisième et plus haute fonction est celle de pape de plusieurs Églises catholiques. Pour satisfaire à cette tâche de pape, le premier concile du Vatican a proclamé que le pape jouissait d’une primauté de juridiction et qu’il pouvait décider ex cathedra, c’est-à-dire infailliblement. Le pape s’est ainsi vu attribuer une primauté qui a certes toujours existé, mais que le concile a inscrite dans les textes. Cette primauté est-elle une prééminence honorifique ou bien un ministère apostolique qui, comme l’a formulé J. Ratzinger, réunit en lui la responsabilité de la parole et de la « communio » ?
Cardinal Müller : L’Église catholique existe « dans et à partir des églises particulières » (Lumen gentium 23), à savoir des diocèses dirigés chacun par un évêque. Plusieurs diocèses peuvent être regroupés en une association patriarcale ou, au niveau national, en une conférence épiscopale dotée d’un président élu. Toutefois, ce dernier point est une question qui relève seulement de l’histoire, et non de la dogmatique (qui vise la nature sacramentelle de l’Église). L’évêque de Rome, avec le titre officiel de « pape », est, en tant que successeur de Pierre, le garant de l’unité de l’épiscopat. Il est à la tête des évêques, tout comme Pierre était à la tête des apôtres en vertu de son appel particulier par le Christ lui-même (Mt 10,2 ; 16, 18). Ainsi, le Christ a institué « dans sa personne un principe et un fondement perpétuels et visibles d’unité de la foi et de communion [des évêques et de leurs églises locales] ». (Lumen gentium 18 ; cf. 23). La primauté de l’Église romaine et l’infaillibilité personnelle du pape dans l’interprétation des vérités révélées sont donc de droit divin et ne découlent en aucun cas uniquement d’une constellation historique contingente ni non plus des prétentions politiques de l’évêque de Rome, alors capitale de l’Empire. Les titres historiques tels que patriarche d’Occident, président de la conférence épiscopale italienne ou archevêque de la province ecclésiastique romaine (c’est-à-dire des évêchés suburbicaires), n’appartiennent pas par essence à sa primauté. L’infaillibilité n’est pas une qualité privée ou un pouvoir de commandement inconditionnel, comme peuvent le revendiquer des autocrates mégalomanes de ce monde, mais un humble service de l’Église au nom de son Seigneur Jésus-Christ, qui n’est pas venu « pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude ». (Mc 10, 45). Dans le contexte strictement théologique de la Révélation, le charisme d’infaillibilité dans la doctrine de la foi et des mœurs dont Dieu a doté son Église, qui lui a été conféré personnellement – et avec lui au Concile œcuménique – par l’Esprit Saint, lui a été confié afin que « l’Église, pilier et soutien de la vérité » du Dieu vivant (1 Tm 3, 15), puisse proposer comme objet de la foi, dans l’écoute et l’enseignement, la Révélation faite une fois pour toutes dans le Christ, sans réduction ni altération.
Le fait que, par ailleurs, le pape a la qualité de « souverain de l’État de la Cité du Vatican » est étranger à ces considérations. Le Saint-Siège, en tant que sujet de droit international, sert uniquement à garantir l’indépendance politique du pape et de la curie romaine face aux agressions que les hommes politiques ont tant de fois commises dans l’histoire. Le Vatican n’est pas un État comme les autres, auquel les critères de l’État moderne pourraient, voire devraient, être pleinement appliqués. Mais l’État du Vatican n’est pas non plus une monarchie absolue, comme le pensent les polémistes qui s’y opposent, mais une administration indépendante destinée à la gestion des biens matériels de l’Église, au service du gouvernement spirituel de celle-ci. Le pape exerce sa souveraineté vis-à-vis des personnes détentrices d’un passeport du Vatican et des autres agents sur la base du droit naturel et de la culture juridique telle qu’elle existe aujourd’hui, et ce par le biais d’organes tels que la gendarmerie, la garde suisse, l’administration du patrimoine du Siège Apostolique ou le système bancaire, dont les membres travaillent selon des critères professionnels, pour n’en citer que quelques-uns.
