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Idées

  • Habermas, un philosophe à la recherche d'un fondement pour l'éthique publique

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    Le nom du philosophe allemand, disparu le 14 mars dernier, est peut-être inconnu à beaucoup. Pour moi, il le serait sans doute aussi, si son nom ne restait associé à un débat demeuré célèbre, qui a eu lieu en janvier 2004, entre le « philosophe de la raison laïque » et le futur pape Benoît XVI. Circonstance qui a valu à ce dernier (du bout des lèvres, cependant) un brevet de bonne conduite de la part des médias (laïcistes, il est superflu de le préciser).

    Ratzinger est arrivé à ce débat avec un avantage que le temps n’a fait que confirmer : il voyait avec une extraordinaire lucidité qu’une raison enfermée sur elle-même, réduite à la technique, au calcul ou à la procédure, finit par devenir incapable de juger ses propres fins.

    Il avait déjà averti que le grand danger de l’Occident n’était pas un excès de foi, mais une mutilation de la raison. Lorsque celle-ci se sépare de la vérité et du bien, elle cesse d’être véritablement rationnelle et devient un instrument de pouvoir.

    Chez Ratzinger, on trouvait un diagnostic d’une grande profondeur : l’Europe ne pourrait survivre spirituellement si elle reniait les sources chrétiennes qui avaient formé sa conscience morale, son idée de la personne et sa notion de dignité inviolable.

     

    Décès de Jürgen Habermas, le philosophe de la raison laïque qui a fini par reconnaître la nécessité publique de la religion

    INFOVATICANA
    15 mars 2026

    La disparition de Jürgen Habermas marque la fin de l’une des parcours intellectuels les plus influents de l’Europe d’après-guerre. Décédé le 14 mars 2026 à Starnberg, à l’âge de 96 ans, le penseur allemand a été pendant des décennies l’un des grands architectes philosophiques de la modernité libérale européenne, un système qui a cherché à se reconstruire après les ruines du XXe siècle en faisant appel à la raison, au consensus et aux procédures démocratiques. Son nom est resté associé à la théorie de l’action communicative, à la défense de la sphère publique et à l’aspiration à fonder la coexistence sur un dialogue rationnel entre des citoyens affranchis de toute tutelle dogmatique.

    Habermas a incarné comme peu d’autres la confiance de la philosophie allemande d’après-guerre dans la capacité d’une société à se reconstruire moralement grâce à des structures procédurales et des consensus discursifs. Cet espoir, qui a exercé une influence considérable sur les universités, les institutions européennes et les élites culturelles, a également accompagné un long processus de vidage spirituel de l’Occident. Alors que la philosophie publique s’attachait à perfectionner les conditions du dialogue, l’Europe s’enfonçait dans une crise plus profonde : l’érosion de la vérité, la dissolution de l’autorité morale, la fragmentation communautaire et l’incapacité croissante à distinguer entre la liberté authentique et le simple déracinement.

    Habermas fut, en ce sens, l’un des penseurs les plus cohérents d’une civilisation qui a voulu préserver la dignité humaine après avoir coupé les racines métaphysiques et religieuses qui la soutenaient. Son effort a consisté à démontrer que la démocratie libérale pouvait se légitimer elle-même par le biais de la communication rationnelle. Le problème est que l’histoire récente de l’Europe a montré que les procédures ne suffisent pas lorsque la vérité sur l’homme s’affaiblit. La raison moderne, déconnectée de toute référence supérieure, ne produit pas de sociétés plus justes ou plus humaines ; elle a souvent servi à gérer efficacement une décadence morale présentée comme un progrès.

    C’est pourquoi l’un des moments les plus marquants de son parcours intellectuel revêt une importance particulière : le dialogue qu’il a eu en janvier 2004 à l’Académie catholique de Bavière, à Munich, avec le cardinal Joseph Ratzinger, futur Benoît XVI. Cette rencontre n’était pas une simple marque de courtoisie entre deux personnalités prestigieuses, mais une confrontation de fond entre deux façons d’appréhender le destin de l’Europe. D’un côté, le grand philosophe de la rationalité laïque. De l’autre, le théologien qui a peut-être compris avec le plus de profondeur la crise spirituelle de l’Occident.

    Ratzinger est arrivé à ce débat avec un avantage que le temps n’a fait que confirmer : il voyait avec une extraordinaire lucidité qu’une raison enfermée sur elle-même, réduite à la technique, au calcul ou à la procédure, finit par devenir incapable de juger ses propres fins. Il avait déjà averti que le grand danger de l’Occident n’était pas un excès de foi, mais une mutilation de la raison. Lorsque celle-ci se sépare de la vérité et du bien, elle cesse d’être véritablement rationnelle et devient un instrument de pouvoir. Chez Ratzinger, on trouvait un diagnostic d’une grande profondeur : l’Europe ne pourrait survivre spirituellement si elle reniait les sources chrétiennes qui avaient formé sa conscience morale, son idée de la personne et sa notion de dignité inviolable.

    Habermas, qui n’a jamais renoncé à son cadre laïc, a eu au moins l’honnêteté intellectuelle de reconnaître dans cet échange ce qu’une grande partie du progressisme européen refusait d’admettre : que la religion ne pouvait être bannie sans autre forme de procès de l’espace public comme s’il s’agissait d’un vestige irrationnel du passé. Il a reconnu que les traditions religieuses conservaient des contenus moraux et anthropologiques que la raison laïque n’avait pas su remplacer pleinement. Ce fut un aveu significatif, précisément parce qu’il venait de l’une des figures les plus emblématiques de la pensée laïque européenne.

    Ce débat, publié par la suite sous le titre Dialectique de la sécularisation, conserve tout son intérêt car il a marqué un tournant historique. Il ne s’est pas agi d’une victoire intellectuelle totale de Habermas, comme on a parfois voulu le présenter dans les milieux universitaires, mais plutôt de la constatation des limites d’un projet laïc autosuffisant. Le philosophe allemand a affiné et nuancé sa position, mais c’est Ratzinger qui a proposé le diagnostic le plus perspicace. Alors qu’Habermas cherchait des formules pour intégrer la religion dans un cadre discursif sécularisé, Ratzinger soulevait une question plus décisive : une civilisation qui rompt avec la vérité sur l’homme peut-elle réellement continuer à se qualifier de rationnelle?

    La mort de Habermas invite ainsi à un bilan moins complaisant. Ce fut un penseur de grande envergure, rigoureux, systématique et déterminant dans la configuration intellectuelle de l’Europe contemporaine. Mais il fut aussi, dans une large mesure, le philosophe d’un monde qui a voulu sauver les conséquences chrétiennes tout en rejetant leurs causes chrétiennes. Son œuvre a tenté de donner une base stable à la coexistence démocratique sans recourir à la vérité révélée ni à un fondement transcendant partagé. Cet effort mérite d’être connu, mais pas idéalisé. Car l’Europe qui a suivi cette voie n’est pas entrée dans un âge de plénitude morale, mais dans une visible intempérie spirituelle.

    Face à cet horizon, la figure de Joseph Ratzinger apparaît aujourd’hui sous un jour encore plus imposant. Non seulement en raison de sa finesse théologique ou de son immense culture, mais aussi parce qu’il a compris avant beaucoup d’autres que la crise de l’Occident était, au fond, une crise de la raison elle-même, une raison rabaissée par son refus de s’ouvrir à la vérité, à la nature humaine et à Dieu.

    Si le dialogue avec Habermas continue d’être lu, ce n’est pas seulement en raison du prestige des deux interlocuteurs, mais parce qu’il a consigné l’une des dernières tentatives sérieuses de l’Europe cultivée pour s’interroger sur ce qui fait réellement vivre une civilisation.

    Et face à cette question, au fil des ans, Ratzinger semble s’être montré plus solide que son illustre interlocuteur.

    Lire également : Habermas, à la recherche d'un fondement pour l'éthique publique

  • « Quo vadis, humanitas ? » : Un guide succinct pour les lecteurs pressés

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    De Luke Coppen sur The Pillar :

    « Quo vadis, humanitas ? » : Un guide succinct pour les lecteurs pressés

    Quelle est l'origine du nouveau document de l'ITC ? Et que dit-il ?

    Au sein de l'appareil bureaucratique complexe du Vatican, il existe un organisme qui fait office de système d'alerte précoce en matière théologique.

    L'ITC est dirigée par son secrétaire général italien, Mgr Piero Coda. Elle compte actuellement 26 membres, dont le mandat de cinq ans expire ou peut être renouvelé en 2026. Les membres basés aux États-Unis sont les professeurs Reinhard Huetter et Robin Darling Young, de l'Université catholique d'Amérique .

    Début mars, le CTI a publié un nouveau document, dont la traduction française est parue cette semaine. Il s'intitule Quo vadis, humanitas ? (« Humanité, où vas-tu ? »).

    Quelle est l’origine de ce nouveau document, sous-titré « Réflexions anthropologiques chrétiennes face à certains scénarios pour l’avenir de l’humanité » ? Et que dit-il ?

    Voici un guide rapide pour les lecteurs pressés.

    Quel est le contexte ?

    Durant son mandat actuel de cinq ans, l'ITC s'est concentré sur l'anthropologie chrétienne — l'étude des êtres humains en relation avec Dieu — à la lumière des défis culturels contemporains.

    Elle a examiné le sujet à travers le prisme de Gaudium et spes, un document fondateur du Concile Vatican II, dont le 60e anniversaire a eu lieu en 2025.

    Ce projet a été piloté par une sous-commission composée des membres suivants :

    Après trois années d'étude et de débat, les membres du CTI ont approuvé à l'unanimité le texte « Quo vadis, humanitas ? » en 2025. Ce texte a été soumis au président du CTI, le cardinal Víctor Manuel Fernández, préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, qui l'a présenté au pape Léon XIV.

    Avec l'approbation du pape, le cardinal Fernández a autorisé la publication du document le 9 février 2026. Il a été publié en italien et en espagnol le 4 mars.

    Qu'est-ce que ça dit ?

    Le document soutient que la culture évolue si rapidement, en raison des progrès technologiques, que les notions autrefois stables de ce que signifie être humain risquent d'être renversées.

    Il propose des pistes pour que les catholiques puissent proclamer avec conviction la conception chrétienne de la nature et du but de l'humanité, alors que le monde est secoué par une série de crises culturelles, économiques, sanitaires et militaires.

    Elle soutient que la vie humaine se définit par les relations — avec la nature, les autres et surtout Dieu — et que, puisque l'existence humaine est un don, elle s'accompagne de certaines contraintes et responsabilités, mais peut s'ouvrir à une communion impressionnante avec Dieu.

    Ce texte d'environ 28 000 mots se lit en deux heures environ. Il s'adresse probablement aux théologiens, aux philosophes s'intéressant à la pensée catholique et aux laïcs ayant déjà étudié des textes théologiques. Son style est d'une clarté inhabituelle pour un document du Vatican.

    Le texte se compose d'une introduction, suivie de quatre chapitres et d'une conclusion.

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  • Marcel Gauchet récuse la « dictature du relativisme » pointée par Benoît XVI

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    De Radio Notre-Dame ("Le grand témoin" avec Louis Daufresne) :

    © RND-RCF
    11 mars 2026

    Marcel Gauchet récuse la « dictature du relativisme » pointée par Benoît XVI

    17 min
    cliquer sur ce lien pour accéder au site de l'émission :

     

    Marcel GAUCHET, historien, philosophe, sociologue. Auteur de Comment pensent les démocraties (Albin Michel)

    Dans une société liquide où tout se vaut et tout se vend, les idées et les identités sont comparables à des objets placés sur la gondole du supermarché : leur valeur est celle de choses que l’on renouvelle au gré de l’arbitraire des modes et des passions. « Dans un monde renversé, même le vrai est un moment du faux », disait Guy Debord. C’est très difficile pour une institution solide comme l’Église catholique de survivre dans ce monde-là, d’être devenue une idée parmi d’autres. Mais après tout, n’a-t-elle pas ce qu’elle mérite puisque, selon la célèbre thèse de Marcel Gauchet, le christianisme serait la « religion de la sortie de la religion ». C’est lui qui, en séparant Dieu de César, a offert à César un espace qui lui est propre, avec le pluralisme idéologique qui le caractérise et, peu ou prou, remonte dans sa forme contemporaine à 1848, époque où se consolidèrent trois camps, les conservateurs, les libéraux et les socialistes. C’es cadres mentaux demeurent, malgré la vacuité de certains débats politiques actuels. L’idéologie est ainsi, au sens technique du terme, ce qui anime l’espace démocratique. Elle se distingue se distingue de la variété des opinions qui pouvaient prévaloir auparavant, dans des sociétés homogènes et verticales, où il fallait statuer sur le vrai et le faux. Dans cet entretien, Marcel Gauchet, premier titulaire de la chaire du Collège des Bernardins, l’Église, influencée par l’esprit du siècle, a évolué vers la gestion démocratique des pluralités qui la constituent, sans céder au relativisme dont le pape Benoît XVI dénonçait la prédominance.

  • Dieu est-il mathématicien ?

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    De Stefan Rehder sur le Tagespost :

    Dieu est-il mathématicien ?

    Il y a cent ans, Erwin Schrödinger publiait sa célèbre équation. La mécanique quantique qui en découle s'accorde merveilleusement bien avec la foi chrétienne.

    20 février 2026

    La physique classique a souvent été perçue comme une preuve de la validité d'une vision matérialiste et déterministe du monde, où Dieu et son action n'ont ni nécessité ni, à proprement parler, aucune place. La mécanique quantique démontre que cette idée est fausse. Nous ne vivons pas dans un univers constitué de particules microscopiques de matière qui s'assemblent pour former des particules toujours plus grandes, un univers qui pourrait s'expliquer entièrement par les forces qui s'exercent sur elles. La mécanique quantique montre que nous vivons dans un univers qui, en définitive, est constitué d'information.

    Particulièrement enthousiasmant pour les chrétiens : les découvertes des physiciens quantiques sont non seulement compatibles avec les concepts métaphysiques d’ Aristote ou de saint Thomas d’Aquin , mais aussi avec la doctrine théologique de la « creatio continua », la création continue. Selon cette doctrine, Dieu n’a pas créé le monde une fois pour toutes pour ensuite l’abandonner, mais le maintient et le développe continuellement et activement par des processus naturels. Démontrer cela et encourager la réflexion à ce sujet est l’objet de notre sujet de la semaine. Les chrétiens peuvent donc se réjouir, car la mécanique quantique montre que la foi chrétienne ne contredit pas les découvertes des sciences naturelles, mais s’y harmonise parfaitement.

    L'équation de Schrödinger

    Lorsqu'Erwin Schrödinger (1887-1961) publia ses équations d'onde dans les « Annalen der Physik » en quatre numéros consécutifs au printemps 1926, rares étaient ceux qui soupçonnaient que le physicien autrichien avait couché sur le papier certaines des formules les plus importantes de l'histoire des sciences. S'appuyant sur l'idée du prince Louis de Broglie (1892-1987), aristocrate français qui, dans sa thèse de 1924 présentée à l'Université de Paris, avait avancé la thèse alors encore audacieuse selon laquelle si la lumière présentait des propriétés corpusculaires en plus de propriétés ondulatoires, alors on pouvait également s'attendre à ce que les particules possèdent des propriétés ondulatoires, Schrödinger développa une série d'équations différentielles décrivant l'évolution temporelle et spatiale d'une fonction d'onde.

    Les formules entrées dans l'histoire sous le nom d'« équation de Schrödinger » se sont rapidement révélées extrêmement puissantes. Elles ont permis le calcul précis des niveaux d'énergie de l'atome d'hydrogène et ont expliqué avec élégance ses raies spectrales discrètes. Ceci a permis la première compréhension globale de la stabilité atomique dans le cadre d'une théorie générale. Ces équations sont devenues des outils fondamentaux de la mécanique quantique et ont depuis été appliquées dans pratiquement tous les domaines de la physique et de la chimie modernes.

    « Dès 1960, des historiens assidus avaient recensé plus de 100 000 articles utilisant les équations de Schrödinger, que son collègue Paul Dirac qualifiait avec admiration de condensées de toute la physique et de toute la chimie. Il suffisait de résoudre l’équation de Schrödinger appropriée pour comprendre le monde qui nous entoure », explique le physicien et historien des sciences renommé Ernst Peter Fischer dans son ouvrage de 2022, « L’Heure des physiciens ».

    La base de presque tout ce qui est considéré comme « haute technologie » aujourd'hui.

    « L’équation d’onde de Schrödinger est aussi fondamentale pour la physique quantique que les lois du mouvement de Newton le sont pour la physique classique », affirme l’astrophysicien Andrew May. Michio Kaku, l’un des physiciens les plus éminents des États-Unis, qui enseigne au Graduate Center de la City University of New York et anime une émission de radio hebdomadaire diffusée sur plus de 100 stations locales, s’enthousiasme : « Il m’arrive d’enseigner la mécanique quantique à des étudiants de niveau avancé et de leur faire comprendre que tout ce qui les entoure peut, en un sens, être décrit par l’équation de Schrödinger. Je leur fais prendre conscience que cette équation explique non seulement les atomes, mais aussi leurs liaisons pour former des molécules, et donc tous les composés chimiques qui constituent notre univers. »

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  • Foi et raison réconciliées : Michael Ray Lewis, un ancien athée, explore la création

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    De Dante Alba sur zenit.org :

    Foi et raison réconciliées : un ancien athée explore la création

    Dans Universe Designed, Michael Ray Lewis mêle science et foi pour partager son parcours du scepticisme à la conviction chrétienne

    12 février 2026

    Frustré de ne pas pouvoir « réfuter » les croyances chrétiennes comme il l’avait prévu, il a commencé à mener ses propres recherches sur les preuves présentées par les théologiens et les scientifiques chrétiens. Un moment décisif a été sa découverte d’une conférence de l’astrophysicien Hugh Ross qui abordait la création d’un point de vue conciliant science et foi.

    Michael Ray Lewis, producteur, éditeur et cinéaste américain, s’est imposé comme une voix influente à la croisée de la science, de la philosophie et de la foi avec la sortie de son dernier documentaire, Universe Designed. Au-delà de sa qualité cinématographique, ce documentaire témoigne d’une profonde transformation personnelle qui l’a conduit à passer du scepticisme athée à la conviction que l’univers témoigne de l’existence d’un concepteur intelligent.

    Lewis, directeur et fondateur de la société de production Turtle Moon Films, n’a pas toujours eu cette approche. Élevé sans foi religieuse significative, il a vécu jusqu’à l’âge de 26 ans convaincu que la science et la logique suffisaient à expliquer la réalité et que la croyance en Dieu était inutile ou irrationnelle.

    Son scepticisme était, selon ses propres termes, « agressif », remettant en question ceux qui croyaient sans vraiment prendre le temps d’examiner leurs arguments. Le tournant dans la vie de Lewis s’est produit chez lui, plus précisément dans son mariage. C’est sa femme qui a d’abord senti que Jésus l’appelait à revenir à la foi, ce qui a conduit Lewis à l’accompagner à l’église plus par soutien conjugal que par conviction spirituelle.

    Cependant, ce qui semblait au départ être une routine familiale s’est transformée en une impulsion à approfondir des questions qu’il avait auparavant écartées.  Frustré de ne pas pouvoir « réfuter » les croyances chrétiennes comme il l’avait prévu, il a commencé à enquêter par lui-même sur les preuves présentées par les théologiens et les scientifiques chrétiens. Un moment décisif a été sa découverte d’une conférence de l’astrophysicien Hugh Ross qui abordait la création d’un point de vue conciliant science et foi. Cette vidéo a déclenché des années d’études en cosmologie, biologie, histoire et philosophie, jusqu’à ce que Lewis conclue finalement que la foi chrétienne offrait des explications plus solides et satisfaisantes que son ancien naturalisme.

    Après trois ans de recherches intensives, Lewis a pris la décision de donner sa vie au Christ à l’âge de 29 ans, en 2016. Depuis lors, il a consacré sa carrière à partager des preuves qui, selon lui, aident tant les croyants que les sceptiques à envisager la plausibilité d’un univers conçu, au-delà des simples dogmes religieux.

    Foi et raison réconciliées : un ancien athée explore la création | ZENIT - Français

  • « Naître sous azote et mourir sous protocole, quand le politique ne sait plus accueillir la vie » (Laurent Frémont)

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    De Laurent Frémont sur gènéthique.org :

    « Naître sous azote et mourir sous protocole, quand le politique ne sait plus accueillir la vie »

    11 février 2026

    Aux deux extrémités de l’existence, l’Etat n’apporte plus que des réponses techniques : congélation des ovocytes d’un côté, injection létale de l’autre. L’exécutif « équipe » les individus, signe d’une démission anthropologique et morale, s’inquiète Laurent Frémont, maître de conférences à Sciences Po et cofondateur du Collectif démocratie, éthique et solidarités.

    « Plan fertilité », légalisation de la mort provoquée : il est frappant de constater qu’aux deux extrémités de l’existence l’exécutif semble désormais incapable de proposer autre chose qu’une solution technique (cf. Lancement du « plan fertilité » : le leurre de la PMA). Entre le berceau qui se vide et la chambre où l’on s’éteint, le pouvoir avance ses instruments : congélation des ovocytes ici, injection létale là. Le congélateur et la seringue. Ce rapprochement n’a rien d’un artifice. Il révèle une même logique, un même imaginaire politique : celui d’un monde où tout doit être administré, où les réalités humaines les plus fondamentales ne sont plus accueillies comme des mystères, mais traitées comme des problèmes à résoudre.

    « On ne ranime plus la promesse d’avenir ; on propose de préserver des cellules »

    Or la naissance et la mort sont précisément ce qui, depuis toujours, obligeait les sociétés humaines à reconnaître une limite. Deux seuils. Deux énigmes. Deux expériences irréductibles. Mais la modernité déclinante ne supporte plus ce qui échappe. Elle veut gérer. Elle transforme l’incertain en protocole, le vivant en procédure, l’épreuve en donnée. Face à la débâcle démographique, l’Etat ne semble pas disposé à interroger les causes profondes : solitude, précarité existentielle, fragilité des liens, effacement du sens de la transmission. Il préfère la réponse technocratique. Plans, comités, campagnes, dispositifs. Tous les Français de 29 ans recevront une lettre du gouvernement les sensibilisant à l’autoconservation des gamètes dans les centres spécialisés. On mobilise la médecine, on mandate l’expertise, on maîtrise la technique. On ne ranime plus la promesse d’avenir ; on propose de préserver des cellules.

    La fécondité devient un capital biologique à sécuriser. L’enfant à venir n’est plus un don, mais une option différable, un projet que l’on met en réserve (cf. PMA : une loi pour protéger les « salariés engagés dans un  »). Comme si la question de l’engendrement pouvait se résoudre par une logistique du vivant. Ce déplacement est considérable. Il dit que le politique renonce à penser la civilisation. Il ne se demande plus pourquoi une société ne veut plus d’enfants ; il se contente d’aménager la possibilité qu’elle en ait encore, malgré tout, par des suppléances techniques systématiques. Ainsi, la natalité n’est plus un élan, mais une variable. La naissance n’est plus un événement, mais un dispositif.

    « La liberté se transforme en procédure »

    La même logique règne à l’autre bout de la vie. La fin de vie, qui appelait l’accompagnement, la présence, la solidarité, se voit reformulée en termes de solution : la mort administrée. La proposition de loi portée avec une obstination doctrinaire par les zélateurs de l’euthanasie signe l’aboutissement d’un projet : transformer la mort en procédure, le tragique en formulaire, l’ultime en prestation. Après avoir soutenu, pendant le Covid, l’interdiction des rites funéraires – cet effacement méthodique des morts -, Olivier Falorni veut désormais offrir à l’Etat les moyens de faire partir les citoyens proprement (cf. « Aide à mourir » : sourde aux alertes, la commission achève de façon express l’examen du texte). Après la mort sans adieux, voici la mort sur ordonnance. Tout doit être encadré, hygiénique, contrôlé : vivre sous protocole, mourir sous protocole, et surtout ne jamais laisser l’humain déborder. La mort n’est plus un destin, elle devient un acte médical (cf. « La mort n’est pas seulement, ni même toujours, un événement médical »).

    Le souverain moderne ne tue plus par le glaive ; il encadre désormais le droit de mourir. Il exerce un nouveau pouvoir : celui de « faire mourir dignement ». Ce pouvoir ne s’affiche plus dans la violence spectaculaire des supplices, mais dans l’autorisation administrative, le protocole hospitalier, l’injection létale effectuée en gants blancs. Derrière le langage feutré de la compassion, c’est toujours la même emprise sur le vivant : décider des conditions d’existence et de leur terme. Car le patient ne meurt pas simplement parce qu’il le veut : il meurt parce que sa demande est jugée recevable. L’autonomie proclamée ne vaut qu’à travers l’hétéronomie institutionnelle.

    La liberté se transforme en procédure. La mort devient possible lorsqu’elle est validée. Sous couvert d’émancipation, c’est une souveraineté nouvelle qui s’entérine : une souveraineté douce, médicale, algorithmique. Contrôle de la fécondité et légalisation de l’euthanasie semblent opposés ; ils procèdent du même imaginaire. Celui d’un monde où tout doit être maîtrisé, où l’existence n’est plus accueillie mais régulée, où l’homme est réduit à sa matière biologique : gamètes à conserver, vies à interrompre, seuils à administrer. Et l’on voit poindre derrière le masque de la compassion une rationalité plus froide : celle du coût, de la charge, de l’utilité (cf. Euthanasie : la question économique que personne ne soulève). Ce qui se présente comme un droit individuel risque toujours de devenir une injonction silencieuse : ne pas peser, ne pas durer, s’effacer proprement.

    « Sous couvert de progrès, c’est une démission »

    Car c’est bien cela qui se joue : un pouvoir qui, faute de savoir inspirer, transmettre ou protéger, se contente d’équiper. Il ne propose plus une vision de la vie commune, mais un arsenal de procédures. Il ne sait plus susciter des naissances, alors il congèle. Il ne sait plus accompagner la mort, alors il injecte. A ce stade, il faut appeler les choses par leur nom : sous couvert de progrès, c’est une démission. Une démission politique, anthropologique, morale. On renonce à affronter ce que signifie engendrer, ce que signifie vivre, ce que signifie mourir. On préfère déléguer à la technique ce que la civilisation ne parvient plus à porter.

    Le congélateur pour pallier l’absence d’avenir, la seringue pour effacer la vulnérabilité : voilà donc ce que devient l’horizon d’un pays qui se prétend encore digne. Car une société qui ne sait plus donner la vie sans assistance, et qui ne sait plus accompagner la mort sans protocole, n’est pas simplement en crise : elle est en train de perdre le sens même de l’humain.

    Et l’on peut bien multiplier les comités, les lois et les dispositifs : aucun décret ne fera renaître une espérance. Aucun protocole ne remplacera une présence. A force de vouloir administrer la vie de son commencement jusqu’à sa fin, l’Etat ne gouverne plus des hommes : il gère des stocks biologiques et organise des sorties. Le congélateur et la seringue : deux emblèmes. Et peut-être, déjà, deux aveux.

    NDLR : Cette tribune de Laurent Frémont a été initialement publiée par Le Figaro. Elle est reproduite par gènéthique avec l’accord de l’auteur.

  • Comment ressusciter l'Europe ? En s'inspirant des enseignements de Jean-Paul II

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    De Tommaso Scandroglio sur la NBQ :

    L'Europe peut sortir de la crise en s'inspirant des enseignements de Wojtyła.

    Dans un message adressé à la Conférence européenne, Léon XIV a souligné que « la crise sous-jacente est la propagation du relativisme ». Le Vieux Continent doit embrasser l’enseignement d’ Ecclesia in Europa , où Jean-Paul II a insisté sur les dangers d’« une anthropologie sans Dieu et sans Christ ».

    29 janvier 2026

    Message du 23 janvier de Léon XIV, signé par le cardinal Pietro Parolin, pour la Conférence européenne sur le thème « Construire la paix en Europe » : « La crise sous-jacente est la propagation du relativisme et la réduction de la vérité à une simple opinion. Aucune communauté, et encore moins un continent, ne peut vivre en paix et prospérer sans vérités partagées qui définissent ses normes et ses valeurs. »

    Il est devenu presque courant, chez les commentateurs, de dépeindre l'Europe comme décadente, voire déchue , écrasée comme un insecte entre Poutine et Trump, insignifiante sur la scène internationale, au bord de l'extinction en raison d'un hiver démographique qui dure toute l'année, et d'un printemps démographique d'immigrants, totalement absorbés par la quête de valeurs non négociables, qu'ils veulent exterminer et remplacer par le néant, le néant absolu. Plus que déchue, l'Europe est morte. Elle n'existe plus. Le crépuscule a laissé place à une nuit noire.

    Jean-Paul II a dressé un portrait saisissant de l'Europe en 2003, lors de la publication de l'exhortation apostolique post-synodale Ecclesia in Europa. « L'époque que nous vivons, écrivait le Pape, avec ses propres défis, apparaît comme une période de confusion. Nombre d'hommes et de femmes semblent désorientés, incertains, sans espoir, et nombre de chrétiens partagent cet état d'esprit » (7). L'angoisse est devenue l'antichambre de la conscience collective, où l'on redoute le pire. Nous vivons une époque suspendue – nous sommes véritablement parmi ceux qui sont suspendus – qui flotte en apesanteur à la surface de la solitude des réseaux sociaux, de l'indignation vaine, des slogans présentés comme des idées. L'agitation qui nous plonge dans une agitation constante provient du fait que les biens auxquels nous confions notre bonheur sont corruptibles, éphémères : le bien-être, l'épanouissement personnel, la santé, la réussite économique, la reconnaissance sociale, l'affirmation et la gratification affectives, autant d'ornements d'une vie qui, au final, demeure brute et dépouillée. Nietzsche écrit : « Tu as placé ta volonté et tes valeurs sur le fleuve du devenir » ( Ainsi parlait Zarathoustra, Adelphi, 1989, p. 137). À l’inverse, Notre Seigneur nous exhorte : « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, où la teigne et la rouille détruisent, et où les voleurs percent les murs et dérobent ; mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où ni la teigne ni la rouille ne détruisent, et où les voleurs ne percent ni ne dérobent. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt 6, 19-21).

    La perspective exclusivement occidentale d'une nature immanente, qui a cherché à effacer la dimension transcendante, a écrasé l'être humain en le réduisant à un état individuel et en le contraignant à survivre dans seulement deux dimensions ; elle l'a aplati dans une condition existentielle matérielle, condition précaire en soi. L'incertitude est le microcosme liquide dans lequel s'agitent nombre de nos contemporains. Il est inévitable que, dans de telles conditions, l'avenir apparaisse davantage comme une condamnation que comme une promesse. Jean-Paul II parle d’« une sorte de  peur face à l’avenir . L’image du lendemain que l’on cultive apparaît souvent fanée et incertaine. On craint davantage l’avenir qu’on ne le désire. Parmi les signes inquiétants, on peut citer le vide intérieur qui s’empare de nombreuses personnes et la perte du sens de la vie. Parmi les manifestations et les fruits de cette angoisse existentielle, il faut notamment mentionner la chute dramatique du taux de natalité, le déclin des vocations sacerdotales et religieuses, la difficulté, voire le refus, de faire des choix de vie définitifs, même en matière de mariage » (8). La montagne de la vie se gravit à mains nues, sans aucune prise, car on nous a répété sans cesse qu’il n’existe pas de vérités : rien ne doit être certain, définitif, fixe, objectif, immuable, éternel ou statique. De toute évidence, sans aucune prise, nous craignons à chaque instant de sombrer dans le vide. La minute qui vient pourrait être votre dernier moment de sérénité.

    Mais il y a plus. Seule la vérité unifie, le mensonge divise . Et il divise aussi l'homme en lui-même, le fragmente, voire le liquéfie. Or, nous savons tous combien la liquidité est devenue un paradigme de valeurs, un canon herméneutique pour interpréter son propre destin. Le pape polonais observe : « Nous assistons à une  fragmentation généralisée de l'existence ; un sentiment de solitude prévaut ; les divisions et les oppositions se multiplient » (8). L'homme, pulvérisé intérieurement parce qu'il est privé de ce sens existentiel ultime qui unifie sa personne vers un but, est perdu parce qu'il est privé d'identité. Nous avons évoqué précédemment le fait que l'horizontalité a anéanti la verticalité. Sans sommet d'où contempler l'existence, celle-ci paraît insignifiante, c'est-à-dire privée de signe distinctif, de sa propre signification, de sa propre direction, car seul le regard d'en haut offre la possibilité d'une vision globale, synthétique, unitaire. Le manque d'identité européenne découle du manque d'identité personnelle de millions de ses citoyens. Un peuple anonyme, inconnu des archives historiques car sans passé, engendre des nations anonymes, si faibles qu'elles plient au moindre vent culturel, même au plus insensé qui prône la dissolution des liens familiaux par le divorce et l'extermination des enfants dans le ventre de leur mère, des personnes âgées et handicapées sur leurs lits d'hôpital, de la loi car elle est déformée et corrompue par le moindre désir, même celui de « se marier » avec une personne du même sexe, et bien d'autres choses encore.

    La fragmentation du moi ne peut qu'entraîner la fragmentation des relations sociales , leur effondrement : l'autre devient soit un ennemi, soit un objet utile pour satisfaire ses propres besoins. Ainsi, l'homme devient le centre du cosmos, de son microcosme, un trou noir qui absorbe même la lumière. L'homme se prend pour dieu : devenir Narcisse est inévitable. L'autre par excellence, cependant, est Dieu, et la mort de Dieu engendre donc la mort sociale et la mort personnelle. Le pape Wojtyła poursuit : « À la racine de la perte d'espérance se trouve la  tentative de faire prévaloir une anthropologie sans Dieu et sans Christ . Ce type de pensée a conduit à considérer l'homme comme le centre absolu de la réalité, lui attribuant ainsi artificiellement la place de Dieu et oubliant que ce n'est pas l'homme qui fait Dieu, mais Dieu qui fait l'homme. » « L’oubli de Dieu a conduit à l’abandon de l’homme », de sorte qu’« il n’est pas surprenant que, dans ce contexte, un vaste espace se soit ouvert au libre développement du nihilisme dans le domaine philosophique, du relativisme dans les domaines épistémologique et moral, du pragmatisme et même d’un hédonisme cynique dans la configuration de la vie quotidienne » (Synode des évêques, Relatio ante disceptationem , 1999). La culture européenne donne l’impression d’une « apostasie silencieuse » de la part de l’homme rassasié qui vit comme si Dieu n’existait pas (9).

    Comment ressusciter l’Europe ? Saint Jean-Paul II nous indique le chemin de la sainteté personnelle, qui se présente aujourd’hui souvent sous les traits d’un martyr, car le témoignage actuel ne peut qu’être imprégné du sang du rejet, de la marginalisation, de la discrimination, de la persécution et du mépris. Le salut de l’Europe repose en définitive sur « la foi en Jésus-Christ, source d’espérance qui ne déçoit jamais, don à l’origine de l’unité spirituelle et culturelle des peuples européens, et qui, aujourd’hui encore et demain, peut constituer une contribution essentielle à leur développement et à leur intégration » (18). Une Europe nouvelle ne peut être que chrétienne, car « voici, je fais toutes choses nouvelles » ( Ap  21, 5).

  • La crise fondamentale de la culture contemporaine et la sagesse de saint Thomas

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    De sur le CWR :

    La crise fondamentale de la culture contemporaine et la sagesse de saint Thomas

    « La division entre l’esprit et la réalité », explique le père Cajetan Cuddy, OP, « et le projet d’auto-création ont engendré la désunion entre nous et tous les autres. »

    Détail d'un vitrail de l'église Saint-Patrick de Columbus, dans l'Ohio, représentant le Christ crucifié s'adressant à saint Thomas d'Aquin. (Wikipedia)
    Note de la rédaction : Cet entretien a été initialement publié le 27 janvier 2020.

    Le père Cajetan Cuddy, OP, est prêtre de la province dominicaine de Saint-Joseph. Il a collaboré à plusieurs publications catholiques et théologiques et prépare actuellement un doctorat en théologie sacrée. Il s'est récemment entretenu avec CWR au sujet de la culture contemporaine et de ses maux, de son propre travail et du thomisme.

    CWR : Pourriez-vous dire quelques mots pour vous présenter à nos lecteurs ?

    Le P. Cajetan Cuddy, OP (portsmouthinstitute.org)

    Père Cajetan Cuddy, OP : Je suis prêtre dominicain de la Province de Saint-Joseph (Province de l'Est, États-Unis). Je termine actuellement un doctorat en théologie sacrée à l'Université de Fribourg, en Suisse. Mes recherches et mes écrits portent sur l'intégration de la philosophie, de la théologie et de la spiritualité dans la pensée de Thomas d'Aquin et la tradition thomiste. Ces intérêts ne sont cependant pas uniquement académiques. Je crois qu'une crise intellectuelle profonde sévit dans notre société. Nous avons soif de sagesse. Je suis convaincu que Thomas d'Aquin et les thomistes sont les meilleurs guides pour ceux qui aspirent à la paix et à l'harmonie dans la pensée et dans la vie.

    CWR : Pourriez-vous nous en dire plus sur la « crise fondamentale » que vous observez dans la société contemporaine ?

    Père Cajetan : Je pense que les divisions qui prévalent dans les conflits sociétaux sont des symptômes de paradoxes individuels chez les personnes humaines, qui, eux-mêmes, manifestent des frustrations intellectuelles dans la connaissance humaine .

    Les observateurs soulignent une désunion de plus en plus marquée au sein de la société moderne . De profonds conflits surgissent autour de la politique, de l'économie, de la religion, de l'origine ethnique et même du genre. Les identités sociales se construisent souvent autour de la figure de l'oppresseur et de la victime : chaque groupe se percevant comme victime de l'agression d'un autre.

    Derrière cette discorde sociale se cache une division antérieure des individus. Les personnes sont non seulement divisées les unes des autres, mais aussi d'elles-mêmes. Les débats sur le genre et l'avortement, par exemple, reflètent ces tensions internes. La simple perspective de changer de genre pour atteindre une authenticité personnelle ou d'interrompre une grossesse au nom du droit à l'avortement révèle une division sous-jacente. Les individus sont divisés par eux-mêmes. Nous cherchons désespérément à nous libérer d'une hostilité que nous ressentons en nous. L'identité personnelle est désormais perçue comme un problème qui ne peut être résolu que par la création d'un autre soi, différent. C'est le paradoxe de l'individu moderne.

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  • Le christianisme sans la chrétienté ?

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    De sur Corrispondenza Romana :

    Le christianisme sans la chrétienté ?

    Ce récit met en scène des empereurs et des dirigeants romains, des anges messagers et les premiers pontifes, des prêtres et des prêtresses païens, ainsi que de nombreux Pères de l'Église, tels que saint Jérôme et saint Augustin. C'est une histoire captivante par laquelle Chateaubriand entendait raviver l'esprit de la civilisation chrétienne – avec ses aspects culturels – que le catholicisme, notamment en France dans les années qui suivirent les atrocités de la Révolution et de Napoléon, cherchait à exprimer naturellement, de façon nouvelle et libre. L'œuvre exalte l'attitude du croyant, c'est-à-dire celle de celui qui savoure la beauté du christianisme à travers la certitude du message chrétien et les enseignements de l'Église ; ceux-ci constituent le cœur du témoignage qui anime les relations des disciples du Christ.

    Revenons à ce point littéraire à la lumière d'un récent débat que la presse a résumé par la formule d'un « christianisme sans christianisme ». Ce concept a été attribué au président de la Conférence épiscopale italienne, Matteo Zuppi, qui, ouvrant l'Assemblée générale des évêques italiens en novembre dernier, a affirmé que « la fin du christianisme ne coïncide pas avec la disparition de la foi, mais marque la transition vers une époque où la foi n'est plus soutenue par le contexte social et est plutôt le fruit d'un choix personnel et conscient d'adhérer à l'Évangile ». (N'est-ce pas aussi un des thèmes chers au cardinal Joseph De Kesel ? ndB)

    Les concepts de christianisme et de chrétienté sont certes distincts, mais est-il possible de les dissocier ? Cette dissociation se justifie si l’on identifie le christianisme à une organisation terrestre spécifique – sociale, culturelle, politique, voire partisane. Dans cette perspective, le christianisme n’existe que dans la mesure où ces structures se conforment au message de l’Évangile ; si cette conformité fait défaut, alors on parle de la fin du christianisme.

    L’approche est différente si l’on considère le christianisme avant tout comme une réalité spirituelle, indépendante des formes historiques et institutionnelles. De ce point de vue, on peut affirmer non seulement que là où il y a du christianisme, il y a aussi du christianisme, mais surtout – et plus profondément – ​​que là où il y a un christianisme authentique, il y a toujours une forme de christianisme , comprise comme une aspiration vivante et active vers une civilisation inspirée par l’Évangile.

    En définitive, la question cruciale permet de clarifier le problème : de quel point de vue envisageons-nous le monde ? Si nous l’observons principalement à travers des catégories sociales, culturelles ou politiques, nous risquons de reléguer l’Évangile au second plan, de l’adapter à la logique dominante. Dès lors, il devient difficile de proclamer avec conviction le message de l’Évangile et la Tradition de l’Église, et d’affirmer que le christianisme authentique engendre toujours un christianisme différent.

    En l'absence de cet engagement sincère et authentique, nous finissons par dépendre d'une reconnaissance souvent intéressée de structures sociales ou politiques parfois hostiles au christianisme. Il peut en résulter un christianisme réduit à une pratique intime ou piétiste, dépourvue d'impact culturel et historique, et un credo déconnecté de la réalité, soumis à des sociétés et des politiques dévoyées.

    À l’inverse, si l’Évangile et la Tradition de l’Église ne sont pas subordonnés à des instruments inappropriés d’action sociale et politique, les conditions sont réunies pour une authentique attitude chrétienne, qui distingue, sans la séparer, le christianisme et la chrétienté. Il ne s’agit pas d’un christianisme passivement adapté au monde, mais d’un christianisme conscient de l’unicité du message évangélique, œuvrant activement à la construction d’une civilisation chrétienne. Cette action se manifeste d’abord dans la vie personnelle et familiale, puis s’étend aux relations sociales et culturelles, qui sont ainsi éclairées et évangélisées de manière libre, transparente et authentique, tout en résistant aux excès de ces milieux sans scrupules qui risqueraient autrement de gagner du terrain.

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  • La seule chose que nous ayons à craindre, c'est une théologie qui n'ose plus croire ce qu'elle a autrefois proclamé

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    De Rob Mutsaerts (lien), évêque auxiliaire de Bois-le-Duc (Pays-Bas), sur son blog « Paarse Pepers » :

    Les barbares ne sont pas le problème.

    Hillaire Belloc a écrit ces mots célèbres : il ne craignait pas « les barbares qui frappent aux portes », mais le danger venant de l'intérieur. C'est une déclaration qui peut facilement être mal comprise. Belloc ne voulait pas dire que les menaces extérieures sont inoffensives, mais que les civilisations meurent rarement à cause d'ennemis extérieurs. Elles meurent lorsqu'elles cessent de croire en ce qui nous a autrefois amenés à la foi.

    Je m'adresse maintenant aux théologiens et aux croyants libéraux. Non pas pour les accuser, mais pour les inviter à réfléchir. Car si Belloc avait raison, et s'il s'adressait à nous aujourd'hui, il dirait peut-être : le christianisme en Europe n'est pas seulement menacé par la sécularisation, mais aussi par une théologie qui ne croit plus en ses propres fondements.

    Prenons l'exemple de la situation en Allemagne. Les « barbares » ne sont pas le problème. Le problème vient de l'intérieur. Les évêques allemands ont publié un document (« Segen gibt der Liebe Kraft ») qui fournit des directives pastorales aux prêtres et aux collaborateurs pastoraux pour la bénédiction des couples vivant dans des unions que l'Église qualifie de « désordonnées ». Les bénédictions sont présentées comme un moyen de placer l'amour et l'espoir des personnes sous la bénédiction de Dieu. Les processus synodaux allemands ont déjà adopté des documents qui plaident en faveur d'une révision de la doctrine sur l'homosexualité, d'une place pour la diversité de genre et l'inclusion des personnes transgenres et intersexuées, et de discussions sur le célibat. Tout cela sous le couvert de la pastorale.

    Mais le fait est que, dans la théologie catholique, l'action pastorale ne peut jamais être dissociée de la vérité. L'Église fait la distinction entre l'ordre moral objectif (ce qui est bon ou péché) et la culpabilité subjective (le degré de responsabilité personnelle d'une personne). L'Église peut se montrer indulgente envers la culpabilité, accompagner la formation de la conscience et guider les personnes pas à pas, mais elle ne peut déclarer que quelque chose est moralement bon alors qu'elle l'a toujours considéré comme intrinsèquement désordonné. Lorsqu'une conférence épiscopale bénit des relations qui, selon la doctrine, sont objectivement pécheresses sans appeler clairement à la conversion ou à un changement de vie, la norme morale est en fait révisée, même si cela n'est pas dit formellement. C'est pourquoi Rome a déjà déclaré explicitement en 2021 sous le pape François : « Dieu ne peut bénir le péché. »

    L'Église universelle a toujours fait une distinction cruciale entre l'acte et l'auteur, entre la personne (qui est toujours aimée de Dieu) et ses actions ou son état de vie. Rappelez-vous les célèbres paroles d'Augustin : « Haïssez le péché, aimez le pécheur. » Si vous justifiez le péché, vous accompagnez le pécheur vers l'abîme. C'est tout à fait contraire à la pastorale. Si les situations pécheresses sont systématiquement bénies sans que l'on parle clairement de conversion, de croix, d'ascèse ou de croissance morale, alors le péché est minimisé et réduit à une « imperfection ». Cela peut sembler pastoral, mais là où il n'y a plus de péché, il n'y a plus de raison de se convertir et le sacrifice de Jésus sur la croix est déclaré superflu. Et toute bénédiction est alors dénuée de sens. Et non, ce n'est pas pastoral. L'amour sans vérité est sans amour.

    Les plus grands défis de notre époque – progrès scientifique, pluralisme, diversité religieuse, critique historique – ne sont pas barbares. Ils ne sont pas les ennemis de la foi. Au contraire, ils sont souvent issus d'une civilisation chrétienne qui prenait la vérité tellement au sérieux qu'elle osait l'examiner. Mais que se passe-t-il lorsque les évêques, les prêtres et les théologiens s'efforcent tellement de défendre le christianisme de manière à ce que l'environnement séculier ne soit plus offensé par ses opinions contraires ? N'ont-ils pas alors cessé de défendre le christianisme ? Quand la résurrection de Jésus est réduite à « l'histoire continue » plutôt qu'à la résurrection réelle de Jésus hors du tombeau ; quand Jésus n'est plus le Sauveur, mais surtout un exemple moral ; quand le péché est remplacé par la « fragilité » sans culpabilité, et la grâce par l'affirmation sans conversion ? Il ne reste alors qu'un quasi-christianisme vague, poli et respectable, dans lequel plus rien n'est en jeu et qui ne se distingue en rien des opinions séculières. 

    Le libéralisme part souvent d'une noble motivation : comment rendre la foi chrétienne compréhensible pour l'homme moderne ? Mais si cela conduit à une simple confirmation - lorsque le christianisme s'adapte trop à l'esprit du temps - il perd précisément ce qui le rend pertinent. Et devient donc totalement superflu. On se retrouve d'ailleurs avec de nouveaux dogmes à la place : le dogme de l'autonomie, le dogme de l'authenticité sans vérité et le dogme de l'inclusivité sans distinction. Ce ne sont pas des systèmes de croyances moins stricts, mais ils aboutissent à une vision tragique de l'être humain.

    La théologie libérale met à juste titre l'accent sur la dignité humaine, mais elle a souvent du mal à accepter le péché radical, non pas comme un échec moral, mais comme une distorsion existentielle. La grande tragédie est que lorsque le péché disparaît, le pardon perd également tout son sens. Et sans pardon, la grâce devient un mot vide de sens. Tout comme la bénédiction. Il ne reste alors qu'un christianisme qui ne sauve plus les hommes, mais se contente de les accompagner. Vers l'abîme.

    La question centrale n'est finalement pas « Que signifie le Christ pour moi ? », mais « Qui est le Christ, indépendamment de mon interprétation ? ». Le Christ n'est pas un symbole de valeurs universelles, mais une présence historique, concrète et perturbatrice de Dieu lui-même. Une théologie qui rend le Christ « sûr » pour l'homme moderne le rend méconnaissable pour l'Évangile.

    La question n'est pas de savoir si nous pensons de manière critique, mais où s'arrête notre critique. Peut-être que le véritable défi pour la théologie libérale aujourd'hui est le suivant : 1. Osons-nous croire à nouveau que le christianisme est vrai, et pas seulement précieux ? 2. Osons-nous accepter que l'Évangile nous juge avant de nous libérer ? 3. Osons-nous à nouveau parler de conversion, de sacrifice, de rédemption, sans nous excuser ? Non pas parce que les barbares sont aux portes, mais parce que l'Église risque de se vider.

    Belloc ne craignait pas les barbares aux portes, mais la civilisation qui a oublié son âme. Il ne craignait pas la raison, mais la raison sans foi. Il ne craignait pas la modernité, mais l'homme qui a oublié qu'il a besoin de pardon. La seule chose que nous ayons à craindre, c'est une théologie qui n'ose plus croire ce qu'elle a autrefois proclamé.

  • Il y a vingt-cinq ans : la mort de Gustave Thibon

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    Du blog du Mesnil Marie :

    2021 - 19 janvier - 2026
    25ème anniversaire du rappel à Dieu de Gustave Thibon

    1) nouvelle publication : la vidéo "il était une foi" >>>

    http://leblogdumesnil.unblog.fr/2026/01/18/2026-9-gustave-thibon-il-etait-une-foi/

    2) La liste de toutes nos publications concernant Gustave Thibon >>>

    http://leblogdumesnil.unblog.fr/2023/01/18/2023-14-retrospectives-des-publications-de-ce-blogue-relatives-a-gustave-thibon-2008-2023/

  • « Nous avons oublié qui nous sommes, ou nous n'aimons pas qui nous sommes, ou les deux. »

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    De sur le CWR :

    L'homme comme "phénomène frontière" : sur la redécouverte de l'image de la nature humaine

    En quoi l’image de l’homme comme  unité de matière et d’esprit, de corps et d’âme, est-elle utile pour contrer le matérialisme, l’individualisme expressif et le transhumanisme ?

    Détail du plafond de la chapelle Sixtine représentant la Création d'Adam (1510) de Michel-Ange (WikiArt.org)
    Qu'est-ce que l'homme ?

    Carl Trueman  affirme  que c'est la question la plus urgente à laquelle nous sommes confrontés aujourd'hui. Paul Kingsnorth semble partager cet avis ; dans son ouvrage récemment paru,  Contre la machine, il déclare : « Nous avons oublié qui nous sommes, ou nous n'aimons pas qui nous sommes, ou les deux. »

    Oui, en quelque sorte les deux. Et certains d'entre nous n'aiment pas qui ils sont  parce  qu'ils ont oublié qui ils sont.

    Trueman affirme – à juste titre – que la nature humaine a été « démantelée, désenchantée, désincarnée et profanée ». Il suggère des pistes potentiellement fructueuses pour tenter de répondre aux trois premières atteintes modernes à la nature humaine, mais il minimise trop rapidement notre capacité à contrer la profanation de l'homme. Son argument est le suivant :

    L’absence de consensus social sur l’existence de Dieu, sans parler des dogmes et pratiques religieuses, empêche tout consensus sur une conception de la nature humaine fondée sur l’image divine. Ce manque de consensus est problématique, car la réponse à la profanation de la nature humaine doit être sa consécration, et la consécration doit s’inscrire dans un contexte religieux. Face à la sécularisation de notre société contemporaine, les chrétiens doivent faire preuve de modestie quant à l’étendue de leur action.

    Certes, dans la société laïque actuelle, nombreux sont ceux qui rechignent à envisager la possible véracité d'une des affirmations fondamentales de l'anthropologie chrétienne (et juive) : l'être humain est créé à l'image et à la ressemblance de Dieu (Genèse 1, 26-27). Mais d'autres représentations de l'homme pourraient alimenter les débats sur le « nouvel humanisme » prôné par Trueman ; des représentations auxquelles les laïcs seraient peut-être plus réceptifs, mais qui pourraient néanmoins contribuer à orienter ces discussions, même si c'est de manière progressive et imperceptible au départ, vers la reconsécration de l'homme.

    L'une de ces images serait celle de l'homme comme  méthorion  ou « phénomène frontière ». L'homme se situe de manière unique à la frontière entre le corps et l'esprit, la matière et l'âme, l'objet et le sujet, le fini et l'infini. Comme l'a noté Hans Urs von Balthasar, l'image de l'homme comme phénomène frontière se retrouve, sous une forme ou une autre, dans pratiquement toutes les philosophies et religions. Dans la formulation de l'Église catholique, l'homme est « l'unité de l'âme et du corps ».

    L'image de l'homme comme phénomène frontière semble particulièrement pertinente dans les débats contemporains sur la nature humaine. Cela tient en partie au fait que cette image est impliquée non seulement dans la profanation de l'homme, mais aussi dans le démantèlement, le désenchantement et la désincarnation de la nature humaine tels que décrits par Truman, et pourrait ainsi contribuer à répondre aux quatre atteintes contemporaines à notre identité humaine.

    L'image de l'homme comme phénomène frontière est également très pertinente pour les trois courants intellectuels/culturels qui ont le plus nui à notre compréhension contemporaine de la nature humaine : le matérialisme, l'individualisme de l'affirmation de soi et le transhumanisme.

    Les matérialistes affirment que nous ne sommes rien d'autre que notre corps, l'esprit/la conscience n'étant qu'un épiphénomène des processus biochimiques.

    Les individualistes de l'affirmation de soi veulent affirmer, simultanément (et donc de manière incohérente), que nos corps ont et n'ont aucune importance pour établir ce qu'est un homme (par exemple, en soutenant que le « genre » d'une personne est ce que la personne croit être, indépendamment de son corps, tout en défendant l'importance cruciale de la possibilité pour cette personne de modifier son corps par le biais d'hormones, de chirurgie, etc., dans le but de faire correspondre son corps à son « genre » perçu intérieurement).

    Les transhumanistes cherchent un moyen de nous séparer complètement des « limites » de notre corps, ce qui pourrait être réalisé grâce à des techniques telles que le téléchargement de l'esprit humain dans le nuage numérique (ce qui, soit dit en passant, nécessiterait toujours un support physique pour accueillir ces « esprits »).

    L'image de l'homme comme une  unité de matière et d'esprit, de corps et d'âme, est utile pour contrer ces trois courants de pensée déshumanisants dans la société contemporaine, ainsi que la confusion générale sur la nature humaine qui semble si répandue aujourd'hui.

    Mais comment aborder efficacement une telle image de la nature humaine, en tenant compte de la résistance que tant de penseurs laïques manifestent instinctivement dès qu'un sujet, même vaguement lié à Dieu, au christianisme ou à un royaume transcendant, est évoqué ? Voici quelques pistes de réflexion :

    • Inspirez-vous des  arguments  de Thomas Nagel (qui est lui-même athée) selon lesquels le matérialisme ne parvient pas à rendre compte d'aspects aussi centraux de la vie humaine que la conscience, le sens et la valeur.
    • Analysez comment l'homme est un être fini ouvert à l'infini, comme l'ont notamment souligné Thomas d'Aquin.
    • Incorporer l’image de l’homme comme « microcosme » (l’« incarnation du monde »,  l’être qui  « récapitule ontogénétiquement en lui-même, couronne et transcende toutes les formes de la nature » ), une image étroitement liée à l’image de l’homme comme être liminal et qui a été défendue par divers penseurs, dont Plotin, Origène, Augustin, Grégoire le Grand, Maxime le Confesseur et Bonaventure.
    • Il convient de s'intéresser au statut de l'être humain à la fois sujet  et  objet, comme le soulignent Kant, Hegel et, plus récemment, Roger Scruton. Ce dernier explique  comment cette conception de la nature humaine peut révéler ce qu'il nomme notre « difficulté métaphysique », une situation à laquelle, reconnaît-il, « Dieu est la seule solution ».
    • Enfin, parce que certaines personnes ne sont pas sensibles à ce qu'elles percevraient probablement comme des arguments « académiques » sur la nature humaine, nous devons trouver des moyens d'explorer et de réfléchir sur la nature humaine en tant que « phénomène frontière » dans la culture populaire (films, musique, littérature, art, etc.).

    Ce ne sont là que quelques exemples de la manière dont une redécouverte de l'image de la nature humaine comme « phénomène frontière » pourrait contribuer, même modestement, à la reconsécration de l'homme dans la société contemporaine.


    Richard Clements écrit et intervient sur la foi catholique, en particulier sur la théologie de Hans Urs von Balthasar et son application à la vie chrétienne et à l'évangélisation. Il est l'auteur de deux ouvrages : * The Meaning of the World Is Love: Selected Texts from Hans Urs von Balthasar with Commentary* (Ignatius Press, 2022) et * The Book of Love: Brief Meditations * (En Route Books, 2023). Il collabore également avec Word on Fire Catholic Ministries. Titulaire d'un doctorat en psychologie clinique de l'Université Purdue et d'un certificat en ministère ecclésial laïc, il a enseigné la psychologie dans plusieurs universités. Pour en savoir plus sur ses travaux, consultez RichardClements.org .