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Idées

  • « Nous avons oublié qui nous sommes, ou nous n'aimons pas qui nous sommes, ou les deux. »

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    De sur le CWR :

    L'homme comme "phénomène frontière" : sur la redécouverte de l'image de la nature humaine

    En quoi l’image de l’homme comme  unité de matière et d’esprit, de corps et d’âme, est-elle utile pour contrer le matérialisme, l’individualisme expressif et le transhumanisme ?

    Détail du plafond de la chapelle Sixtine représentant la Création d'Adam (1510) de Michel-Ange (WikiArt.org)
    Qu'est-ce que l'homme ?

    Carl Trueman  affirme  que c'est la question la plus urgente à laquelle nous sommes confrontés aujourd'hui. Paul Kingsnorth semble partager cet avis ; dans son ouvrage récemment paru,  Contre la machine, il déclare : « Nous avons oublié qui nous sommes, ou nous n'aimons pas qui nous sommes, ou les deux. »

    Oui, en quelque sorte les deux. Et certains d'entre nous n'aiment pas qui ils sont  parce  qu'ils ont oublié qui ils sont.

    Trueman affirme – à juste titre – que la nature humaine a été « démantelée, désenchantée, désincarnée et profanée ». Il suggère des pistes potentiellement fructueuses pour tenter de répondre aux trois premières atteintes modernes à la nature humaine, mais il minimise trop rapidement notre capacité à contrer la profanation de l'homme. Son argument est le suivant :

    L’absence de consensus social sur l’existence de Dieu, sans parler des dogmes et pratiques religieuses, empêche tout consensus sur une conception de la nature humaine fondée sur l’image divine. Ce manque de consensus est problématique, car la réponse à la profanation de la nature humaine doit être sa consécration, et la consécration doit s’inscrire dans un contexte religieux. Face à la sécularisation de notre société contemporaine, les chrétiens doivent faire preuve de modestie quant à l’étendue de leur action.

    Certes, dans la société laïque actuelle, nombreux sont ceux qui rechignent à envisager la possible véracité d'une des affirmations fondamentales de l'anthropologie chrétienne (et juive) : l'être humain est créé à l'image et à la ressemblance de Dieu (Genèse 1, 26-27). Mais d'autres représentations de l'homme pourraient alimenter les débats sur le « nouvel humanisme » prôné par Trueman ; des représentations auxquelles les laïcs seraient peut-être plus réceptifs, mais qui pourraient néanmoins contribuer à orienter ces discussions, même si c'est de manière progressive et imperceptible au départ, vers la reconsécration de l'homme.

    L'une de ces images serait celle de l'homme comme  méthorion  ou « phénomène frontière ». L'homme se situe de manière unique à la frontière entre le corps et l'esprit, la matière et l'âme, l'objet et le sujet, le fini et l'infini. Comme l'a noté Hans Urs von Balthasar, l'image de l'homme comme phénomène frontière se retrouve, sous une forme ou une autre, dans pratiquement toutes les philosophies et religions. Dans la formulation de l'Église catholique, l'homme est « l'unité de l'âme et du corps ».

    L'image de l'homme comme phénomène frontière semble particulièrement pertinente dans les débats contemporains sur la nature humaine. Cela tient en partie au fait que cette image est impliquée non seulement dans la profanation de l'homme, mais aussi dans le démantèlement, le désenchantement et la désincarnation de la nature humaine tels que décrits par Truman, et pourrait ainsi contribuer à répondre aux quatre atteintes contemporaines à notre identité humaine.

    L'image de l'homme comme phénomène frontière est également très pertinente pour les trois courants intellectuels/culturels qui ont le plus nui à notre compréhension contemporaine de la nature humaine : le matérialisme, l'individualisme de l'affirmation de soi et le transhumanisme.

    Les matérialistes affirment que nous ne sommes rien d'autre que notre corps, l'esprit/la conscience n'étant qu'un épiphénomène des processus biochimiques.

    Les individualistes de l'affirmation de soi veulent affirmer, simultanément (et donc de manière incohérente), que nos corps ont et n'ont aucune importance pour établir ce qu'est un homme (par exemple, en soutenant que le « genre » d'une personne est ce que la personne croit être, indépendamment de son corps, tout en défendant l'importance cruciale de la possibilité pour cette personne de modifier son corps par le biais d'hormones, de chirurgie, etc., dans le but de faire correspondre son corps à son « genre » perçu intérieurement).

    Les transhumanistes cherchent un moyen de nous séparer complètement des « limites » de notre corps, ce qui pourrait être réalisé grâce à des techniques telles que le téléchargement de l'esprit humain dans le nuage numérique (ce qui, soit dit en passant, nécessiterait toujours un support physique pour accueillir ces « esprits »).

    L'image de l'homme comme une  unité de matière et d'esprit, de corps et d'âme, est utile pour contrer ces trois courants de pensée déshumanisants dans la société contemporaine, ainsi que la confusion générale sur la nature humaine qui semble si répandue aujourd'hui.

    Mais comment aborder efficacement une telle image de la nature humaine, en tenant compte de la résistance que tant de penseurs laïques manifestent instinctivement dès qu'un sujet, même vaguement lié à Dieu, au christianisme ou à un royaume transcendant, est évoqué ? Voici quelques pistes de réflexion :

    • Inspirez-vous des  arguments  de Thomas Nagel (qui est lui-même athée) selon lesquels le matérialisme ne parvient pas à rendre compte d'aspects aussi centraux de la vie humaine que la conscience, le sens et la valeur.
    • Analysez comment l'homme est un être fini ouvert à l'infini, comme l'ont notamment souligné Thomas d'Aquin.
    • Incorporer l’image de l’homme comme « microcosme » (l’« incarnation du monde »,  l’être qui  « récapitule ontogénétiquement en lui-même, couronne et transcende toutes les formes de la nature » ), une image étroitement liée à l’image de l’homme comme être liminal et qui a été défendue par divers penseurs, dont Plotin, Origène, Augustin, Grégoire le Grand, Maxime le Confesseur et Bonaventure.
    • Il convient de s'intéresser au statut de l'être humain à la fois sujet  et  objet, comme le soulignent Kant, Hegel et, plus récemment, Roger Scruton. Ce dernier explique  comment cette conception de la nature humaine peut révéler ce qu'il nomme notre « difficulté métaphysique », une situation à laquelle, reconnaît-il, « Dieu est la seule solution ».
    • Enfin, parce que certaines personnes ne sont pas sensibles à ce qu'elles percevraient probablement comme des arguments « académiques » sur la nature humaine, nous devons trouver des moyens d'explorer et de réfléchir sur la nature humaine en tant que « phénomène frontière » dans la culture populaire (films, musique, littérature, art, etc.).

    Ce ne sont là que quelques exemples de la manière dont une redécouverte de l'image de la nature humaine comme « phénomène frontière » pourrait contribuer, même modestement, à la reconsécration de l'homme dans la société contemporaine.


    Richard Clements écrit et intervient sur la foi catholique, en particulier sur la théologie de Hans Urs von Balthasar et son application à la vie chrétienne et à l'évangélisation. Il est l'auteur de deux ouvrages : * The Meaning of the World Is Love: Selected Texts from Hans Urs von Balthasar with Commentary* (Ignatius Press, 2022) et * The Book of Love: Brief Meditations * (En Route Books, 2023). Il collabore également avec Word on Fire Catholic Ministries. Titulaire d'un doctorat en psychologie clinique de l'Université Purdue et d'un certificat en ministère ecclésial laïc, il a enseigné la psychologie dans plusieurs universités. Pour en savoir plus sur ses travaux, consultez RichardClements.org .
  • Pourquoi le féminisme n'a jamais été (et ne sera jamais) un projet chrétien

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    De Solène Tadié sur le NCR :

    « Quelque chose de maléfique » : Pourquoi le féminisme n'a jamais été (et ne sera jamais) un projet chrétien

    La philosophe catholique Carrie Gress remet en question les fondements mêmes du féminisme, arguant qu'il est devenu une église rivale dont les prétentions morales dissimulent une rupture profonde avec l'Évangile — et dont les conséquences se font désormais sentir chez les femmes, les hommes et les familles.

    Le nouveau livre de l'auteure et philosophe catholique Carrie Gress paraîtra le 20 janvier 2026.
    Le nouveau livre de l'auteure et philosophe catholique Carrie Gress paraîtra le 20 janvier 2026. (Photo : Courtoisie de Sophia Institute Press)

    Le féminisme jouit d'une acceptation quasi universelle dans le paysage politique et intellectuel actuel. Se déclarer antiféministe en 2026 suffit souvent à être étiqueté comme indifférent à la dignité des femmes, hostile au progrès et suspect, même aux yeux de certains conservateurs. La légitimité du féminisme lui-même est rarement remise en question ; il est plutôt considéré comme une étape nécessaire du processus d'émancipation des femmes.

    Il faut donc une certaine dose de courage intellectuel pour s'opposer au récit établi. C'est précisément la tâche que Carrie Gress, universitaire et philosophe catholique, poursuit depuis plusieurs années à travers une série d'ouvrages . 

    Dans son dernier ouvrage, *Something Wicked : Why Feminism Can't Be Fused With Christianity*, Gress ne se contente pas d'affirmer que le féminisme est allé trop loin ou s'est égaré. Elle soutient sans ambages que le féminisme est intrinsèquement vicié, constituant une hérésie du christianisme tardif – une hérésie qui emprunte le langage chrétien tout en le vidant de toute vérité évangélique.

    « Plus nocif que le communisme »

    Gress n'envisage pas le féminisme comme un mouvement nécessitant une réforme, mais comme une idéologie qui doit être jugée sur ses fruits, autrement dit sur ce qu'elle a réellement produit dans la vie des femmes, des hommes et des familles. 

    Elle procède en plaçant le féminisme au même rang que d'autres idéologies modernes qui se sont arrogées une autorité morale tout en dénaturant les enseignements chrétiens. Dans les années 1940, comme le souligne l'ouvrage *Something Wicked* , Pie XII chargea Fulton J. Sheen d'analyser le communisme non seulement comme un système politique alternatif, mais aussi comme une religion contrefaite, une idéologie profondément désordonnée et destructrice. Le féminisme, soutient Gress, mérite le même diagnostic. 

    « Je pense en réalité que le féminisme a été plus néfaste que le communisme », a-t-elle déclaré au Register, « car les gens ne sont plus sur leurs gardes. » Elle estime que, comme le marxisme, le féminisme emprunte un vocabulaire moral d'égalité et de justice, mais le réorganise autour du conflit – non plus la lutte des classes, mais la lutte des sexes.

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  • C'est l'incroyant moderne qui est finalement dépourvu de joie, et la société incrédule moderne qui est sans espoir

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    Le défi que Pierre Manent lance à l'Occident est complexe, affranchi de toute simple nostalgie.

    Dans son ouvrage « Challenging Modern Atheism and Indifference: Pascal's Defense of the Christian Proposition », Manent affirme que c'est l'incroyant moderne qui est finalement dépourvu de joie, et la société incrédule moderne qui est sans espoir.

    Au milieu du XVIIe siècle, Blaise Pascal n'était pas le seul à s'inquiéter du fait que sa nation et son continent n'étaient plus suffisamment chrétiens. Aujourd'hui, l'idée d'une société chrétienne est bien plus éloignée de la réalité qu'à l'époque de Pascal, et pourtant, comme l'écrivait T.S. Eliot dans son introduction à l'édition de poche de 1958 des  Pensées de Pascal chez Dutton, le monde moderne compte encore un nombre non négligeable de personnes pour qui « le christianisme, et le christianisme catholique, expliquent le mieux le monde et surtout le monde moral intérieur ».

    L’œuvre de Pascal nous offre une sagesse précieuse pour réfléchir non seulement à la manière d’être des chrétiens authentiques à chaque génération, mais aussi à la façon de reconstruire aujourd’hui la société occidentale sur la base de la foi qui l’a longtemps définie. Pierre Manent, figure emblématique de la philosophie politique française, réinterprète Pascal pour notre temps, ravivant l’espoir d’un avenir fidèle à la foi.

    Dans son nouvel ouvrage publié aux Presses de l'Université de Notre Dame,  *Challenging Modern Atheism and Indifference: Pascal's Defense of the Christian Proposition*  ( traduit par Paul Seaton ), Manent commence par un constat sans détour de l'état spirituel actuel de son continent : « L'Europe n'aborde pas la question de Dieu, si ce n'est pour la tenir à distance. Elle ne fait que l'effleurer afin de ne pas en être affectée. » En Europe aujourd'hui, et sans doute aussi aux États-Unis, on ne sait guère par où commencer pour examiner ce qu'est le christianisme, ce qu'il devrait être, ou ce qu'il devrait apporter à l'individu. Plus important encore, rares sont ceux qui osent même s'interroger sur la possibilité d'être un  peuple chrétien . Comme le souligne Manent dans un ouvrage précédent, *  Beyond Radical Secularism* ( 2015 ), la société chrétienne est devenue presque du jour au lendemain « un monde aussi éloigné de nous que les Grecs et les Romains ».

    C'était une anomalie dans le système séculier ; aussi, lorsque des foules de jeunes adultes, chapelets à la main, ont encerclé la cathédrale Notre-Dame de Paris, menacée par les flammes, le 15 avril 2019, implorant qu'on l'épargne, ce jour-là, tandis que le père Jean-Marc Fournier se précipitait à l'intérieur pour sauver la relique de la couronne d'épines du Christ, c'était comme si les plus hautes valeurs d'une époque révolue avaient fait irruption dans le relativisme établi de l'ère post-chrétienne. Une église, et par extension l'  Église, semblait de nouveau primordiale aux yeux du monde. Ou peut-être un géant endormi s'était-il brièvement réveillé.

    Dans ces moments-là, l'indifférence envers le christianisme, ancrée dans ce qu'Eliot décrit comme le « point de vue incrédule » de Voltaire, paraît absurde. Nous comprenons que tout n'est pas perdu. Il reste encore un territoire religieux intact, et un travail de restauration passionnant nous attend, nous qui croyons. Comme l'écrit Daniel J. Mahoney dans sa préface minutieuse à  *Challenging Modern Atheism and Indifference* , « l'Europe ne peut échapper à l'influence du christianisme ».

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  • Chantal Delsol : la Tragédie migratoire et la Chute des Empires

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    La Tragédie migratoire et la Chute des empires

    Augustin d’Hippone, saint Augustin pour les chrétiens, a vécu à l’époque angoissante où son monde était en train de se défaire (Ve siècle). Après une existence tumultueuse, il est mort dans sa ville assiégée par les Vandales. L’analogie s’impose entre son époque et la nôtre. Dans les deux cas, un empire très civilisé, puissant et orgueilleux se voit investi et finalement démantelé par des cultures plus frustes et moins avancées, qu’à son époque on appelait « barbares ». Dans les deux cas, l’empire en question est responsable de graves manquements, parce que la puissance court toujours à la démesure et à la violence. Dans les deux cas l’empire menacé manifeste une culpabilité, chrétienne alors, aujourd’hui postchrétienne, vis-à-vis des envahisseurs qu’un mystérieux complexe l’empêche de repousser efficacement. Dans les deux cas, la fin qui approche laisse penser à quelque apocalypse, et il en est de toutes sortes. Les temps sont noirs et incertains. L’esprit s’avance dans cette obscurité. Mais l’espérance est toujours neuve. Augustin, jeunesse chahuteuse, âme tourmentée, cœur casanier détestant les voyages, ne redoutait pour lui-même qu’une chose : se donner « une vie gonflée de vent ». C’est peut-être le sens de la vie qui manque le plus aux époques comme la nôtre. L’auteur de La Cité de Dieu est un penseur des commencements, un écrivain de la promesse. À nous, qui sommes des tard-venus, il peut en apprendre beaucoup. Chantal Delsol est philosophe et écrivain, professeur émérite des universités en philosophie politique. Elle a créé et dirigé l’Institut Hannah-Arendt fondé en 1993. Elle est membre de l’Académie des sciences morales et politiques.

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  • À propos du « Joyeux » dans les souhaits de Nouvel An

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    De Francis X. Maier sur The Catholic Thing :

    À propos du « Joyeux » dans les souhaits de Nouvel An

    Pascal Bruckner, philosophe politique, est une figure classique de l'intellectuel français. Élevé dans la foi catholique et formé dans des écoles jésuites, sa pensée d'adulte est résolument laïque. Il possède néanmoins une intelligence vive, une plume acérée et un scepticisme mordant. Et, à son crédit, il n'hésite pas à l'appliquer avec vigueur à une multitude d'idées reçues – y compris cette modernité dénuée de toute notion de Dieu dont il est lui-même un produit.

    L'une des principales cibles de Bruckner est le culte du bonheur factice qui, selon lui, domine notre époque. D'une part, il soutient que la foi religieuse infantilise ses adeptes. « Il est typique du christianisme », écrit-il, « d'avoir dramatisé à l'excès notre existence en la soumettant à l'alternative entre l'enfer et le paradis… Réussite ou échec : le paradis est structuré comme une école. »

    Les péchés insignifiants de notre minuscule monde – demande Bruckner avec dérision – peuvent-ils mériter un tourment infiniment disproportionné dans l’autre ? Pourtant, il constate simultanément que le rejet de Dieu par l’homme n’a pas engendré la liberté, mais un univers vulgaire de publicité. En réalité, ce qui a été libéré par la prétendue émancipation psychique et sexuelle de l’humanité, « c’est moins notre libido que notre appétit pour la consommation illimitée ».

    Pour Bruckner, nous ne sommes guère plus que les « galériens du plaisir ». Chaque nouvelle distraction, chaque gadget, chaque merveille technologique enfonce davantage notre hédonisme dans sa propre punition épuisante.

    Les cultures passées acceptaient la souffrance comme un élément normal, souvent porteur de sens, de la vie. Le bonheur était perçu comme fragile et éphémère. La joie véritable était exceptionnelle. Pour Bruckner, notre époque, surtout en Occident, a bouleversé cette conception. On attend de nous – en réalité, le marketing omniprésent nous l’ordonne – que nous soyons satisfaits du déluge d’options qui nous est proposé.

    Quand nous ne le sommes pas, nous sommes des ratés, voire pire, des déviants. Les « journées Honda heureuses » deviennent un sacrement de la période des fêtes. Par conséquent, malgré une multitude de preuves du contraire dans le monde réel, nous nous obstinons à afficher un optimisme forcé ; nous sommes « les premières sociétés au monde à rendre les gens malheureux, et non à les rendre heureux ».

    Au final, la modernité a « suscité des espoirs si élevés chez l’homme qu’elle ne peut que le décevoir ». Et cela constitue une amère revanche pour les religions : « Elles sont peut-être en mauvaise posture, mais ce qui leur a succédé ne se porte pas mieux. »

    C'est vrai. Bruckner est un homme de caractère. On ne le prendrait pas pour un enfant de chœur. Son absence de foi religieuse ressemble étrangement à une forme d'aveuglement volontaire. Et malgré (ou peut-être à cause de) son éducation jésuite, sa compréhension du christianisme semble à peine adolescente.

    Mais en ce dernier jour de l'année écoulée, à l'aube de la nouvelle, les réflexions de Bruckner méritent d'être prises en compte. Ce soir, partout dans le monde, on se souhaitera une bonne année. Pourtant, chez les Maier, les lumières seront éteintes dès 22 heures. L'idée de célébrer la chute d'une boule électrique géante à minuit à Manhattan pour accueillir un nouveau mois de janvier, synonyme de gueule de bois, n'a rien d'enchantant.

    Que peut donc bien signifier le « bonheur » à une époque de bruit et d’excitation artificielle, une époque, ce n’est pas un hasard, marquée par l’anxiété et les conflits ? Et qu’en est-il de la joie ? Nous sommes encore en période de Noël, qui célèbre précisément le thème de la « joie au monde ».

    Pour C.S. Lewis comme pour J.R.R. Tolkien, bonheur et joie sont liés, mais restent fondamentalement différents. Cela transparaît clairement dans leurs œuvres de fiction et autres écrits. Chez Tolkien, le bonheur est toujours, d'une certaine manière, désintéressé. Il découle du fait d'agir avec droiture, même au prix de grands sacrifices. Il est indissociable du sacrifice, de l'amitié, du service fidèle, de l'accomplissement de sa vocation et de la jouissance des plaisirs simples de la nature. Lewis, quant à lui, concevait le bonheur comme une satisfaction terrestre, fruit du succès, de la camaraderie, des plaisirs innocents et du confort essentiel.

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  • Reconsidérer Vatican II

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    De David Engels sur The European Conservative :

    Le concile Vatican II reconsidéré

    Le concile Vatican II en session. / Photo de presse catholique. Photographe inconnu, domaine public, via Wikimedia Commons

    La perte de la forme sacrée va de pair avec l'érosion de l'autorité, de la hiérarchie et du sens. Or, précisément parce que ce déclin est aujourd'hui si avancé, les conditions d'une véritable restauration pourraient bien être en train d'émerger.

    23 décembre 2025

    Le concile Vatican II a-t-il trahi le christianisme romain ? Ou bien l'Esprit Saint a-t-il inspiré les pères conciliaires à oser une refonte radicale de l'Église ? Peu d'événements ecclésiastiques du XXe siècle ont suscité autant de controverses que le concile Vatican II. Plus de soixante ans après sa conclusion, Vatican II continue de diviser catholiques, théologiens et observateurs du destin de la civilisation occidentale. Pour certains, il représente un aggiornamento nécessaire, une ouverture courageuse de l'Église à la modernité, qui a permis au christianisme de survivre dans un monde en pleine mutation et de prospérer dans certaines régions d'Afrique et d'Asie, même après la fin du colonialisme, alors que toute trace de la présence traditionnelle occidentale semblait vouée à disparaître. Pour d'autres, il marque le début d'une perte dramatique de substance, d'autorité et de forme, accélérant l'effondrement de la pratique et de la croyance religieuses en Europe, berceau historique de la foi catholique.

    Pour comprendre Vatican II, il faut d'abord se remémorer le climat intellectuel et émotionnel du début des années 1960, si différent de celui que nous connaissons aujourd'hui. La Seconde Guerre mondiale, avec sa dévastation morale et la discréditation qu'elle a engendrée pour les élites traditionnelles européennes, était encore loin derrière nous, quinze ans à peine, et les ruines étaient toujours visibles, notamment en Allemagne et en Europe de l'Est. L'avenir semblait appartenir à la grande confrontation idéologique entre le matérialisme libéral et le matérialisme socialiste, tous deux animés par une foi quasi obsessionnelle dans le progrès et la toute-puissance humaine, et peu enclins à la sympathie pour les croyances rétrogrades. Par ailleurs, une immense révolte générationnelle était en cours, remettant en cause l'autorité, la tradition et les normes héritées, tandis que les mouvements de décolonisation en Asie et en Afrique faisaient voler en éclats les vestiges de la suprématie civilisationnelle européenne et suscitaient une fierté renouvelée pour les cultures non européennes et leurs traditions religieuses. Dans ce contexte, nombreux étaient ceux, au sein de l'Église, qui estimaient que le christianisme occidental lui-même était historiquement compromis, associé au nationalisme, au colonialisme, à la morale bourgeoise et à un vieux monde qui paraissait irrémédiablement condamné.

    Il n’est donc pas surprenant que de nombreux ecclésiastiques aient cherché à répondre à la déstabilisation de l’Occident par une reconstruction tout aussi radicale de l’Église, une reconstruction qui visait non seulement l’Église catholique, mais aussi les confessions protestantes, même si, dans le cas de ces dernières, la réforme s’est déroulée de manière plus organique. À l’ère de l’architecture brutaliste, des gratte-ciel, des goulags et de la conquête spatiale, tous ont cherché le renouveau non pas dans l’imagerie traditionnelle de l’ecclesia triumphans, que beaucoup associaient à un XIXe siècle de plus en plus incompréhensible, mais dans le béton brut de la modernité, la rhétorique de l’autojustification constante et la chaleur émotionnelle des guitares scoutes, du pastoralisme social et de la liturgie participative.

    C’est précisément dans cette attitude envers l’histoire que l’erreur fondamentale et, il faut bien le dire, étonnante, du concile Vatican II apparaît au grand jour. Car le péché originel du concile ne résidait pas dans un manque fondamental de foi, mais dans une profonde méconnaissance de l’histoire, sans doute l’une des dernières choses auxquelles on aurait pu s’attendre de la part d’une institution si imprégnée d’histoire, de tradition et de continuité que sa capacité à penser et à appréhender le temps non pas en années, mais en générations, voire en siècles, était devenue proverbiale. Le concile de Trente, convoqué en réponse à la Réforme, mit dix-huit années, un laps de temps impressionnant, à formuler une réponse réfléchie et cohérente, tandis qu’autour de lui, l’Europe semblait se désagréger et que l’urgence était – ou aurait dû être – la priorité absolue. Et surtout, il ne répondit pas à ces défis en imitant le protestantisme, mais en clarifiant, en affirmant et en sublimant précisément les aspects qui avaient été attaqués. Le rite romain fut standardisé au lieu d’être fragmenté en variantes nationales ; l’art sacré fut consciemment cultivé comme un cadre digne et splendide pour la contemplation de Dieu, au lieu d’être remplacé par une austérité iconoclaste. La doctrine fut renforcée, non relativisée ; la mission visait à reconvertir les brebis égarées plutôt qu'à affirmer que chacun pouvait être sauvé « à sa manière » ; la liturgie atteignit une pleine richesse symbolique au lieu d'être réduite à une essence supposée ; les ordres religieux furent renouvelés, non dissous ; le clergé fut soumis à une discipline plus stricte plutôt qu'émancipé de l'autorité.

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  • Anticatholicisme : À la découverte de quelques monstres modernes

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    De sur The Catholic Thing :

    À la découverte de quelques monstres modernes

    Samedi 6 décembre 2025

    Lorsqu'un journaliste demanda au romancier américain Walker Percy pourquoi il s'était converti au catholicisme, il répondit, avec son franc-parler légendaire : « Que faire d'autre ? » Son intelligence et son esprit analytique l'empêchaient de se montrer désinvolte. Il savait que les autres religions et philosophies, même si elles pouvaient receler des éléments de vérité et de sagesse, ne pouvaient satisfaire la soif humaine d'une vision globale qui embrasse toutes les exigences et les aléas de l'existence terrestre, et qu'elles contenaient souvent des erreurs et les germes de comportements déviants. Sans compter que certaines étaient, par nature, farouchement anti-catholiques.

    Dans son dernier ouvrage, « Monstres modernes : Les idéologues politiques et leur guerre contre l’Église catholique », George Marlin met en lumière les aspects les plus obscurs de l’anticatholicisme qui ont imprégné la pensée de cinq siècles de religieux, philosophes, militants et hommes politiques influents. Comme le titre l’indique, ce livre ne vise pas à promouvoir le dialogue œcuménique ni à jeter des ponts entre les camps opposés. Il s’agit d’une analyse clinique des maux du monde moderne, de leurs causes et, implicitement, des solutions nécessaires à leur guérison.

    S'appuyant sur une abondance de citations de sources primaires et secondaires – qui, à elles seules, justifient la lecture de cet ouvrage –, Marlin brosse des portraits saisissants de plus d'une douzaine de penseurs éminents dont les idées et l'anticatholicisme virulent ont façonné notre culture, le plus souvent à notre détriment. Qu'il écrive sur Martin Luther ou Machiavel, ou, plus près de notre époque, sur les nazis, les fascistes et les communistes, on retrouve à maintes reprises illustrés les propos du pape Pie XI dans son encyclique de 1937, Mit brennender Sorge :

    Quiconque exalte la race, le peuple, l'État, une forme particulière d'État, les dépositaires du pouvoir ou toute autre valeur fondamentale de la communauté humaine – aussi nécessaire et honorable que soit leur fonction dans les affaires du monde – quiconque les élève au-dessus de leur valeur normale et les divinise jusqu'à un niveau idolâtre déforme et pervertit un ordre du monde planifié et créé par Dieu : il est loin de la vraie foi en Dieu et des conceptions de la vie que cette foi soutient.

    L'ouvrage documente également l'assurance quasi mégalomaniaque des propagateurs de ces idées idolâtres, persuadés que leur mise en œuvre mènerait à un monde bien supérieur à celui que nous connaissons, voire à un paradis terrestre. En bref, la plupart des individus décrits par Marlin se révèlent être des utopistes qui, face à l'opposition à leur vision, se muent en totalitaires déterminés à anéantir tout ce qui entrave la réalisation de leur société idéale.

    Cela explique leur hostilité invariable envers l'Église catholique, toujours prêts à combattre la tendance des idéologues à réduire l'individu à un simple moyen ou à un rouage de la machine et, avec un réalisme parfait, à affirmer également qu'aucun individu ni groupe n'est capable de créer le paradis dans ce monde déchu.

    Du début à la fin, Marlin se heurte à ceux qui, absolument certains de leur vision d'un monde parfait, ne tolèrent aucune opposition à la mise en œuvre de leurs plans. Comment le pourraient-ils ? Ils se sont arrogé le rôle de Dieu, mais sans sa miséricorde ni son amour. Quiconque s'oppose à eux doit être éliminé par tous les moyens. Leur arrogance est stupéfiante.

    Martin Luther, qui a compris la Bible comme personne auparavant.

    Machiavel, le premier à avoir perçu la véritable nature de la politique.

    Thomas Hobbes, qui souhaitait remplacer l'Église catholique par une Église du Commonwealth fondée sur la science.

    Les idéologues des Lumières, qui avaient perçu la vérité derrière tout ce qui avait précédé, ont jeté les bases de la Terreur de la Révolution française.

    Jean-Jacques Rousseau, qui affirmait la bonté naturelle de l'homme et le mal inhérent à la civilisation.

    Les libéraux du XIXe siècle, qui pensaient que l'homme était perfectible par des moyens scientifiques et purement rationnels.

    Georg Wilhelm Friedrich Hegel, qui pensait avoir découvert le secret pour déchiffrer le code de l'histoire.

    Auguste Comte, qui prétendait fonder une nouvelle Église de l'Humanité.

    Karl Marx, qui a combiné la dialectique de Hegel avec le matérialisme de Comte, a inspiré la montée du communisme athée et le massacre de millions de personnes.

    Les fascistes européens, qui vénéraient l'État et s'étaient eux-mêmes confortablement installés à sa tête.

    Hitler et les nazis, qui vénéraient leur sang et leur race, considéraient tous les autres comme des sous-hommes et, par conséquent, comme des êtres jetables.

    Les révolutionnaires de la justice sociale du XXe siècle, qui nous ont apporté la révolution sexuelle, la théorie critique de la race et la théorie critique du genre.

    Tous infectés par un égocentrisme titanesque, sûrs de leur propre rectitude, intolérants à toute opposition ; tous parfaitement à l'aise avec l'élimination, d'une manière ou d'une autre, de ceux qui s'opposent à eux, leur fin grandiose justifiant les moyens les plus abominables.

    Le livre de George Marlin n'est pas une lecture réjouissante. Les spécialistes de l'un ou l'autre de ses sujets pourraient contester certaines de ses caractérisations et conclusions. Cependant, son thème central, l'hostilité manifeste envers le catholicisme chez ceux dont il examine la vie et la pensée, est difficilement réfutable et devrait, à tout le moins, ouvrir un débat important.

    Hélas, les woke et autres idéologues contemporains semblent peu intéressés par une telle discussion. Ils sont comme la reine de Blanche-Neige , malheureux et remplis de haine envers quiconque ou quoi que ce soit qui oserait suggérer qu'ils ne sont pas les plus beaux de tous. Tant pis pour eux. Tant pis pour notre société.

    Je dirais du livre de Marlin : « Lisez-le et pleurez », mais je ne veux décourager personne de le lire. Permettez-moi donc de terminer sur une note d'espoir en citant, comme le fait Marlin, le grand historien catholique Christopher Dawson :

    Inévitablement, au cours de l'histoire, il arrive des moments où l'énergie spirituelle [de l'Église] est temporairement affaiblie ou obscurcie… Mais vient toujours un moment où elle renouvelle ses forces et met de nouveau son énergie divine inhérente au service de la conversion des nouveaux peuples et de la transformation des anciennes cultures.

    Puisse le livre de George Marlin contribuer à l'avènement prochain de ce temps.

  • Saint Clément d'Alexandrie "le pédagogue" (4 décembre)

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    Lors de l'audience générale du mercredi 18 avril 2007, le pape Benoît XVI a consacré sa catéchèse à ce Père de l'Eglise (source) :

    Chers frères et sœurs,

    Après le temps des fêtes, nous revenons aux catéchèses habituelles, même si apparemment, il règne encore un climat de fête sur la Place. Avec les catéchèses, nous revenons, comme je l'ai dit, au filon commencé auparavant. Nous avons tout d'abord parlé des douze apôtres, puis des disciples des apôtres, et à présent des grandes personnalités de l'Eglise naissante, de l'Eglise antique. Dans la dernière, nous avions parlé de saint Irénée de Lyon, nous parlons aujourd'hui de Clément d'Alexandrie, un grand théologien qui naquit probablement à Athènes vers le milieu du deuxième siècle. Il hérita d'Athènes cet intérêt prononcé pour la philosophie, qui devait faire de lui l'un des hérauts du dialogue entre foi et raison dans la tradition chrétienne. Encore jeune, il rejoignit Alexandrie, la "ville symbole" de ce carrefour fécond entre différentes cultures qui caractérisa l'époque hellénistique. Il y fut le disciple de Pantène, jusqu'à lui succéder dans la direction de l'école catéchétique. De nombreuses sources attestent qu'il fut ordonné prêtre. Au cours de la persécution de 202-203, il quitta Alexandrie pour se réfugier à Césarée, en Cappadoce, où il mourut vers 215.

    Les œuvres les plus importantes qui nous restent de lui sont au nombre de trois:  le Protreptique, le Pédagogue et les Stromates. Même s'il ne semble pas que cela fût l'intention originelle de l'auteur, le fait est que ces écrits constituent une véritable trilogie, destinée à accompagner de manière efficace la maturation spirituelle du chrétien. Le Protreptique,  comme  le dit la parole elle-même, est une "exhortation" adressée à celui qui commence et cherche le chemin de la foi. Mieux encore, le Protreptique coïncide avec une Personne:  le Fils de Dieu, Jésus Christ, qui se fait l'"exhortateur" des hommes, afin qu'ils entreprennent de manière décidée le chemin vers la Vérité. Jésus Christ lui-même se fait ensuite Pédagogue, c'est-à-dire l'"éducateur" de ceux qui, en vertu du Baptême, sont désormais devenus des fils de Dieu. Enfin, Jésus Christ est aussi Didascalo, c'est-à-dire le "Maître" qui propose les enseignements les plus profonds. Ceux-ci sont rassemblés dans la troisième œuvre de Clément, les Stromates, parole grecque qui signifie "tapisseries":  il s'agit, en effet, d'une composition non systématique de thèmes divers, fruit direct de l'enseignement habituel de Clément.

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  • À propos du bon sens surprenant de Bill Gates sur le changement climatique… …et ce que l’Église catholique peut apprendre du récent essai de Gates sur le sujet

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    De sur le Catholic World Report :

    À propos du bon sens surprenant de Bill Gates sur le changement climatique…

    …et ce que l’Église catholique peut apprendre du récent essai de Gates sur le sujet.

    Voilà ce que j'enseigne depuis des années, et que j'ai développé récemment dans des cours magistraux sous l'égide de  l'écologie intégrale . Mais l'entendre de la bouche du fondateur de Microsoft, un homme qui a consacré des décennies à financer des initiatives visant à réduire l'impact humain sur le climat, c'était une toute autre histoire. Après avoir terminé cette chronique, je vous encourage à prendre cinq minutes pour lire au moins une partie de l'article de Gates. Oui, vous avez bien lu : Bill Gates a écrit un article remarquablement nuancé sur le changement climatique – « Trois vérités difficiles sur le climat »  (27 octobre 2025) – et vous devriez vraiment le lire. Certes, vous pourriez être en désaccord avec certains points. Mais Gates, malgré ses imperfections, a apporté une dose bienvenue de bon sens au débat climatique, offrant au passage un aperçu clair de la situation actuelle.

    Mais le but de cet article n'est pas simplement de faire l'éloge de Bill Gates ni de reprendre ses propos récents. Après avoir résumé quelques points essentiels, je souhaite mettre en relation ses réflexions avec les enseignements de nos papes sur le sujet et dégager quelques implications de ce dialogue. Je crois d'ailleurs que les papes pourraient tirer profit de la nuance que Gates apporte à ce débat.

    Les vérités dérangeantes de Gates sur le climat

    « D’ici quelques décennies, un changement climatique catastrophique anéantira la civilisation. Les preuves sont partout autour de nous : il suffit de voir toutes les vagues de chaleur et les tempêtes provoquées par la hausse des températures mondiales. Rien n’est plus important que de limiter cette hausse. »

    Nous avons tous entendu cet argument, ou plutôt ce discours incessant, un nombre incalculable de fois. À chaque tornade, ouragan ou vague de chaleur, les médias nationaux accusent automatiquement le changement climatique. À en croire les gros titres, les décès dus à la chaleur et aux catastrophes naturelles explosent, et la situation ne fait qu'empirer.

    « Heureusement pour nous tous », affirme Gates, « cette opinion est erronée. » Conformément au large consensus des climatologues et aux enseignements des papes récents, il soutient que la hausse des températures mondiales est due aux gaz à effet de serre d'origine humaine et qu'elle touchera plus durement les populations des pays les plus pauvres. Cependant, dans ce dernier article, il prend position en soulignant que le changement climatique n'entraînera pas la disparition de l'humanité.

    De plus,  bien qu'il ne soit absolument pas le premier à le souligner , Gates insiste sur le fait que le discours apocalyptique si souvent véhiculé par les écologistes transforme toute cette affaire en une compétition à somme nulle autour de quelques degrés sur un thermomètre, ce qui finit par « détourner des ressources des actions les plus efficaces que nous devrions entreprendre pour améliorer la vie dans un monde qui se réchauffe ».

    Gates étaye sa thèse par de nombreux arguments. Par exemple, il réfute l'idée reçue selon laquelle les décès liés à la chaleur sont les seuls à être mortels, en soulignant que les décès dus au froid sont en réalité dix fois plus nombreux que ceux dus à la chaleur à l'échelle mondiale. De plus, il constate que les décès liés à la chaleur sont en fait en baisse dans le monde, non pas parce que les températures mondiales diminuent, comme on pourrait le supposer, mais grâce aux progrès technologiques.

    Pour illustrer son propos, il cite le cas tragique, bien réel, d'un gouvernement sri-lankais qui, il y a quelques années, a interdit de manière imprudente les engrais synthétiques dans le but de lutter contre le changement climatique. Comme on pouvait aisément le prévoir, cette décision a entraîné une chute brutale des rendements agricoles, une flambée de l'inflation et des souffrances inutiles pour d'innombrables personnes – tout cela parce qu'il a été décidé de privilégier la réduction des émissions au détriment du bien-être humain à court terme. Plutôt que de blâmer une entité en particulier, Gates souligne que ce genre d'erreurs évitables résulte des pressions exercées par de riches bailleurs de fonds et actionnaires sur les pays en développement pour qu'ils laissent le pétrole, le gaz et le charbon dans le sol, au lieu de prendre des mesures simples pour garantir un accès fiable à l'électricité dans les foyers, les écoles et les centres de santé.

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  • Pourquoi trois papes affirment que le roman sur l'Antéchrist « Le Maître de la Terre » a prédit notre époque

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    De KV Turley sur le NCR :

    Pourquoi trois papes affirment que le roman sur l'Antéchrist « Le Maître de la Terre » a prédit notre époque

    Dans la vision prophétique de Benson, l'Église persiste au sein d'un monde sans Dieu, obsédé par le progrès, le plaisir et le pouvoir.

    Le pape Benoît XVI, le pape François et le pape Léon XIV.
    Le pape Benoît XVI, le pape François et le pape Léon XIV. (photo : Wikimedia Commons / Domaine public)

    En 2015, lors d'un vol retour des Philippines vers le Vatican, le pape François déclara aux journalistes : « Il y a un livre… il s'intitule Le Maître de la Terre. L'auteur est Benson… Je vous suggère de le lire. Sa lecture vous permettra de bien comprendre ce que j'entends par colonisation idéologique. » Il poursuivit en qualifiant le roman de prophétique, notamment au regard des évolutions modernes telles que la laïcité, le relativisme et la notion de « progrès » déconnectée de tout ancrage spirituel ou moral. 

    Le livre en question, Le Maître de la Terre (1907), est un roman dystopique et apocalyptique écrit par le père Robert Hugh Benson, un Anglais converti. Il imagine un monde du XXIe siècle où le christianisme a largement décliné tandis que l'humanisme séculier – ou « humanitarisme » – a pris le pouvoir, les élites politiques et culturelles s'unissant autour d'un leader charismatique mondial. L'Église – et la papauté – survivent, de justesse, et c'est là le nœud du conflit au cœur de l'intrigue. 

    C’était pour le moins un choix inhabituel de la part d’un pape. Mais le pape François a réitéré sa suggestion lors d’un discours prononcé à Budapest en 2023, mettant en garde son auditoire issu du monde universitaire et culturel contre un avenir dominé par la technologie – et la menace que cela représente pour la culture et, en fin de compte, pour ce que signifie être humain. 

    Le prédécesseur du pape François, alors cardinal Joseph Ratzinger, avait également cité « Le Maître de la Terre » lors d'une conférence à Milan en février 1992, le qualifiant d'ouvrage qui « donne matière à réflexion ». Son successeur, le pape Léon XIV, s'exprimant en septembre 2023 en tant que cardinal Robert Prevost, a lui aussi recommandé le roman de Benson, affirmant qu'il met en garde contre ce qui pourrait arriver à un monde sans foi.  

    Il n'est peut-être pas surprenant que ce roman ait suscité autant d'attention, puisque son intrigue est centrée sur un pontife assiégé à une époque où la religion est attaquée par des élites laïques technologiquement supérieures. 

    Fils d'un ancien archevêque anglican de Canterbury, Benson se convertit au catholicisme le 11 septembre 1903, à l'âge de 31 ans. Il avait publié plusieurs œuvres de fiction avant Le Seigneur du monde , principalement des romans historiques. Son roman de 1907 marquait donc une rupture à bien des égards et soulève la question : d'où lui venait cette inspiration ? 

    « À la fin du XIXe siècle, la littérature apocalyptique connaissait une sorte de renaissance, à l'image de l'essor de la science-fiction », explique l'auteure et critique Kristen Van Uden Theriault. Dans un entretien accordé au Register, elle précise que cette période a vu naître une littérature dystopique largement imprégnée d'une perspective laïque positive, tout en distillant des avertissements prophétiques sur les dangers d'un progrès technologique effréné, du collectivisme et du totalitarisme. Elle cite deux œuvres marquantes qui intègrent une dimension religieuse à la littérature dystopique :  le Conte allégorique de l'Antéchrist de Vladimir Soloviev (1900) et Le Maître de la Terre de Benson  . 

    Elle perçoit également un lien fascinant entre ce genre et saint John Henry Newman. Newman, contemporain de Benson et lui aussi un converti de renom de l'anglicanisme, avait beaucoup écrit sur l'Antéchrist, s'intéressant principalement à la montée des idéologies erronées qui ont préparé le monde à son avènement. 

    « Benson et Newman reconnaissaient tous deux les dangers des idéologies modernes — à savoir le communisme, le socialisme et le modernisme, mais aussi le libéralisme, que l’on peut caractériser comme la version tempérée et lente de ces homologues plus radicaux », a poursuivi Thériault. 

    Au cœur de la mise en garde de Newman, suggérait-elle, se trouve « la tyrannie du subjectivisme » : le désir de réduire la religion à une affaire de conscience personnelle plutôt que de la percevoir comme une vérité objective. Elle affirme que le système fictif de l’humanitarisme de Benson — un substitut athée à la religion — « incarne les forces sociales contre lesquelles Newman nous avait mis en garde. L’ordre social, qui ressemblait jadis à la hiérarchie céleste, est désormais façonné à l’image de l’homme déchu. » 

    Alors, étant donné que le roman se déroule au XXIe siècle, dans quelle mesure le juge-t-elle prophétique aujourd'hui ? Thériault le considère comme « prémonitoire à bien des égards ». Elle cite les prédictions de Benson concernant un organisme de gouvernance international – semblable à la Société des Nations, puis aux Nations Unies – et l'euthanasie institutionnalisée, notamment au regard de la loi canadienne sur l'aide médicale à mourir. 

    « Plus profondément, sa description d'une société sans Dieu, guidée par le plaisir, le scientisme et le rejet de Dieu, résonne comme une description de notre siècle. La vie ne vaut rien dans le paysage apocalyptique infernal de Benson, tout comme dans notre culture de mort contemporaine », ajoute-t-elle. 

    À la fin du roman de Benson, l'Église n'est plus qu'un vestige et l'Antéchrist semble triompher. Pourtant, Thériault estime que le message du livre demeure « celui de tous les écrits véritablement catholiques sur l'Antéchrist : un message d'espoir. Malgré les machinations perfides de l'Antéchrist, nous savons qui l'emporte à la fin. » 

    En tant que roman suscitant un débat théologique, il fonctionne – mais en tant qu'œuvre de fiction, comment résiste-t-il à l'épreuve du temps aujourd'hui ? 

    « Au début du XXe siècle, les romans dystopiques et futuristes pullulaient : un amas sombre, déprimant et mal écrit », observait la romancière et universitaire Eleanor Bourg Nicholson . Pourtant, elle trouve le roman de Benson différent. 

    « À la fois spéculatif et mystique, [cet ouvrage] se distingue pour deux raisons : premièrement, il présente des personnages réels et vivants — des hommes et des femmes crédibles et auxquels on peut s’identifier — et non pas une simple allégorie prosélyte ; et deuxièmement, parce qu’il aborde avec audace la réalité sombre et oppressante que le monde doit et va finir, et qu’il perçoit cette réalité à travers le prisme de la foi. » 

    L'un des grands atouts du genre spéculatif, expliquait-elle, réside dans la possibilité qu'il offre aux lecteurs de se confronter à des questions morales profondes. « Quelle est la relation de l'homme avec Dieu ? Quel est le but de la religion ? Quel est le sens même de l'existence humaine ? La vie et la mort, le salut et la damnation – ces thèmes se retrouvent au cœur de nombreuses œuvres de ce genre, et ils sont assurément au cœur même du Maître de la Terre. » C'est peut-être là, à elle seule, ce qui explique son attrait auprès des papes et des prélats. 

    Nicholson perçoit également une dimension prophétique dans le livre, dont elle constate que nombre d'éléments se retrouvent dans la vie moderne. « Benson conçoit l'Antéchrist comme un homme politique affable et inoffensif, une figure charismatique promouvant la "paix" — quelqu'un que l'on peut facilement imaginer séduire le public de nos jours », a-t-elle observé. 

    S'adressant au Register, l'auteur et éditeur Joseph Pearce considère lui aussi Benson comme « un visionnaire », soulignant que son roman inattendu a ouvert la voie à des œuvres ultérieures telles que Le Meilleur des mondes d'Huxley et 1984 d'Orwell.  

    « Benson était en avance sur son temps, un pionnier, un avant-gardiste au sens le plus profond du terme », a déclaré Pearce, ajoutant : « Ce livre a manifestement exercé une influence considérable sur le XXe siècle et semble résonner de façon tout aussi inquiétante à notre époque. La pérennité de la pertinence est l'une des marques d'un grand livre, et celui-ci en est assurément un. » 

    Benson a bien écrit, sinon une suite à proprement parler, du moins un livre avec un thème similaire mais une perspective totalement différente, a noté Pearce. 

    Il semble qu'il ait écrit son roman futuriste suivant, L'Aube de toutes choses, pour donner une tournure plus optimiste à l'atmosphère sombre du Maître de la Terre. Mais je ne pense pas que l'Apocalypse soit sombre d'un point de vue chrétien. Dans la mesure où le roman se termine sur une note apocalyptique, il annonce le Second Avènement promis par les Écritures. 

    « Comment cela pourrait-il être autre chose que la plus heureuse des fins ? » 

  • Marcel De Corte à l'honneur aux éditions de l'Homme Nouveau

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    "Collection Marcel De Corte" :

    Petit visuel du produit
    Descartes Philosophe de la ...

    20,00 €

    Descartes Philosophe de la modernité

    Marcel De Corte

    Préface d´Arnaud Jaÿr

    Octobre 2022. 226 pages

    Qui n’a pas entendu dire que les Français étaient un peuple cartésien ? Mais qu’est-ce qu’être cartésien exactement ?

    En plongeant au cœur de la philosophie de René Descartes, Marcel De Corte montre qu’il ne s’agit pas tant de donner à la raison toute sa place que d’opérer une rupture radicale avec l’héritage reçu des Anciens, dans une conception prométhéenne de l’homme à l’origine de la modernité et qui postule qu’il peut agir sur l’ordre naturel, la société et l’être humain lui-même.

    Collection Marcel De Corte

    Petit visuel du produit
    Philosophie de l'économie

    25,00 €

    Philosophie de l'économie

    Marcel De Corte

    Introduction d’Adrien Peneranda

    282 pages. Octobre 2024

    Philosophe aristotélicien, Marcel De Corte (1905-1994) s’est confronté toute sa vie aux questions contemporaines et notamment à la place et au rôle de l’économie dans nos sociétés modernes. Les réflexions qu’il propose dans cet essai inédit sont destinées aux (futurs) chefs d’entreprise, aux cadres et plus largement à tous ceux qui transforment la matière en utilités économiques. Il pointe notamment l’influence grandissante des techniques qui, dans le domaine de la production, se libère de plus en plus de la finalité de l’économie.

    Collection Marcel De Corte

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    Les mutations de l'Église au ...

    25,50 €

    Les mutations de l'Église au XXe siècle

    Marcel De Corte

    Introduction de Mère Marie-Geneviève Rivière

    Novembre 2025, 538 pages

    Les textes et les analyses du célèbre philosophe sur la crise traversée par l’Église après le concile Vatican II, telle qu’il a pu la vivre à son rang de laïc engagé et d’intellectuel catholique intervenant dans les débats de l’époque. Après d’autres, il s’agit là d’un témoignage historique sur une époque difficile pour l’Église.

    Collection Marcel De Corte

  • Quand un physicien et normalien explore les liens profonds entre science et foi

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    De la chaîne youtube REVHEALING (Ahlem Schröder) :

    Et si le monde quantique nous menait à reconsidérer complètement la façon dont nous voyons la vie, voire à nous confronter à la présence d’un esprit créateur… à Dieu, peut-être ? Dans cet échange fascinant, le physicien et normalien Yves Dupont explore les liens profonds entre science et foi. Il interroge les mystères de l’univers : la réalité serait-elle une création de l’esprit ? Et Dieu… une dimension de la conscience elle-même ?

    Au cœur de cette conversation :

    • La physique quantique comme langage spirituel du réel
    • Les limites du rationalisme face à l’invisible
    • Le rôle de la conscience dans la création du monde matériel

    Une discussion lumineuse où la science devient mystique, et la foi, une expérience du réel.

    Merci à notre invité du jour, Yves Dupont, pour son ouvrage et son travail : L’Empreinte de Dieu dans le monde quantique, à la recherche de l’esprit créateur au-delà de la matière.