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Doctrine

  • L’opportunité de donner à Marie le titre de Corédemptrice

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    De l'abbé Claude Barthe sur Res Novae :

    L’opportunité de donner à Marie le titre de Corédemptrice

    Cet article est publié parallèlement par L’Homme Nouveau (dans son bimensuel du 10 octobre 2026, pp. 24-25, et sur son site : Les splendeurs de Marie corédemptrice).

    Les éditions Via Romana ont courageusement publié deux ouvrages traitant de la corédemption de la Vierge Marie, alors que l’étrange note doctrinale du Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Mater Populi fidelis, publiée le 4 novembre 2025, avait dénié l’opportunité d’appliquer à la Sainte Vierge le titre de corédemptrice de même que celle du titre équivalent de médiatrice de toutes les grâces.

    Le premier livre, de Guy Barrey, Marie Corédemptrice, Mère, Médiatrice et Avocate[1], avec une préface de Mgr Athanasius Schneider, est une entrée en matière précieuse sur ce sujet. Il fait une présentation théologique de ce titre qui exprime le mystère de la participation de la Mère de Dieu, avec et sous son divin Fils, à l’acquisition par la satisfaction de toutes et chacune des grâces de salut concédées aux hommes, par les mérites de congruo (fondés sur la charité) de sa Compassion, lesquels sont, par la volonté de Dieu, indissolublement unis aux mérites de condigno (fondés sur la justice) de la Passion du Christ.

    Guy Barrey attire notamment l’attention sur la dévotion aux Cœurs unis de Jésus et de Marie propagée par saint Jean Eudes, et à sa suite par saint Louis-Marie Grignion de Montfort, qui écrivait : « Le Cœur de cette glorieuse Marie a contribué à l’œuvre de notre rédemption, parce que Jésus […] est le fruit du Cœur de cette bienheureuse Vierge et que ce même Cœur est aussi le sacrificateur qui a offert cette divine hostie, et l’autel sur lequel elle a été offerte » (saint Jean Eudes, Le Cœur admirable de la très sacrée Mère de Dieu).

    Le second livre, sous la direction de Karen Darantière, rassemble les actes d’un colloque qui s’est tenu à Paris les 23 et 24 mai 2025 sous le titre : Les splendeurs de Marie corédemptrice[2]. L’ouvrage, qui contient notamment les contributions de Mgr Athanasius Schneider, du P. Manfred Hauke, de la faculté de théologie de Lugano, du P. Serafino Lanzetta, est agrémenté d’une série de photographies de tableaux commentés théologiquement, tel le triptyque du Buisson ardent de Nicolas Froment, ou la Vierge de l’Apocalypse de Miguel Cabrera.

    Le P. de Nadaï, op, membre de la Commission léonine[3], y montre le rattachement du titre de corédemptrice au fait que le Verbe a voulu assujettir son incarnation rédemptrice à la volonté de Marie. Elle a ainsi droit au titre de corédemptrice parce qu’elle a droit d’abord à celui de Mère de Dieu, qui est au reste d’une force bien plus grande.

    Roberto De Mattei traite de « la question mariale lors du Concile Vatican II ». Un schéma spécifique De Beata Maria Virgine avait été préparé, dans lequel le titre de médiatrice de toutes les grâces, comme associée au Christ dans leur acquisition, était clairement énoncé. En revanche, celui de corédemptrice avait été omis au motif qu’il pourrait « être mal compris des protestants ». Ajoutons que, tant dans ce schéma préparatoire que dans les autres, aucun canon de définition infaillible n’était prévu.

    Malgré sa prudence, le schéma rencontra une forte opposition devant le Concile, car il lui était reproché de faire obstacle à l’œcuménisme vis-à-vis des protestants. Il fut d’abord fondu dans celui sur l’Église, qui deviendra la constitution Lumen gentium. En outre, les Pères progressistes voulaient que l’on en ôtât le titre de Marie médiatrice de toutes les grâces. Selon un processus habituel lors de Vatican II, on trouva un compromis entre l’aile avancée et les évêques conservateurs : le titre fut inséré au milieu d’autres et privé du génitif « de toutes les grâces » : « La bienheureuse Vierge est invoquée dans l’Église sous les titres d’avocate, auxiliatrice, secourable, médiatrice » (n. 62).

    Roberto De Mattei remarque que, dans ce domaine comme en d’autres, la minorité progressiste l’emporta grâce aux concessions du front conservateur. Les mariologues de celui-ci tenteront ensuite désespérément de se référer à la mention de Lumen gentium, mais c’est bien la « réinterprétation » minimaliste de la mariologie par le Concile, celle de l’abbé René Laurentin, qui l’emporta.

    Dans ce colloque, nous étions pour notre part chargé de parler de « la doctrine de la corédemption dans l’école française de spiritualité », qui a mis en valeur le thème équivalent de Virgo Sacerdos, Vierge Prêtre, qui remonte au Pseudo-Épiphane de Salamine (Ve siècle), et qu’on retrouve ensuite de siècle en siècle jusqu’à Ippolito Marracci (1604-1675).  Pour l’école française de spiritualité, dont le cardinal de Bérulle fut le premier de cordée, et spécialement pour Jean-Jacques Olier, l’analogie établie entre la « prêtrise » de Marie et celle des prêtres servait à souligner l’éminence mystique du sacerdoce et à encourager le clergé à la sainteté de sa vie. Le formel du sacerdoce de Marie se trouve dans le fait qu’au pied de la Croix, elle coopérait à l’acte principal du sacerdoce de Jésus-Christ, en donnant, comme l’a voulu le plan divin, son consentement au sacrifice. « Son sexe seul la privait de l’usage et de la dignité de ce ministère, qui était réservé pour les hommes » (J.-J. Olier, L’esprit des cérémonies de la messe).

    La contribution de l’abbé Le Troadec rappelle les attestations pontificales de ce titre, et notamment celles répétées de Pie XI. « Le Rédempteur se devait, nécessairement, d’associer sa Mère à son œuvre. C’est pour cela que nous l’invoquons sous le titre de Corédemptrice » (allocution de 1933). L’association de Marie à la Passion rédemptrice était nécessaire, d’une nécessité de congruence bien sûr.

    La préparation de ce colloque eut lieu dans les derniers jours du pontificat du pape François. Au même moment, à Rome, se tint une réunion au Palais du Saint-Office pour traiter de l’inopportunité des titres mariaux de corédemptrice et de médiatrice de toutes les grâces, à laquelle participait le cardinal Prevost, auquel cette question tenait à cœur, réunion qui faisait le point sur les premiers travaux du Dicastère pour la Doctrine de la Foi qui allaient aboutir à la note Mater populi fidelis.

    C’est la demande d’un nouveau dogme marial (par exemple par le cardinal Journet, le P. Réginald Garrigou-Lagrange, récemment par le cardinal Vithayathil, le Dr Mark Miravalle, président de Vox Populi Mariæ Mediatrici,) déclarant solennellement Marie corédemptrice et médiatrice de toutes les grâces, qui exaspère et a exaspéré le plus ceux que Roberto De Mattei qualifie de « minimalistes ». Ceux-ci tel le P. Yves Congar, se plaignaient de ce qu’ils considéraient comme une « inflation » des dogmes mariaux à l’époque contemporaine. En fait, la définition solennelle est demandée parce qu’elle rendrait définitive ce qu’enseigne déjà la doctrine pontificale ordinaire (saint Pie X, Benoît XV, Pie XI, Pie XII).

    En outre, il faut convenir que les dogmes mariaux ont eu une grande portée ecclésiale. La proclamation de l’Immaculée Conception en 1854 était en même temps une affirmation de l’infaillibilité personnelle du pape, que le premier concile du Vatican allait définir en 1870. La proclamation de l’Assomption en 1950 (l’année d’Humani generis, l’encyclique de Pie XII sur les erreurs contemporaines) avait une portée antimoderniste considérable en affirmant que l’entrée au ciel de la Sainte Vierge avait eu lieu non seulement avec son âme, mais aussi avec son corps, ce qui touche à la foi en la résurrection des corps. Et aujourd’hui, un dogme marial sur la corédemption et sur la médiation de toutes grâces correspondrait à une remise en selle de l’infaillibilité, écartée depuis Vatican II, avec d’immenses conséquences pour la proclamation et la défense de la foi catholique.


    [1][1] Via Romana, 2026.

    [2][2] Via Romana, 2026.

    [3][3] La Commission léonine est un groupe de chercheurs spécialisés, financé et organisé par l’ordre des Frères prêcheurs, sous l’autorité de son maître général, chargé de l’établissement d’une édition critique des œuvres de saint Thomas d’Aquin.

  • Une conférence à Rome plaide en faveur de Marie comme « Co-Rédemptrice »

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    D'Edward Pentin sur le NCR :

    La conférence de Rome plaide en faveur de Marie comme « Co-Rédemptrice »

    Des théologiens et cardinaux de premier plan examinent la doctrine, la dévotion et l'histoire mariales, près d'un an après que le Vatican a qualifié ce titre d'inopportun dans l'usage officiel de manière controversée.

    9 octobre 2026

    Deux cardinaux, des théologiens de premier plan et d'autres érudits ont défendu le titre de « Co-Rédemptrice » pour la Bienheureuse Vierge Marie lors d'une conférence internationale à Rome, soulignant sa coopération unique dans la rédemption de l'humanité tout en rappelant que sa tâche est subordonnée au rôle salvateur du Christ.

    Le cardinal Raymond Burke et le cardinal Gerhard Müller ont affirmé ce titre marial au cours de la conférence des 7 et 8 octobre intitulée De Maria numquam satis (« De Marie, on ne dira jamais assez »). Le rassemblement a réuni plus de 400 érudits, religieux et laïcs du monde entier pour discuter des grandes questions dogmatiques qui sous-tendent la vénération de la Mère de Dieu et le rôle de Marie dans le culte, la dévotion et l'histoire.

    La défense du titre marial de dévotion par les cardinaux est intervenue près d'un an après la publication par le Vatican de Mater Populi Fidelis. Cette note doctrinale de 23 pages a été largement critiquée pour avoir déclaré que le titre de « Co-Rédemptrice » pour la Bienheureuse Vierge Marie est « toujours inapproprié » (ou « inopportun ») dans le langage officiel de l'Église et la liturgie, car il « risque d'obscurcir l'unique médiation salvatrice du Christ et peut donc créer de la confusion ».

    Dans son discours d'ouverture de la conférence, qui s'est tenue à l'Institut patristique Augustinianum de Rome, le cardinal Burke a déclaré que ce titre, lorsqu'il est correctement compris, ne place pas Marie au même niveau que le Christ. Le Christ seul est le Rédempteur, a-t-il dit, tandis que le rôle de Marie est entièrement dépendant de lui et lui est subordonné. S'appuyant sur l'Écriture Sainte, les Pères de la Église, Lumen Gentium, saint Jean-Paul II et les mariologues, il a souligné la participation singulière de Marie à l'accomplissement de la rédemption. Il a soutenu que Vatican II avait affirmé la substance de cet enseignement, même s'il avait évité le terme de « Co-Rédemptrice » en raison de malentendus possibles.

    Le cardinal Burke a ajouté que les apparitions de Guadalupe en 1531 sont une expression vivante de cette théologie. Les paroles de Marie à Juan Diego, a-t-il dit, l'identifient comme la Vierge Mère du vrai Dieu et révèlent sa mission maternelle d'apporter la miséricorde, la guérison et le salut du Christ à tous les peuples. Il a conclu que la dévotion à Notre-Dame de Guadalupe devrait renforcer la fidélité au Christ, encourager la consécration à Marie comme un chemin vers Lui, et inspirer les baptisés à unir la souffrance, le service et le témoignage au Christ pour le salut du monde.

    Dans son allocution du 8 octobre, le cardinal Gerhard Müller a qualifié le titre de « Co-Rédemptrice » pour la Bienheureuse Vierge Marie d'expression légitime de la foi catholique et non d'exagération trompeuse ou de remise en cause de la place unique du Christ en tant que seul Rédempteur et Médiateur. Le préfet émérite de la Congrégation pour la doctrine de la foi a déclaré que ce titre reconnaît la coopération singulière et subordonnée de Marie au salut, voulue « dans la liberté opérée par la grâce ». Sa coopération, a-t-il précisé, était « constitutive » de l'Incarnation et inséparablement liée à l'œuvre rédemptrice du Christ. « Si elle avait refusé son Fiat », a-t-il noté, « nous serions tous restés perdus pour toujours ».

    Le cardinal allemand a rejeté l'argument selon lequel le titre devrait être abandonné pour éviter les objections des protestants, soutenant que de telles préoccupations reflètent une théologie qui ne reconnaît pas adéquatement la libre coopération de l'humanité avec la grâce. Il a souligné que le titre de « Co-Rédemptrice » doit être compris de manière analogique, affirmant que le Christ seul rachète l'humanité au sens premier et parfait, tandis que le rôle de Marie dépend entièrement de sa grâce et en découle. Il a également soutenu que l'émergence plus tardive du titre en tant que formulation théologique n'en diminue pas la vérité exprimée, puisque l'Église donne souvent un langage précis à des réalités qu'elle croit depuis longtemps.

    La conférence de deux jours a proposé une série d'interventions de chercheurs catholiques approfondissant divers aspects de la théologie mariale. L'un des conférenciers invités, le père Manfred Hauke, professeur de théologie dogmatique à la Faculté de théologie de Lugano (Suisse), a parlé de la « Maternité divine » de Marie et a réfuté les théories historiques du XIXe siècle qui réduisaient ce dogme à un syncrétisme avec les cultes païens d'Artémis ou d'Isis. Il a démontré le solide fondement biblique et patristique de la Theotokos, rappelant que l'Incarnation requiert la coopération active de la créature et que Marie a exprimé son consentement lors de l'Annonciation au nom de toute la nature humaine.

    Le théologien pontifical, le père dominicain Wojciech Giertych, a présenté une communication intitulée « Le primat de l'amour virginal au sein de l'amour maternel de Marie », dans laquelle il a exposé une profonde distinction émotionnelle et spirituelle entre l'amour virginal — caractérisé par l'émerveillement, la vénération et une absence totale d'esprit de possession — et l'amour maternel. Ce dernier, s'il n'est pas purifié, risque de dégénérer en un attachement égoïste, alors qu'en Marie les deux dimensions fusionnent parfaitement, offrant à l'Église le modèle parfait de la fécondité spirituelle qui jaillit de la grâce et de la charité.

    Dans sa présentation, l'historien de l'Église et professeur Roberto de Mattei a déclaré que la perspective de la théologie de l'histoire de Fatima s'articule autour de deux pierres angulaires : « La Russie répandra ses erreurs à travers le monde » et « À la fin, mon Cœur Immaculé triomphera ». Il a expliqué que le triomphe du Cœur Immaculé de Marie manifestera la souveraineté maternelle de Marie, qui fut immaculée dès le premier instant. En tant que Co-Rédemptrice et Médiatrice universelle de toutes les grâces, elle prépare — par la conversion de l'humanité et la défaite de toutes les erreurs — la reconnaissance de sa royauté et de la royauté de Jésus-Christ sur l'humanité entière.

    La raison de notre espérance, a conclu de Mattei, « est la certitude que Dieu est fidèle à ses promesses car, comme l'enseigne toujours saint Augustin : Celui qui nous a conduits à espérer ne nous décevra pas ; il nous accordera l'accomplissement de ce que nous espérons. Cette espérance ne repose pas sur nos propres forces, mais elle est placée en Celle que Dieu a établie Mère de la divine espérance et victorieuse dans toutes les batailles. Elle est la source même de notre confiance et la racine de notre théologie de l'histoire. »

    La conférence s'est achevée par une table ronde sur le thème « Marie aujourd'hui : Foi, doctrine et dévotion dans le monde contemporain », à laquelle ont participé le père dominicain Lawrence Lew, Régis de Lassus, fondateur de Salve Corda (l'Alliance internationale pour les premiers samedis de Fatima), et Timothy Tindal Robertson, ancien président national de l'Apostolat mondial de Fatima en Angleterre et au Pays de Galles. Les remarques de clôture ont été prononcées par Virginia Coda Nunziante, qui a rappelé que la conférence n'est qu'une étape d'un voyage que les organisateurs ont l'intention de poursuivre « avec nos maigres forces et avec une confiance immense dans la promesse qui éclaire notre chemin : À la fin, mon Cœur Immaculé triomphera ».

    Dans un entretien accordé au Register avant le rassemblement, Nunziante a déclaré que l'intention de la conférence n'était pas « d'alimenter la polémique, mais de restaurer la clarté théologique ». La conférence, qui comprenait un temps d'adoration et un chapelet quotidien en la basilique San Giovanni Battista dei Fiorentini, a reçu plusieurs messages de soutien de la part de responsables de la Curie, notamment du cardinal Víctor Fernández, préfet du Dicastère pour la doctrine de la foi, qui a supervisé la rédaction de la note doctrinale Mater Populi Fidelis. Il a exprimé ses regrets de ne pouvoir assister à l'événement, mais a transmis ses « vœux les plus chaleureux et les plus sincères » et s'est uni par la prière au rassemblement.

    Edward Pentin est collaborateur principal pour le Register et analyste du Vatican pour EWTN News. Il a commencé à couvrir le Pape et le Vatican pour Radio Vatican avant de devenir correspondant à Rome pour le National Catholic Register d'EWTN. Il a également réalisé des reportages sur le Saint-Siège et l'Église catholique pour de nombreuses autres publications, dont Newsweek, Newsmax, Zenit, The Catholic Herald et The Holy Land Review, une publication franciscaine spécialisée dans l'Église et le Moyen-Orient. Edward est l'auteur de The Next Pope: The Leading Cardinal Candidates (Sophia Institute Press, 2020) et de The Rigging of a Vatican Synod? An Investigation into Alleged Manipulation at the Extraordinary Synod on the Family (Ignatius Press, 2015). Suivez-le sur Twitter à @edwardpentin.

  • Le « Pasteur d’Hermas » : quand un livre d’édification chrétienne faisait autorité dans l’Église primitive

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    De kath.net/news :

    Le « Pasteur d’Hermas » : quand un livre d’édification chrétienne faisait autorité dans l’Église primitive

    Dans les premiers siècles du christianisme, les Pères de l’Église tenaient le « Pasteur d’Hermas » en haute estime et le recommandaient comme une lecture précieuse. Cet ouvrage décrit notamment le rôle des anges gardiens et les suggestions des esprits mauvais, tout en proposant un enseignement concret sur le discernement spirituel.

    Au cours des trois premiers siècles de l’histoire de l’Église, de nombreuses lettres et divers écrits circulaient dans les communautés chrétiennes, bien avant que l’Église ne fixe définitivement le canon des Saintes Écritures. Parmi les textes les plus remarquables de cette époque figure le Pasteur d’Hermas, un ouvrage que plusieurs Pères de l’Église influents tenaient en très haute estime.

    Selon la Catholic Encyclopedia, ce livre jouissait d’une autorité considérable dans l’Église ancienne, au point d’être parfois placé presque au même rang que les Écritures. Eusèbe de Césarée, l’historien de l’Église, rapporte qu’il était lu publiquement dans les assemblées chrétiennes. Si certains le considéraient comme un écrit non canonique, d’autres le jugeaient « extrêmement nécessaire ».

    Saint Athanase lui-même mentionne le Pasteur aux côtés de la Didachè et des livres deutérocanoniques de l’Ancien Testament. Sans le considérer comme canonique au sens strict, il le présente parmi les ouvrages que les anciens recommandaient expressément pour l’instruction des catéchumènes, c’est-à-dire de ceux qui se préparaient au baptême. Le texte figure également dans certains anciens manuscrits du Nouveau Testament, notamment à la suite des Actes des Apôtres.

    Un ouvrage consacré à la vie chrétienne et au discernement spirituel

    Rédigé au IIᵉ siècle, le Pasteur d’Hermas demeure d’attribution incertaine : l’identité exacte de son auteur fait encore débat parmi les chercheurs. L’ouvrage se compose principalement d’une série de visions et accorde davantage de place à la conduite morale du chrétien qu’aux subtilités de la doctrine.

    Un passage mérite particulièrement l’attention. Consacré à l’observance des commandements de Dieu, il expose de manière détaillée l’action de deux anges qui influencent la vie intérieure de l’homme : l’un est appelé l’« ange de la justice », l’autre l’« ange de l’injustice », autrement dit l’ange mauvais.

    Le texte propose ainsi une véritable initiation au discernement des esprits, en décrivant les pensées et les dispositions intérieures par lesquelles se manifeste l’influence de chacun.

    L’ange de la justice est présenté comme doux, humble, paisible et vertueux. Lorsqu’il touche le cœur de l’homme, il lui inspire des pensées de pureté, de chasteté et de crainte de Dieu.

    L’ange de l’injustice, au contraire, se reconnaît à la colère, à l’amertume, au désir de luxe, aux débordements, à l’orgueil et aux convoitises impures. L’auteur exhorte avec insistance les fidèles à apprendre à reconnaître ces différentes inspirations, à discerner leurs fruits et à renoncer aux tentations suscitées par l’esprit mauvais.

    L’enseignement est concret : il invite le chrétien à ne pas considérer toutes ses pensées et toutes ses impulsions comme moralement équivalentes, mais à examiner leur origine et leur orientation. La vie spirituelle suppose donc une vigilance intérieure et un effort constant pour choisir le bien.

    Pourquoi le Pasteur d’Hermas n’a-t-il pas été retenu dans le canon biblique ?

    Bien que de nombreux chrétiens des premiers siècles aient considéré le Pasteur d’Hermas comme un écrit inspiré, le livre présentait certaines difficultés. Plusieurs passages soulevaient des interrogations théologiques et n’offraient pas toujours la même clarté doctrinale que les écrits finalement reconnus comme appartenant au Nouveau Testament. Des incertitudes subsistaient également quant à son origine apostolique et à l’identité de son auteur.

    Pour ces raisons, l’ouvrage ne fut finalement pas retenu dans le canon du Nouveau Testament, dont les contours se précisèrent progressivement au cours des premiers siècles et furent largement établis au IVᵉ siècle.

    Il serait toutefois réducteur d’en conclure que le Pasteur d’Hermas aurait été dépourvu de valeur spirituelle ou théologique. Son importance historique témoigne au contraire de l’intérêt que les premières communautés chrétiennes portaient à l’instruction morale, à la conversion personnelle et au combat intérieur du croyant.

    Le Pasteur d’Hermas demeure ainsi un témoignage particulièrement intéressant de la spiritualité chrétienne des origines. Il nous ouvre une fenêtre sur la manière dont les premiers chrétiens comprenaient la vie de foi, les tentations et la nécessité du discernement spirituel. Son histoire rappelle enfin une distinction essentielle : un écrit peut avoir été profondément estimé, lu dans les assemblées et recommandé pour l’édification des fidèles sans pour autant être reconnu comme faisant partie des Saintes Écritures.

  • "Liberté, égalité, fraternité"; Léon XIV, le fantôme de la Révolution française et la franc-maçonnerie

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    De Mario Alexis Portella sur Crisis Magazine :

    8 octobre 2026

    Léon XIV, le fantôme de la Révolution française et la franc-maçonnerie

    La question n’est pas de savoir si les catholiques sont capables de soutenir la liberté, l’égalité et la fraternité ; ils le sont. La question est de savoir quel contenu substantiel ces termes acquièrent lorsqu’ils sont présentés comme des impératifs éthiques universels.

     
    Le pape Léon XIV a récemment entamé son cinquième voyage apostolique international depuis le début de son pontificat, en se rendant en France. Si beaucoup ont salué ce voyage comme un succès, certaines revues catholiques en ligne l'ont critiqué pour avoir « célébré une devise de la Révolution française utilisée par les francs-maçons — "Liberté, Égalité, Fraternité" — comme des "impératifs éthiques universels" ».

    Le pontife a déclaré aux fidèles que ces mots « ne sont pas simplement des mots inscrits sur le fronton de vos bâtiments publics ; ils renvoient à des impératifs éthiques universels qui trouvent également dans le message de l'Évangile une source inépuisable d'inspiration et d'accomplissement ».

    Le pape Léon XIV a présenté une recherche historique et théologique plus profonde, d'autant plus que l'organisation maçonnique du Grand Orient de France a pour devise « Liberté, Égalité, Fraternité », laquelle est née pendant la Révolution française anti-catholique — une période marquée par la persécution des évêques, des prêtres, des communautés religieuses et des laïcs catholiques tout au long de la Terreur.

    Le pape Léon XIV a présenté une recherche historique et théologique plus profonde.

    En considérant que « la liberté, l'égalité et la fraternité » sont des « impératifs éthiques universels » et en soutenant qu'elles se trouvent dans l'Évangile comme « une source inépuisable d'inspiration et de réalisation », sa méthodologie peut être perçue comme une tentative de réappropriation de ces principes dans un cadre chrétien de la dignité humaine. Néanmoins, cette formulation soulève la question de savoir si leurs origines séculières et révolutionnaires sont suffisamment distinguées de leur interprétation chrétienne, étant donné que ces expressions véhiculent de multiples interprétations historiques concurrentes.

    La question n’est pas de savoir si les catholiques sont capables de soutenir la liberté, l’égalité et la fraternité ; ils le sont. La question est de savoir quel contenu substantiel ces termes acquièrent lorsqu’ils sont présentés comme des impératifs éthiques universels.

    Des conceptions fondamentalement divergentes de la liberté humaine, de l'égalité, de la gouvernance et des relations entre la foi religieuse et l'autorité politique peuvent s'exprimer à travers une terminologie identique, ce qui est le point le plus important. Cette question devient encore plus significative lorsque Léon parle positivement de la liberté religieuse dans le contexte français, alors que le pape Pie IX, dans son encyclique Quanta Cura (1864), avait rejeté la proposition faite par Léon selon laquelle « chaque homme est libre d'embrasser et de professer la religion qu'il aura estimée vraie, guidé par la lumière de la raison ». Pie IX a de même condamné les propositions affirmant une liberté de conscience et de religion sans restriction.

    Léon a cependant souligné que la liberté religieuse ne peut être considérée comme un droit de choisir ou de professer si elle n’est pas alignée sur la vérité objective. En cela, le pape semblait reprocher à la politique laïciste de la France, qui remonte en définitive à la Révolution française, sa volonté de garantir l'absence totale d'influence de la religion dans les affaires politiques du gouvernement.

    De fait, lorsque le pape François a célébré la messe à Marseille en 2023, le président Emmanuel Macron, afin de se conformer à cette politique, a assisté à la messe papale mais n'a pas participé au culte, soutenant qu'il n'était présent qu'en tant que président par respect et courtoisie, et non en tant que fidèles pratiquant.

    « Le chrétien engagé dans la vie publique, qui agit à la lumière de sa conscience éclairée par la foi, ne peut être considéré comme un prosélyte ou une menace pour l’unité de la patrie », a déclaré le pape Léon. À première vue, cela reflète ce que Léon a effectivement dit ; cependant, dans la mesure où la liberté religieuse ne peut être considérée comme un droit autonome de choisir, de professer et de propager une croyance religieuse indépendamment de la vérité objective, le pape semblait reprocher son laïcisme à la France, lequel remonte en dernière analyse à la Révolution française.

    Les papes Benoît XVI et François ont également partagé une vision sociale de l'Église catholique et de ses relations avec le monde séculier : la « saine laïcité » [ou « saine sécularité »]. Ce concept a été mentionné pour la première fois par le pape Pie XII en 1958 lorsqu'il a reconnu la possibilité et la légitimité d'une « saine sécularité de l'État », une formule qui non seulement acceptait la distinction entre le « sécularisme » en tant que philosophie sociale et la « laïcité » en tant que méthode d'organisation de l'État, mais ouvrait également, au sein de la pensée catholique, une réflexion sur le rôle et le sens de l'autonomie des laïcs en général et de l'État en particulier.

    En d'autres termes, étant donné que l'homme a une orientation religieuse intrinsèque puisqu'il est « créé » à « l'image et à la ressemblance » de Dieu (Genèse 1, 26-27), la possibilité d'accepter un État agnostique ou laïc — comme ce fut le cas sous l'ancienne Union soviétique ou aujourd'hui dans la Chine communiste — est hors de question. Il a également noté la nature contradictoire de l'expression « État laïc » tout en rejetant simultanément l'« État confessionnel », c'est-à-dire un État dans lequel les droits civils, politiques et économiques découlent d'une certaine profession de foi.

    Étant donné que l'homme a une orientation religieuse intrinsèque puisqu'il est "créé" à "l'image et à la ressemblance" de Dieu… la possibilité d'accepter un État agnostique ou laïc… est hors de question.
    Le paradoxe est qu'il s'est réuni par la suite avec des représentants des traditions religieuses musulmane, juive, bouddhiste, protestante et orthodoxe pour engager l'Église catholique dans des objectifs spirituels et éducatifs partagés entre les religions non chrétiennes. On pourrait raisonnablement soutenir, de manière compréhensible, que le pape a consenti à des principes associés à la franc-maçonnerie.

    La difficulté survient lorsque la liberté religieuse est comprise comme la prérogative de chaque personne de décider par elle-même de ce qui est vrai et de proclamer cette vérité indépendamment de la vérité objective. Il s'agit là d'une position erronée que Pie IX a condamnée dans Quanta Cura — la doctrine selon laquelle tout homme a le libre droit d'embrasser et de professer toute religion qu'il peut juger vraie. La vision catholique de la conscience ne fait pas du jugement subjectif le fondement de la vérité religieuse. Elle est attachée à la recherche de la vérité, que la conscience de l'homme doit rechercher et à laquelle elle doit se conformer.

    La vision catholique de la conscience ne fait pas du jugement subjectif le fondement de la vérité religieuse. Elle est attachée à la recherche de la vérité, que la conscience de l'homme doit rechercher et à laquelle elle doit se conformer.

    Il n'est pas exact de dire que les déclarations de Léon XIV (et ses actes lors du rassemblement avec les autres religions) rejettent catégoriquement l'enseignement catholique, car il n'affirme pas positivement la proposition condamnée par Pie IX. L'élucidation positive de la liberté religieuse soulève toutefois une préoccupation théologique légitime si elle est lue sans les nuances qu'exige la compréhension catholique traditionnelle de la vérité, de la conscience et des droits objectifs de Dieu.
    Le cœur du sujet est de savoir si la liberté religieuse est comprise comme le droit humain indépendant de déterminer et de professer des croyances religieuses indépendamment de leur vérité objective, ou comme une sauvegarde contre la cohésion [ou la coercition] en matière religieuse. Le même problème s'applique à la classification par Léon de « la liberté, l'égalité et la fraternité » comme des « impératifs éthiques universels ».

    Le catholicisme reconnaît tous ces principes, mais il ne les fonde pas sur une souveraineté humaine indépendante. La liberté doit être orientée vers la vérité, car il n'y a qu'une seule vérité. Pourquoi ? Parce que lorsque l'on recherche Dieu et le but de notre présence sur cette terre, il ne peut y avoir qu'une seule vérité — une seule Révélation divine, telle que l'enseigne l'Église catholique. Si et quand l'Église s'engage auprès de ceux qui sont en dehors du bercail du catholicisme, elle doit le faire avec une compréhension doctrinale claire selon laquelle la plénitude de la vérité révélée réside dans l'Église catholique fondée par Jésus-Christ. L'égalité doit reposer sur l'égale dignité des personnes créées par Dieu. La fraternité découle ultimement de l'origine commune de l'humanité et de sa destinée définitive en Dieu.

    La question cruciale, par conséquent, n'est pas de savoir si ces principes sont compatibles avec le christianisme, mais si leur signification est fondée sur l'anthropologie chrétienne ou sur la tradition politique non religieuse dans laquelle ils ont également vu le jour.

    Auteur : P. Mario Alexis Portella
    Le P. Mario Alexis Portella, J.D., J.C.D. est prêtre de la cathédrale Santa Maria del Fiore à Florence, en Italie. Il a auparavant été chercheur invité au Danube Institute à Budapest, en Hongrie, et professeur invité à l'ITI Catholic University à Trumau, en Autriche. Il est titulaire d'un doctorat en droit canonique et en droit civil de l'Université pontificale du Latran à Rome.
  • Saint John Henry Newman demeure une référence essentielle pour les questions de conscience, de foi et de développement doctrinal

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    Saint John Henry Newman demeure une référence essentielle pour les questions de conscience, de foi et de développement doctrinal.

    Proclamé Docteur de l’Église le 1er novembre 2025 par le pape Léon XIV lors de la messe de la solennité de la Toussaint, dans le cadre du Jubilé du monde de l’éducation, saint John Henry Newman (1801-1890) a rejoint le cercle restreint des 38 Docteurs de l’Église. Il a également été nommé co-patron de l’éducation catholique aux côtés de saint Thomas d’Aquin. Cette reconnaissance solennelle souligne l’influence durable de ce convertisseur anglican devenu cardinal sur la théologie contemporaine, particulièrement en matière de conscience, d’autorité ecclésiale et d’évolution des dogmes.

    La 36e Académie théologique internationale d’été, organisée du 31 août au 2 septembre 2026 à Haag (Basse-Autriche, diocèse de Saint-Pölten), et non à La Haye aux Pays-Bas, a précisément été consacrée à ce nouveau Docteur. Dirigée par Helmut Prader, théologien moral et directeur de l’académie, cette rencontre de trois jours a rassemblé une soixantaine de participants sur place (dont l’archevêque Mieczysław Mokrzycki de Lviv, président de la Conférence des évêques d’Ukraine, et l’évêque auxiliaire suisse émérite Marian Eleganti) et autant en ligne. Le changement de lieu, après des décennies à Aigen im Mühlkreis, s’explique par de meilleures liaisons, des coûts plus modérés et la disponibilité d’une salle paroissiale. Elle s’est tenue en collaboration avec la Société Cardinal Scheffczyk.

    Une biographie marquée par la quête de vérité

    Né à Londres le 21 février 1801, Newman connaît une première conversion religieuse à 15 ans. Étudiant brillant à Oxford, il devient fellow d’Oriel College à 21 ans, est ordonné prêtre anglican et joue un rôle central dans le Mouvement d’Oxford à partir de 1833. Son étude approfondie des Pères de l’Église et de l’histoire de la doctrine le conduit progressivement à la conviction que l’Église catholique est la véritable continuation de l’Église apostolique. « Ce sont les Pères qui m’ont fait catholique », résumait-il. Il se convertit en 1845, perd ses fonctions anglicanes et une grande partie de son statut social et universitaire. Ordonné prêtre catholique, il fonde l’Oratoire de Birmingham, tente de créer une université catholique à Dublin (expérience qui inspire ses conférences de 1852 sur The Idea of a University), et est créé cardinal par Léon XIII en 1879. Il meurt le 11 août 1890 à Edgbaston. Canonisé en 2019 par le pape François, il est aujourd’hui célébré pour l’unité de son œuvre, anglicane puis catholique.

    Sœur Birgit Dechant, du centre international de la Newman Society à Littlemore près d’Oxford, a rappelé lors de l’académie que « l’appel de la conscience était plus fort » que les attachements personnels. Cette trajectoire illustre le lien intime, chez Newman, entre recherche théologique de la vérité et décisions de conscience personnelles.

    La conscience : « vicaire aborigène du Christ »

    Helmut Prader a souligné que la conception newmanienne de la conscience est celle qui a été reprise et consacrée dans Gaudium et spes (n. 16) au concile Vatican II : au plus profond de sa conscience, l’homme découvre une loi qu’il ne se donne pas lui-même, mais à laquelle il doit obéir ; cette voix l’appelle à aimer le bien et à fuir le mal. Pour Newman, la conscience n’est ni pure subjectivité ni simple sentiment, mais « la voix de Dieu dans la nature et le cœur de l’homme », « le témoin interne de l’existence et de la loi de Dieu », le « vicaire aborigène du Christ ».

    Dans sa célèbre Lettre au duc de Norfolk (1875), répondant aux critiques de Gladstone sur l’infaillibilité pontificale, Newman écrit : « Je boirai à la santé du Pape, si vous voulez, mais à la conscience d’abord, et au Pape ensuite. » Cette formule, souvent détournée pour justifier un subjectivisme, signifie en réalité le contraire. La conscience a des droits parce qu’elle a des devoirs : elle est appelée à être formée, éclairée par la Révélation et le Magistère. Newman refuse absolument de l’opposer à l’autorité de l’Église. La conscience bien formée et le Magistère convergent vers la même vérité objective. Cette tension féconde entre conviction personnelle et autorité demeure d’une actualité brûlante dans les débats contemporains sur la liberté religieuse, la morale et le discernement.

    Le développement des dogmes

    Autre pilier de sa pensée, l’Essay on the Development of Christian Doctrine (1845) explique comment la doctrine peut croître organiquement sans se corrompre, à la manière d’un germe qui se déploie. Newman propose sept « notes » pour distinguer un développement légitime d’une corruption : préservation du type, continuité des principes, pouvoir d’assimilation, anticipation anticipée, séquence logique, action conservatrice sur le passé, et vigueur chronique. Cette théorie a profondément marqué la théologie du XXe siècle et le concile Vatican II. Le père Johannes Nebel a insisté lors de l’académie sur le fait que la tradition est un développement continu, mais toujours dans la continuité de l’Écriture et de la tradition apostolique, et non selon l’opportunisme social.

    L’idée d’université

    Wolfgang Klausnitzer a présenté la vision newmanienne de l’université : elle ne doit pas se réduire à une formation professionnelle utilitaire, mais offrir une éducation libérale complète, favorisant le dialogue entre les disciplines et empêchant qu’aucune science ne s’érige en vérité unique. L’université forme l’esprit à une « habitude philosophique » : curiosité, capacité de penser au-delà des frontières disciplinaires, ouverture. Oxford représentait pour Newman l’idéal de cette culture intellectuelle. Ses conférences de Dublin restent parmi les textes les plus importants sur le sujet.

    Une actualité qui ne se dément pas

    Newman n’était pas un théologien systématique, mais un auteur d’essais, de sermons et d’une correspondance abondante. Sa force réside précisément dans cette approche existentielle et historique de la vérité. Dans un monde marqué par le relativisme, le subjectivisme et les tensions entre conscience individuelle et institutions, sa pensée offre des ressources précieuses pour articuler fidélité à la tradition et ouverture au développement authentique, autorité et liberté responsable, foi et raison.

    L’académie de 2027 portera sur la pertinence de Jésus-Christ pour la société, en lien avec le centenaire de la naissance de Joseph Ratzinger (grand admirateur de Newman). En attendant, la proclamation de Newman comme Docteur de l’Église confirme ce que l’académie de Haag a mis en lumière : sa théologie de la conscience et du développement doctrinal reste un guide sûr pour l’Église et pour tout chercheur de vérité.

    source

  • L’Église est en crise — mais ce ne sont pas ses funérailles (Mgr Rob Mutsaerts)

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    Via le Forum Catholique :

    Traduction de l’article de Mgr Rob Mutsaerts paru le 7 octobre 2026 sur The Remnant sous le titre : « The Catholic Response to a (Synodal) Church in Crisis | Bishop Mutsaerts CIC 2026 »
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    Dans une allocution ayant suscité la plus longue ovation debout de l'histoire de la Catholic Identity Conference, Mgr Rob Mutsaerts, évêque néerlandais, remet en question l'obsession moderne pour une réforme permanente, s'interroge sur la réalité des fruits du projet synodal, met en garde contre la confusion entre miséricorde et simple approbation, défend le caractère sacré de la liturgie et explique pourquoi les jeunes catholiques recherchent souvent précisément ce que l'Église a été tentée d'abandonner : la vérité, le sacrifice, le respect sacré, la doctrine, la confession, la beauté et une foi surnaturelle. Vous trouverez ci-dessous la transcription de son intervention.

    L’Église est en crise — mais ce ne sont pas ses funérailles


    Lorsqu’on est invité à s’adresser à une vaste assemblée de catholiques traditionalistes au sujet de « la crise dans l’Église », il y a au moins un avantage : je n’ai pas besoin de consacrer beaucoup de temps à convaincre l’auditoire qu’une crise existe bel et bien.

    En effet, si je commençais par dire : « Mes chers amis, tout va à merveille », je soupçonne que certains d’entre vous vérifieraient immédiatement si je n’ai pas été remplacé par un employé du service de communication.

    Et c’est peut-être là notre première petite difficulté. Les catholiques d’aujourd’hui semblent se diviser en deux groupes : ceux qui pensent que l’Église connaît un printemps sans précédent, et ceux qui ont réellement consulté les statistiques.

    Toutefois, il faut rester prudent. Les catholiques traditionalistes ont eux aussi leurs tentations. Nous pouvons parfois donner l’impression que la foi était parfaite jusqu’en 1962 environ, que chaque prêtre parlait alors le latin comme Cicéron, que chaque enfant connaissait le catéchisme par cœur et que chaque chorale paroissiale chantait comme celle de Solesmes.

    Quiconque a étudié l’histoire de l’Église sait qu’il n’en est rien.

    L’Église n’a jamais connu d’âge d’or où tout le monde se conduisait parfaitement. Les Apôtres eux-mêmes ont réussi, en un laps de temps remarquablement court, à se disputer pour des questions de préséance, à mal comprendre Notre-Seigneur, à s’endormir pendant son agonie, à s’enfuir lors de son arrestation et — au plus haut niveau de la hiérarchie ecclésiastique — à le renier trois fois avant le petit-déjeuner.

    Et pourtant, c’est sur ces hommes que Notre-Seigneur a fondé l’Église.

    Cela devrait apporter une consolation considérable aux évêques.

    Cela en apporte certainement une à l’évêque qui vous parle.

    Le sujet que nous abordons est sérieux. Il règne une confusion doctrinale. L’autorité est incertaine. Certaines pratiques pastorales semblent parfois contredire ce que l’Église continue d’enseigner officiellement. On observe un appauvrissement liturgique. Il existe une tentation de gouverner dans l’ambiguïté, car la clarté pourrait s’avérer gênante.

    Mais je ne souhaite pas m’exprimer cet après-midi comme si nous assistions aux funérailles du catholicisme.

    Ce n’est pas le cas. Rappelons-nous que le tombeau est vide. Le Christ n’a pas dit à Pierre : « Sur cette pierre, je bâtirai mon Église – à condition que les évêques procèdent à des nominations judicieuses, que la Curie romaine ne produise jamais de document incompréhensible et que tout le monde se conduise bien. »

    Remarquez que Notre-Seigneur n'a pas promis que les portes de l'enfer ne feraient jamais un bruit impressionnant. C'est souvent le cas. La question n'est donc pas de savoir si l'Église peut survivre à cette crise. Elle y survivra. La question la plus importante est de savoir si nous resterons des catholiques fidèles alors qu'elle traverse ces épreuves.

    Et pour cela, aussi étrange que cela puisse paraître, nous n'avons besoin ni de panique ni de nostalgie. Nous avons besoin de foi, de doctrine, de courage, d'humour, de prière – et peut-être de redécouvrir cette très ancienne habitude catholique qui consiste à appeler les choses par leur nom.

    Ainsi, cet après-midi, je voudrais examiner non seulement ce qui a mal tourné, mais aussi quelque chose de bien plus important : que nous dit la Tradition catholique elle-même de faire lorsque l'Église entre dans une période de confusion ? Car la réponse à une crise catholique ne peut consister en une diminution du catholicisme. Elle exige au contraire davantage de catholicisme.

    L’Église en crise — et comment NE PAS la sauver

    J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle pour vous. La mauvaise, c’est que l’Église catholique traverse une crise. La bonne, c’est qu’elle a déjà connu pareille situation. En fait, quiconque possède ne serait-ce qu’une connaissance modeste de l’histoire de l’Église a parfois l’impression que la crise est l’une des rares traditions catholiques véritablement pérennes.

    Nous avons connu des papes corrompus, des évêques mondains, des hérésies, des schismes, des révolutions, des persécutions et des commissions liturgiques. Et pourtant, nous sommes toujours là.

    Ce dernier fait me semble être, avant tout, un argument en faveur de l’origine divine de l’Église. Une organisation purement humaine, dirigée comme l’Église l’a parfois été, aurait probablement fait faillite aux alentours du IVe siècle.

    Et pourtant, la situation est grave. Non pas parce que l’Église manque de popularité. Non pas parce que sa part de marché diminue. Non pas parce qu’elle ne parvient pas à séduire le consommateur moderne.

    La crise est grave parce qu’il règne, au sein même de l’Église, une incertitude sur les points précis où elle devrait offrir des certitudes : qu’est-ce que la vérité ? Qu’est-ce que le péché ? Qu’est-ce que le mariage ? Qu’est-ce que le sacerdoce ? Qu’est-ce que la liturgie ? Qu’est-ce que l’obéissance ? Que signifie la miséricorde ? Qu’est-ce que le Christ a confié exactement à son Église ?

    Et, peut-être plus fondamentalement encore : croyons-nous toujours vraiment que l’Église a reçu du Christ quelque chose qu’elle n’a pas l’autorité de modifier ? C’est là le cœur du problème.

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  • Le cardinal Burke inaugure la conférence mariale à Rome par un discours sur Notre-Dame de Guadalupe comme co-rédemptrice

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    Du substack de Diane Montagna :

    Le cardinal Burke inaugure la conférence mariale à Rome par un discours sur Notre-Dame de Guadalupe comme co-rédemptrice

    Texte intégral du discours d'ouverture du cardinal Burke à la Conférence mariale « De Maria numquam satis »

    7 octobre 2026

    ROME, 7 octobre 2026 — Une importante conférence mariale internationale s'est ouverte aujourd'hui à Rome, avec la participation du cardinal Raymond Burke, du théologien pontifical et père dominicain Wojciech Giertych, et de l'ancien secrétaire du cardinal George Pell, le père Joseph Hamilton, spécialiste de la patristique.

    Intitulé « De Maria numquam satis — De Marie, on ne peut jamais en dire assez » , le symposium de deux jours, qui se tient à l’Augustinianum, propose des contributions théologiques et historiques sur la Bienheureuse Vierge Marie dans le dogme et le culte.

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    Le cardinal Burke a ouvert la conférence ce matin par un discours intitulé : « Notre-Dame de Guadalupe et le règne du Christ Roi : la mission de la co-rédemptrice et des co-rédempteurs ».

    Son but, a-t-il déclaré, est de montrer « comment l’apparition de Notre-Dame de Guadalupe à Tepeyac en 1531 est une manifestation et une expression des plus belles et des plus éloquentes de la vérité de sa participation singulière, voire unique, à l’œuvre salvifique de son Divin Fils, de la vérité de la doctrine de son titre de Co-Rédemptrice, lorsqu’elle est correctement comprise. »

    « En même temps », a-t-il dit, « j’espère que cela nous a rappelé à tous notre vocation à être, avec la Vierge de Guadalupe, des participants à l’œuvre de l’Incarnation rédemptrice. »

    Le discours d'ouverture du cardinal Burke est reproduit intégralement ci-dessous.


    « Notre-Dame de Guadalupe et le règne du Christ Roi :

    La mission de la co-rédemptrice et des co-rédempteurs

    Introduction

    C’est avec une immense joie que je prononce le discours d’ouverture de cette importante conférence internationale sur la Vierge Marie dans le dogme et le culte : contributions théologiques et historiques. Avec vous, je suis profondément reconnaissant envers les organisateurs et tous ceux qui ont rendu cette conférence possible. Pour l’ouvrir, je vous propose une réflexion sur le thème : Notre-Dame de Guadalupe et le règne du Christ Roi : la mission de la co-rédemptrice et des co-rédempteurs.

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  • Dix ans après Amoris Laetitia : que peut-on attendre de la réunion de Rome ?

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    Dix ans après Amoris Laetitia : que peut-on attendre de la réunion de Rome ?

    Depuis le 7 octobre 2026 et jusqu’au 14, le Vatican accueille une réunion importante convoquée par le pape Léon XIV à l’occasion du dixième anniversaire de l’exhortation apostolique Amoris Laetitia. Intitulée « Dix ans après Amoris Laetitia : annoncer l’Évangile avec les familles aujourd’hui », elle rassemble les chefs des Églises orientales catholiques, les présidents des conférences épiscopales, une vingtaine d’invités personnels du pape, des experts et une dizaine de couples venus des cinq continents. Environ 187 participants sont attendus pour une semaine d’écoute, de partage d’expériences et de discernement en style synodal.

    Un objectif pastoral, pas doctrinal

    La rencontre n’est pas un synode des évêques. Elle ne vise pas à réécrire le magistère. Son but officiel est de discerner, dans l’écoute mutuelle, les étapes concrètes à franchir pour annoncer l’Évangile avec et aux familles d’aujourd’hui, à la lumière d’Amoris Laetitia et de ce qui se fait déjà dans les Églises locales. Cinq thèmes structurent les travaux : la réalité des familles contemporaines, la vocation des jeunes au mariage, les premières années de la vie conjugale, l’accompagnement des situations complexes, et le rôle missionnaire des familles chrétiennes.

    Du positif peut en sortir. L’échange d’expériences concrètes, la présence de couples et de représentants de réalités très diverses (Afrique, Asie, Amérique latine, Europe sécularisée…) peut permettre d’identifier de bonnes pratiques pastorales, de mieux mesurer la crise du mariage et de la transmission de la foi, et de relancer une attention réelle aux familles comme acteurs de l’évangélisation. Une synthèse sera remise au pape le 14 octobre, jour où il présidera une messe sur la place Saint-Pierre.

    Les risques pour la doctrine traditionnelle

    Pourtant, de nombreuses voix s’inquiètent. La doctrine classique de l’Église sur le mariage – indissoluble, exclusif, entre un homme et une femme, total, fidèle et ouvert à la vie – n’est pas formellement remise en cause. Léon XIV a lui-même, dans d’autres interventions, réaffirmé des formulations fortes (« le mariage n’est pas un idéal, mais le canon du véritable amour »).

    Le vrai enjeu se situe ailleurs. Amoris Laetitia, surtout dans son chapitre 8, a ouvert la porte, via le discernement et l’accompagnement, à la possibilité d’accès aux sacrements pour certaines personnes en situation « irrégulière ». Cette interprétation a été confirmée comme magistère authentique. Dix ans plus tard, en prenant ce document comme horizon incontestable et en privilégiant « l’expérience vécue », la réunion risque de consolider une pratique pastorale où la norme objective s’efface progressivement derrière les cas particuliers. Sans clarification doctrinale claire, les divergences entre diocèses et conférences épiscopales peuvent s’accentuer.

    Le choix des invités : un signal net

    C’est ici que le choix des 22 invités personnels du pape devient révélateur. Parmi eux figurent de manière très visible des figures marquantes de l’aile progressiste associée au pontificat de François : les cardinaux Blase Cupich (Chicago), Robert McElroy (Washington), Joseph Tobin (Newark), José Cobo Cano (Madrid), Jean-Claude Hollerich, Víctor Manuel Fernández (préfet de la Doctrine de la Foi), Luis Antonio Tagle ou encore Pablo Virgilio David. Les États-Unis sont nettement surreprésentés.

    Aucun des critiques historiques d’Amoris Laetitia – signataires des dubia de 2016 ou figures comme les cardinaux Burke, Brandmüller, Sarah ou Zen – n’a été invité personnellement. Dans l’Église, le choix des personnes est déjà une orientation. En sélectionnant précisément ceux qui ont porté et élargi la lecture « pastorale » et souple du document, Léon XIV indique clairement une préférence pour la continuité avec l’approche de François plutôt qu’un recentrage doctrinal.

    Conclusion

    Cette réunion peut produire des fruits pastoraux utiles : un regard plus réaliste sur les défis des familles, un partage d’expériences et peut-être un regain d’attention à la mission des foyers chrétiens. Mais sa composition et son cadre laissent peu de doute sur son orientation probable. Elle s’inscrit dans la ligne de continuité avec Amoris Laetitia telle qu’elle a été reçue et appliquée depuis dix ans, avec le risque d’une érosion progressive, par la pratique, de la clarté de la doctrine traditionnelle sur le mariage et la famille.

    Ce qui sortira de la synthèse finale et de la façon dont elle sera reçue localement sera déterminant. Pour l’instant, les signaux envoyés par Rome pointent davantage vers une consolidation de l’approche « libérale-pastorale » que vers un rééquilibrage.

    (avec l'IA)

  • La tactique trompeuse de la Révolution silencieuse (Mgr Rob Mutsaerts)

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    De Mgr Rob Mutsaerts :

    6 octobre 2026

    La tactique trompeuse de la Révolution silencieuse

    En deux mille ans, l’Église catholique a pratiquement tout connu de ce qui peut arriver à une institution : mauvais papes, évêques corrompus, hérésies, schismes, révolutions, persécutions, monastères décadents, clercs débauchés et théologiens désireux d’être si originaux qu’à la fin eux seuls comprenaient encore ce qu’ils voulaient dire.

    Et pourtant, l’Église est toujours là. Non pas parce que les catholiques ont toujours été raisonnables. Ce serait une hypothèse historique pour le moins audacieuse. L’Église a survécu parce qu’un phénomène assez remarquable s’est régulièrement reproduit : après la fumée, les querelles et les acrobaties intellectuelles, l’orthodoxie catholique s’est révélée dotée d’un extraordinaire pouvoir de résistance.

    Arius a disparu, Nicée est restée. Les cathares ont disparu, le Credo est resté. Le jansénisme, le modernisme et des dizaines d’autres modes ont fait leur apparition en se présentant comme l’avenir, avant de finir dans les notes de bas de page de l’histoire.

    Le catholicisme possède un critère assez simple pour discerner la vérité : la continuité. D’où l’importance de la Tradition, de ce dépôt de la foi qui nous a été transmis.

    Cela ne signifie évidemment pas que rien ne puisse jamais changer. La liturgie s’est développée, le droit canonique a évolué, les disciplines ecclésiastiques ont été modifiées, les formulations théologiques ont été précisées. Un chêne, après cinq cents ans, ne ressemble plus à ce qu’il était lorsqu’il n’était encore qu’un gland.

    Mais si, soudain, ce gland se met à donner une tulipe, le mot « développement » n’est plus vraiment approprié.

    C’est là que se situe le problème de la crise actuelle de l’Église. Il n’y a pas de spectaculaire prise d’assaut du Vatican. La première étape consiste au contraire à maintenir la doctrine en l’état. La formule ecclésiale moderne pourrait se résumer ainsi : « Bien sûr, la doctrine ne change pas, mais notre approche pastorale, elle, doit changer. »

    Cela semble rassurant. Jusqu’au jour où la pratique pastorale finit, année après année, par communiquer exactement le contraire de la doctrine qui, officiellement, serait restée inchangée.

    Prenons l’Allemagne. La Voie synodale allemande ne s’est pas contentée de parler de réformes administratives ou d’un meilleur contrôle du pouvoir des évêques. Son ordre du jour officiel portait notamment sur la sexualité, l’homosexualité, la place des femmes dans les ministères ecclésiaux et la structure de l’autorité dans l’Église. En 2023, la Voie synodale a même adopté une résolution demandant que soient officiellement autorisées des célébrations de bénédiction pour, entre autres, les couples homosexuels et les couples de personnes divorcées et remariées, avec des formes liturgiques à élaborer.

    Rome avait elle-même identifié le problème. En 2022, le Saint-Siège avait expressément déclaré que la Voie synodale allemande n’était pas habilitée à imposer de nouvelles formes de gouvernement ni de nouvelles orientations en matière de doctrine et de morale, car cela pouvait constituer une « blessure pour la communion ecclésiale » et une menace pour l’unité de l’Église.

    Voilà qui est assez révélateur. Lorsque Rome doit publiquement rappeler à un processus conduit par des évêques qu’il ne peut instaurer une nouvelle morale, il est évident que nous ne parlons pas simplement de brouillard liturgique.

    Et pendant ce temps, le processus continue.

    En avril 2025, des représentants de la Conférence épiscopale allemande et du ZdK ont publié un guide encourageant explicitement la pratique de bénédictions pour les divorcés remariés, les couples de toutes orientations sexuelles et d’autres couples non mariés selon les formes reconnues par l’Église.

    Et une fois encore, le discours n’est pas : « L’ancienne doctrine est fausse », mais : « Nous accompagnons les personnes. »

    Pas : « La morale change. »

    Mais : « C’est de la proximité pastorale. »

    Celui qui s’y oppose se voit alors rapidement attribuer le rôle quelque peu étrange du pharisien. Le réformateur possède l’amour ; le catholique orthodoxe, semble-t-il, ne possède plus que le code juridique.

    Rhétoriquement, c’est particulièrement habile.

    Le même problème est apparu avec Fiducia supplicans. Ce document de 2023 maintient formellement et explicitement la doctrine catholique du mariage. Il précise même que les unions homosexuelles ne peuvent être confondues avec le mariage et que les bénédictions envisagées ne doivent pas prendre une forme liturgique qui ressemblerait à une célébration matrimoniale.

    En même temps, il autorise que des couples de même sexe puissent recevoir spontanément une bénédiction.

    Il faut être singulièrement naïf pour penser que les gestes symboliques ne véhiculent aucun message.

    Le lendemain de la publication du document, le jésuite américain James Martin bénissait à New York un couple homosexuel marié, en présence de la presse.

    Formellement, on peut toujours dire : aucun mariage n’a été célébré.

    Matériellement, la moitié du monde a vu ceci : deux hommes vivant comme un couple reçoivent ensemble la bénédiction d’un prêtre catholique.

    Et voici que réapparaît l’étrange distinction : « Ce que vous voyez n’est pas ce que nous voulons dire. »

    À la longue, c’est une stratégie pastorale difficile à tenir. Le langage sacramentel de l’Église repose précisément sur des signes visibles. Si nous enseignons pendant des siècles que les gestes ont un sens, nous pouvons difficilement affirmer soudain qu’une bénédiction ecclésiale doit être comprise uniquement à travers les notes de bas de page d’un document romain.

    Et puis il y a Mgr Johan Bonny, évêque d’Anvers. En mars 2026, il a déclaré qu’il souhaitait parvenir à ordonner à Anvers, en 2028, des hommes mariés au sacerdoce — après une période de préparation extrêmement courte, alors que le sacerdoce requiert réellement plusieurs années de formation.

    Il l’a même formulé ainsi : selon lui, la question n’est désormais plus de savoir si cela arrivera, mais quand cela arrivera.

    Entre-temps, des candidats sont préparés, alors que l’autorisation de Rome demeure nécessaire pour procéder effectivement à leur ordination.

    Et c’est précisément cela qui illustre le nouveau style de gouvernement ecclésial.

    On commence par créer une attente. Puis on organise la pratique. Ensuite, on demande à Rome de régulariser la réalité qui s’est entre-temps installée.

    La question n’est plus : « Qu’est-ce que l’Église autorise ? »

    Elle devient : « Que pouvons-nous déjà faire pour qu’il soit ensuite difficile à l’Église de revenir en arrière ? »

    Ce n’est pas de la synodalité.

    C’est une théologie du fait accompli.

    Nous en arrivons ainsi au pape François.

    Son pontificat a favorisé une culture dans laquelle l’ambiguïté était remarquablement souvent interprétée dans un sens progressiste. La formule était toujours plus ou moins la même : la doctrine demeure intacte, mais le cas concret est complexe ; les normes continuent d’exister, mais il faut discerner ; la doctrine est claire, mais son application pastorale peut varier.

    En soi, rien de cela n’a quoi que ce soit d’anti-catholique. Thomas d’Aquin savait lui aussi que la prudence devait être appliquée aux circonstances concrètes.

    Mais lorsque presque toutes les exceptions vont dans la même direction, il devient légitime de se demander si nous avons encore affaire à des exceptions.

    Il y a de bonnes raisons de s’en inquiéter.

    Pourquoi ?

    Il suffit de lire l’histoire de l’Église.

    Les bouleversements ecclésiaux commencent rarement par une annonce du genre : « À partir de lundi, nous abolissons deux mille ans de tradition catholique. »

    Les choses se passent autrement.

    On commence par dire qu’un enseignement est « mal compris ».

    Puis que sa terminologie est « blessante ».

    Ensuite, que personne ne veut changer la doctrine, mais qu’il faut « un espace pastoral ».

    Puis apparaissent des expériences locales.

    Les expériences deviennent une pratique.

    La pratique crée des attentes.

    Les attentes deviennent une « réalité vécue ».

    Et finalement, on demande à ceux qui défendent l’enseignement originel pourquoi ils s’accrochent avec tant de rigidité à une formulation désormais dépassée.

    Voilà la Révolution silencieuse !

    Il ne s’agit pas de nier le dogme, mais de le faire s’évaporer.

    Pas : « Ceci n’est plus vrai », mais : « Nous devons aujourd’hui en parler de manière plus nuancée. »

    Pas : « Le sixième commandement ne s’applique plus », mais : « Nous devons éviter d’accabler les personnes avec des règles. »

    Pas : « Le sacerdoce est en train de changer », mais : « Les besoins de la communauté locale exigent de nouvelles formes. »

    Ainsi, un enseignement peut encore figurer pendant des années dans le Catéchisme tout en cessant progressivement de fonctionner dans la pratique pastorale.

    Il arrive que l’Église doive trouver des mots nouveaux pour rendre une même vérité compréhensible. Mais c’est précisément pourquoi la question décisive n’est pas : « Est-ce que quelque chose change ? »

    La vraie question est : ce qui change est-il reconnaissable comme le développement organique de ce qui précédait, ou constitue-t-il une rupture avec ce qui précédait ?

    C’est pourquoi la continuité n’est pas un passe-temps de nostalgiques. C’est un critère catholique.

    La question catholique n’est jamais seulement : « Est-ce aimable ? », « Est-ce inclusif ? », « Est-ce efficace pastoralement ? »

    La question décisive demeure : est-ce bien la même foi que celle que nous avons reçue ?

    La foi de Paul, d’Augustin, de Thomas, du concile de Trente, de Newman, de Jean-Paul II et de Benoît XVI.

    L’ironie suprême de la situation actuelle est peut-être que les réformes progressistes sont présentées depuis soixante ans comme indispensables pour rendre l’Église plus attractive aux yeux de l’homme moderne.

    Et pourtant, dans les pays fortement sécularisés, les églises continuent précisément de se vider.

    Peut-être l’homme moderne est-il finalement moins impressionné par une Église qui lui dit ce qu’il a déjà lu dans le journal la veille.

    Pourquoi quelqu’un se lèverait-il tôt le dimanche matin pour aller dans une église entendre la même morale que celle qu’il a reçue gratuitement la veille au soir dans un talk-show ?

    Lorsque, après un certain temps, on ne voit plus personne, on peut penser que l’avant-garde prophétique a enfin été atteinte.

    Mais il existe une autre possibilité : on a pris la mauvaise direction.

    L’Église ne possède qu’un seul produit véritablement révolutionnaire : l’Évangile.

    Et malheureusement, ce produit n’est pas adaptable aux exigences du service marketing.

    Le christianisme n’a pas commencé parce que douze apôtres avaient décidé de mieux s’adapter à l’air du temps romain.

    Ils ont proclamé quelque chose que leur environnement trouvait parfois magnifique, parfois insensé et parfois offensant.

    Pour cela, ils n’ont pas été invités à la table des discussions synodales.

    Ils ont été mis à mort.

  • Amoris Laetitia : Le Vatican commémore le dixième anniversaire du chambardement moral

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    De Stefano Fontana sur la NBQ :

    Amoris Laetitia : Le Vatican commémore le dixième anniversaire du chambardement moral

    La réunion de l'épiscopat s'ouvre aujourd'hui, dix ans après l'exhortation apostolique controversée du pape François qui rejetait Veritatis Splendor et fixait les critères d'une nouvelle synodalité. Ce changement nous oblige à reconsidérer le document et ses conséquences, à commencer par le refus de proclamer pleinement l'Évangile sur la famille.

    7/10/2026

    Aujourd'hui, 7 octobre, débute au Vatican la réunion internationale convoquée par Léon XIV, intitulée « Dix ans après Amoris Laetitia : Annoncer l'Évangile aux familles aujourd'hui » . Les présidents des Conférences épiscopales du monde entier, ainsi que les responsables des Églises orientales, y ont été invités. Cette assemblée vise à évaluer le chemin parcouru et les réalisations accomplies au cours de ces dix années en matière d'annonce de l'Évangile aux familles. L'interprétation du titre suggère que l'exhortation Amoris Laetitia en tant que telle ne sera pas évaluée, mais considérée comme un point de départ incontestable. Cela a également été clairement indiqué par le Secrétariat général du Synode, par la voix de son conseiller et directeur de l'organisation, le jésuite Giacomo Costa. La réunion se poursuivra jusqu'au 14 octobre, se tiendra à huis clos, suivra la méthode synodale et ses conclusions seront rendues publiques à l'issue de la réunion.

    Il va sans dire que cet événement est très attendu. Amoris Laetitia est sans aucun doute l'événement le plus marquant du pontificat de François, celui qui résume le mieux ses intentions et sa manière de gouverner l'Église, celui qui a suscité espoirs et profondes déceptions, un tournant décisif sur des questions essentielles à la foi et à la morale, une rupture radicale avec la tradition, non pas le début d'une « ère de changement », mais un véritable « changement d'ère ». D'où la question que tous, sans exception, se sont posée : quelle sera la position de Léon XIV ? Il ne s'agissait pas d'« attendre », comme on dit, car les enjeux pour la foi sont nombreux et profonds. L'attente, en l'occurrence, n'est pas une simple curiosité partisane, mais une attente sincère et motivée.

    L'exhortation Amoris Laetitia a rejeté Veritatis Splendor de Jean-Paul II et la structure de théologie morale qu'il enseignait, non seulement sur le mariage et la famille, mais aussi sur toute la vie morale du chrétien. La norme morale a été jugée insuffisante et a nécessité d'être complétée par les réalités de la vie. L’adultère ne doit pas être considéré comme un acte intrinsèquement mauvais, car un jugement moral et religieux à son égard doit tenir compte de la situation particulière des concubins. C’est ainsi qu’est né le concept renouvelé de « discernement ». Après une période de discernement, les personnes divorcées et remariées peuvent décider de communier ou non. Dès lors, leur décision devient normative et s’inscrit pleinement dans la doctrine.

    Ce changement a eu des conséquences considérables. Il est difficile d'évaluer cette dernière – comme le fait la réunion qui débute aujourd'hui – sans s'y référer. C'est en effet de là que provient l'ouverture, non seulement pastorale mais aussi doctrinale, à toutes les formes de cohabitation : la cohabitation prénuptiale, celle des couples divorcés remariés, la cohabitation homosexuelle ou d'autres formes de cohabitation, qualifiées de familles « complexes » ou « fragiles ».

    Il est très difficile d'affirmer que ces nouvelles attitudes ont été bénéfiques à nos familles et ont contribué à leur annoncer l'Évangile de leur salut. Les évêques qui avaient soumis leurs Dubia à François avaient anticipé ces évolutions problématiques et avaient demandé au Magistère suprême de clarifier si, selon la doctrine catholique, l'activité sexuelle est licite même hors mariage et si l'adultère cesse d'être un acte intrinsèquement mauvais. Mais ils n'ont reçu aucune réponse. Qui sait si les évêques invités à la réunion qui débute aujourd'hui examineront également cet aspect des dix dernières années : le renoncement du Magistère à son enseignement ? S’ils le font, ils devraient toutefois évaluer le changement induit par Amoris Laetitia , et non seulement ses conséquences.

    Amoris Laetitia, ainsi que le Synode sur la famille qui l’a précédé en 2014 et 2015, ont inauguré la nouvelle synodalité. François souhaitait que le document final de ce synode conserve les positions rejetées en assemblée car jugées doctrinalement incorrectes et pastoralement nuisibles, comme ce fut le cas récemment, sous Léon XIV, avec le fameux rapport du Groupe 9 concluant le Synode sur la synodalité. L’ouverture aux situations existentielles comme norme, inaugurée selon les nouveaux critères d’ Amoris Laetitia , est devenue le critère principal de l’agenda de la nouvelle synodalité. La participation aux temps d’assemblée et aux « conversations dans l’Esprit » doit être ouverte au souffle nouveau qui vient d’en bas plutôt qu’à des vérités doctrinales considérées comme abstraites ; elle doit viser la conformitas mentis et vitae .

    Sur ce point également, on peut se demander si les évêques participant à la Rencontre au Vatican seront capables d’évaluer la décennie sans examiner aussi l’Exhortation qui la sous-tend, non seulement comme point de départ, mais aussi comme principe. Comme indiqué précédemment, les organisateurs ont veillé à ce que la rencontre se déroule selon une méthode synodale, incluant des « conversations dans l’Esprit ». Il est également à noter que le Pape a invité à présider cet événement certains des cardinaux et évêques les plus en vue dans la conduite de la nouvelle synodalité, des noms dont la simple mention évoque immédiatement les aspirations les plus extrêmes et subversives du processus synodal.

    Il semble logique que l'examen de la décennie écoulée à l'aune de la nouvelle synodalité confirme implicitement Amoris Laetitia, et donc l'évalue sans que cela soit explicitement formulé. Prétendre vouloir examiner la décennie issue d' Amoris Laetitia tout en s'abstenant d'évaluer Amoris Laetitia relève d'un exercice verbal impossible.

  • Amoris laetitia : le temps du bilan est venu

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    Dix ans après Amoris laetitia, Léon XIV ne veut ni tourner la page François ni écrire un « Amoris laetitia II ». Mais il veut regarder les faits en face : qu’a produit, dans les diocèses du monde entier, l’exhortation qui devait renouveler le regard de l’Église sur le mariage et la famille ?

    C’est tout l’enjeu de la réunion convoquée à Rome. Officiellement, il ne s’agit ni d’un Synode ni d’une révision doctrinale. Amoris laetitia ne sera pas réécrite. Mais, derrière cette prudence institutionnelle, la question est redoutablement concrète : que s’est-il passé depuis dix ans ?

    Car un sujet reste inévitablement au cœur des discussions : le fameux chapitre VIII, consacré aux situations matrimoniales complexes et au triptyque devenu emblématique du pontificat de François : accompagner, discerner, intégrer.

    C’est autour de ce chapitre que se sont cristallisées les controverses sur les divorcés engagés dans une nouvelle union, la conscience, le discernement et l’accès aux sacrements. Le texte de François avait ouvert une voie pastorale nouvelle, mais sa réception a donné lieu à des interprétations différentes selon les pays et les diocèses.

    Léon XIV ne semble pas vouloir reprendre cette querelle à coups de condamnations ou de permissions générales. Sa question est plus embarrassante : le discernement a-t-il vraiment été un chemin de conversion et de rapprochement avec le Christ, ou a-t-il parfois été réduit à une procédure permettant de trouver une exception à la règle ?

    La question de la communion des divorcés-remariés sera forcément présente en arrière-plan. Mais le véritable problème est désormais celui de la cohérence du discernement. Comment prendre au sérieux les situations personnelles sans relativiser l’indissolubilité du mariage ? Comment accompagner une personne sans transformer la miséricorde en simple validation de sa situation ? Et comment éviter qu’un même cas reçoive des réponses différentes selon le diocèse dans lequel on se trouve ?

    Sur ce terrain, Léon XIV ne rompt pas avec François. Il reprend explicitement le vocabulaire de l’accompagnement et du discernement. Mais il semble vouloir déplacer le regard.

    Car Amoris laetitia a parfois été enfermée dans une seule question : que faire des mariages qui ont échoué ? Léon XIV veut manifestement en poser une autre, plus en amont : comment donner aux jeunes le désir et les moyens de construire un mariage chrétien ?

    Ce déplacement n’est pas anodin. Le programme de la rencontre ne se limite pas aux situations dites « irrégulières ». Il s’intéresse aux jeunes, aux premières années du mariage, aux familles en difficulté, mais aussi à leur rôle dans l’évangélisation. Les familles ne sont plus seulement celles que l’Église doit accompagner : elles sont aussi appelées à devenir des acteurs de sa mission.

    C’est peut-être là que se trouve la marque propre du nouveau pape.

    Léon XIV ne semble pas vouloir déconstruire l’héritage pastoral de François. Il veut plutôt vérifier ce qui, dans cet héritage, a porté du fruit. Sa méthode est révélatrice : écouter les expériences venues des différents continents, confronter les pratiques, faire apparaître les convergences comme les difficultés, puis en tirer un bilan.

    Autrement dit, il ne demande pas seulement : « Que dit Amoris laetitia ? » Il demande : « Qu’avons-nous appris en la mettant en œuvre ? »

    Cette différence de méthode peut être décisive.

    Après dix années de débats souvent passionnés autour du chapitre VIII, le pape pourrait chercher à sortir d’une opposition devenue stérile entre les tenants d’une « ouverture » sans cesse élargie et ceux qui redoutent que le discernement finisse par vider la norme de sa substance.

    Il ne s’agit pas pour autant de revenir en arrière. Rien, dans les documents préparatoires, ne permet de parler d’un détricotage de Amoris laetitia. Mais il est possible de percevoir une volonté de rééquilibrage : conserver l’accompagnement des personnes blessées tout en redonnant davantage de place à la beauté du mariage, à la fidélité, à la transmission de la foi et à l’appel à la sainteté.

    C’est une manière de reprendre l’héritage de François sans en faire un héritage figé.

    La question de fond devient alors beaucoup plus large que celle des divorcés-remariés : quelle pastorale familiale l’Église veut-elle pour les dix prochaines années ? Une pastorale principalement tournée vers la gestion des situations déjà fragilisées, ou une pastorale capable également de proposer aux nouvelles générations un idéal chrétien suffisamment clair pour donner envie de s’y engager ?

    C’est là que la réunion romaine pourrait devenir intéressante.

    Il n’y aura probablement ni coup de théâtre ni nouveau texte doctrinal spectaculaire. Mais il pourrait y avoir quelque chose de plus discret et, à terme, de plus important : un changement de centre de gravité.

    François avait placé au premier plan l’accompagnement des réalités complexes. Léon XIV semble vouloir conserver cette attention tout en réaffirmant avec davantage de force ce vers quoi l’accompagnement doit conduire : le mariage chrétien, la fidélité, la famille comme lieu de transmission de la foi et la sainteté comme horizon.

    Ce ne serait donc ni une rupture avec François ni une simple continuation.

    Ce serait une réception critique de son héritage : conserver, approfondir, corriger éventuellement certaines pratiques — mais surtout regarder ce que dix années d’Amoris laetitia ont réellement produit.

    Et c’est peut-être la question la plus simple, mais aussi la plus redoutable, que Léon XIV puisse poser : après dix ans de discernement, quels sont les fruits ?

    (avec l'IA)

  • Les saints archanges Michel, Gabriel et Raphaël (Benoît XVI)

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    CHAPELLE PAPALE POUR L’ORDINATION ÉPISCOPALE DE
    SIX NOUVEAUX ÉVÊQUES

    HOMÉLIE DU PAPE BENOÎT XVI

    Basilique Vaticane
    Samedi 29 septembre 2007

     

    Chers frères et sœurs,

    Nous sommes rassemblés autour de l'autel du Seigneur en une circonstance dans le même temps solennelle et heureuse:  l'ordination épiscopale de six nouveaux Evêques, appelés à exercer différentes tâches au service de l'unique Eglise du Christ. (...)

    Nous célébrons cette ordination épiscopale en la fête des trois Archanges qui sont mentionnés par leur nom dans l'Ecriture:  Michel, Gabriel et Raphaël. (...) Mais qu'est-ce qu'un Ange? L'Ecriture Sainte et la Tradition de l'Eglise nous laissent entrevoir deux aspects. D'une part, l'Ange est une créature qui se trouve devant Dieu, orientée de tout son être vers Dieu. Les trois noms des Archanges finissent par le mot "El", qui signifie Dieu. Dieu est inscrit dans leurs noms, dans leur nature. Leur véritable nature est l'existence en vue de Lui et pour Lui. C'est précisément ainsi que s'explique également le deuxième aspect qui caractérise les Anges:  ils sont les messagers de Dieu. Ils apportent Dieu aux hommes, ils ouvrent le ciel et ouvrent ainsi la terre. C'est précisément parce qu'ils sont auprès de Dieu, qu'ils peuvent être également très près de l'homme. En effet, Dieu est plus intime à chacun de nous que nous ne le sommes à nous-mêmes. Les Anges parlent à l'homme de ce qui constitue son être véritable, de ce qui dans sa vie est si souvent couvert et enseveli. Ils l'appellent à rentrer en lui-même, en le touchant de la part de Dieu. Dans ce sens également, nous qui sommes des êtres humains devrions toujours à nouveau devenir des anges les uns pour les autres - des anges qui nous détournent des voies de l'erreur et qui nous orientent toujours à nouveau vers Dieu. (...)

    Tout cela devient encore plus clair si nous regardons à présent les figures des trois Archanges dont l'Eglise célèbre la fête aujourd'hui. Il y a tout d'abord Michel. Nous le rencontrons dans l'Ecriture Sainte, en particulier dans le Livre de Daniel, dans la Lettre de l'Apôtre saint Jude Thaddée et dans l'Apocalypse. Dans ces textes, on souligne deux fonctions de cet Archange. Il défend la cause de l'unicité de Dieu contre la présomption du dragon, du "serpent antique", comme le dit Jean. C'est la tentative incessante du serpent de faire croire aux hommes que Dieu doit disparaître, afin qu'ils puissent devenir grands; que Dieu fait obstacle à notre liberté et que nous devons donc nous débarrasser de Lui. Mais le dragon n'accuse pas seulement Dieu. L'Apocalypse l'appelle également "l'accusateur de nos frères, lui qui les accusait jour et nuit devant notre Dieu" (12, 10). Celui qui met Dieu de côté, ne rend pas l'homme plus grand, mais lui ôte sa dignité. L'homme devient alors un produit mal réussi de l'évolution. Celui qui accuse Dieu, accuse également l'homme.  La  foi  en Dieu défend l'homme dans toutes ses faiblesses et ses manquements:  la splendeur de Dieu resplendit sur chaque individu. La tâche de l'Evêque, en tant qu'homme de Dieu, est de faire place à Dieu dans le monde contre les négations et de défendre ainsi la grandeur de l'homme. Et que pourrait-on dire et penser de plus grand sur l'homme que le fait que Dieu lui-même s'est fait homme? L'autre fonction de Michel, selon l'Ecriture, est celle de protecteur du Peuple de Dieu (cf. Dn 10, 21; 12, 1). Chers amis, vous êtes vraiment les "anges gardiens" des Eglises qui vous seront confiées! Aidez le Peuple de Dieu, que vous devez précéder dans son pèlerinage, à trouver la joie dans la foi et à apprendre le discernement des esprits:  à accueillir le bien et à refuser le mal, à rester et à devenir toujours plus, en vertu de l'espérance de la foi, des personnes qui aiment en communion avec le Dieu-Amour.

    Nous rencontrons l'Archange Gabriel, en particulier dans le précieux récit de l'annonce à Marie de l'incarnation de Dieu, comme nous le rapporte saint Luc (1, 26-39). Gabriel est le messager de l'incarnation de Dieu. Il frappe à la porte de Marie et, par son intermédiaire, Dieu demande à Marie son "oui" à la proposition de devenir la Mère du Rédempteur:  de donner sa chair humaine au Verbe éternel de Dieu, au Fils de Dieu. Le Seigneur frappe à plusieurs reprises à la porte du cœur humain. Dans l'Apocalypse, il dit à l'"ange" de l'Eglise de Laodicée et, à travers lui, aux hommes de tous les temps:  "Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi" (3, 20). Le Seigneur se trouve à la porte - à la porte du monde et à la porte de chaque cœur en particulier. Il frappe pour qu'on le laisse entrer:  l'incarnation de Dieu, son devenir chair doit continuer jusqu'à la fin des temps. Tous doivent être réunis dans le Christ en un seul corps:  c'est ce que nous disent les grands hymnes sur le Christ dans la Lettre aux Ephésiens et dans celle aux Colossiens. Le Christ frappe. Aujourd'hui aussi, Il a besoin de personnes qui, pour ainsi dire, mettent à sa disposition leur propre chair, qui lui donnent la matière du monde et de leur vie, servant ainsi à l'unification entre Dieu et le monde, à la réconciliation de l'univers. Chers amis, votre tâche est de frapper au nom du Christ aux cœurs des hommes. En entrant vous-mêmes en union avec le Christ, vous  pourrez également assumer la fonction de Gabriel:  apporter l'appel du Christ aux hommes.

    Saint Raphaël nous est présenté, en particulier dans le livre de Tobie, comme l'Ange auquel est confiée la tâche de  guérir.  Lorsque  Jésus envoie ses disciples en mission, la tâche de l'annonce de l'Evangile s'accompagne également toujours de celle de guérir. Le Bon Samaritain, en accueillant et en guérissant la personne blessée qui gît au bord de la route, devient sans paroles un témoin de l'amour de Dieu. Cet homme blessé, qui a besoin d'être guéri, c'est chacun de nous. Annoncer l'Evangile signifie déjà en soi guérir, car l'homme a surtout besoin de la vérité et de l'amour. Dans le Livre de Tobie, on rapporte deux tâches emblématiques de guérison de l'Archange Raphaël. Il guérit la communion perturbée entre l'homme et la femme. Il guérit leur amour. Il chasse les démons qui, toujours à nouveau, déchirent et détruisent leur amour. Il purifie l'atmosphère entre les deux et leur donne la capacité de s'accueillir mutuellement pour toujours. Dans le récit de Tobie, cette guérison est rapportée à travers des images légendaires. Dans le Nouveau Testament, l'ordre du mariage, établi dans la création et menacé de multiples manières par le péché, est guéri par le fait que le Christ l'accueille dans son amour rédempteur. Il fait du mariage un sacrement:  son amour, qui est monté pour nous sur la croix, est la force qui guérit et qui, au sein de toutes les confusions, donne la capacité de la réconciliation, purifie l'atmosphère et guérit les blessures. La tâche de conduire les hommes toujours à nouveau vers la force réconciliatrice de l'amour du Christ est confiée au prêtre. Il doit être "l'ange" qui guérit et qui les aide à ancrer leur amour au sacrement et à le vivre avec un engagement toujours renouvelé à partir de celui-ci. En deuxième lieu, le Livre de Tobie parle de la guérison des yeux aveugles. Nous savons tous combien nous sommes aujourd'hui menacés par la cécité à l'égard de Dieu. Comme le danger est grand que, face à tout ce que nous savons sur les choses matérielles et que nous sommes en mesure de faire avec celles-ci, nous devenions aveugles à la lumière de Dieu! Guérir cette cécité à travers le message de la foi et le témoignage de l'amour, est le service de Raphaël confié jour après jour au prêtre et, de manière particulière, à l'Evêque. Ainsi, nous sommes spontanément portés à penser également au sacrement de la Réconciliation, au Sacrement de la Pénitence qui, au sens le plus profond du terme, est un sacrement de guérison. En effet, la véritable blessure de l'âme, le motif de toutes nos autres blessures, est le péché. Et ce n'est que s'il existe un pardon en vertu de la puissance de Dieu, en vertu de la puissance de l'amour du Christ, que nous pouvons être guéris, que nous pouvons être rachetés. (...)