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Culture - Page 6

  • La Marche des Rois Mages

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    De bon matin,
    J'ai rencontré le train
    De trois grands Rois qui allaient en voyage,
    De bon matin,
    J'ai rencontré le train
    De trois grands Rois dessus le grand chemin.

    Venaient d'abord les gardes du corps,
    Des gens armés avec trente petits pages,
    Venaient d'abord les gardes du corps
    Des gens armés dessus leurs just'au corps.

    Puis sur un char,
    Doré de toute part,
    On voit trois rois modestes comme d'anges
    Puis sur un char,
    Doré de toute part
    Trois rois debout parmi les étendards.

    L'étoile luit
    Et les Rois conduit,
    Par longs chemins,
    Devant une pauvre étable,
    L'étoile luit
    Et les Rois conduit,
    Par longs chemins devant l'humble réduit.

    Au fils de Dieu
    Qui naquit en ce lieu
    Ils viennent tous présenter leurs hommages,
    Au fils de Dieu
    Qui naquit en ce lieu
    Ils viennent tous présenter leurs doux vœux.

    De beaux présents,
    Or, myrrhe et encens
    Ils vont offrir au maître tant admirable
    De beaux présents,
    Or, myrrhe et encens
    Ils vont offrir au bienheureux enfant.

  • Les pièces grégoriennes de la fête de l'Epiphanie

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    Du site d'Una Voce :

    Fête de l’Épiphanie de Notre-Seigneur (6 janvier) – Solesmes 33T (1958)

    « Intr. Ecce advénit »Fête de l’Épiphanie de Notre-Seigneur (6 janvier) - Solesmes 33T (1958)
     

    En alternance avec Triors ou encore la Schola Cantorum de Cologne, je vous ai fait parfois écouter les chants de l’Épiphanie par les moines de l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes. C’était dans une interprétation en date de l’année 1969, rééditée en CD par Universal Classics en 2002. Nos amis de l’excellent site Musicologie médiévale m’ont fait découvrir un microsillon plus ancien de 1958 des mêmes moines de Solesmes... (la suite sur le site d'Una Voce)

  • À propos du « Joyeux » dans les souhaits de Nouvel An

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    De Francis X. Maier sur The Catholic Thing :

    À propos du « Joyeux » dans les souhaits de Nouvel An

    Pascal Bruckner, philosophe politique, est une figure classique de l'intellectuel français. Élevé dans la foi catholique et formé dans des écoles jésuites, sa pensée d'adulte est résolument laïque. Il possède néanmoins une intelligence vive, une plume acérée et un scepticisme mordant. Et, à son crédit, il n'hésite pas à l'appliquer avec vigueur à une multitude d'idées reçues – y compris cette modernité dénuée de toute notion de Dieu dont il est lui-même un produit.

    L'une des principales cibles de Bruckner est le culte du bonheur factice qui, selon lui, domine notre époque. D'une part, il soutient que la foi religieuse infantilise ses adeptes. « Il est typique du christianisme », écrit-il, « d'avoir dramatisé à l'excès notre existence en la soumettant à l'alternative entre l'enfer et le paradis… Réussite ou échec : le paradis est structuré comme une école. »

    Les péchés insignifiants de notre minuscule monde – demande Bruckner avec dérision – peuvent-ils mériter un tourment infiniment disproportionné dans l’autre ? Pourtant, il constate simultanément que le rejet de Dieu par l’homme n’a pas engendré la liberté, mais un univers vulgaire de publicité. En réalité, ce qui a été libéré par la prétendue émancipation psychique et sexuelle de l’humanité, « c’est moins notre libido que notre appétit pour la consommation illimitée ».

    Pour Bruckner, nous ne sommes guère plus que les « galériens du plaisir ». Chaque nouvelle distraction, chaque gadget, chaque merveille technologique enfonce davantage notre hédonisme dans sa propre punition épuisante.

    Les cultures passées acceptaient la souffrance comme un élément normal, souvent porteur de sens, de la vie. Le bonheur était perçu comme fragile et éphémère. La joie véritable était exceptionnelle. Pour Bruckner, notre époque, surtout en Occident, a bouleversé cette conception. On attend de nous – en réalité, le marketing omniprésent nous l’ordonne – que nous soyons satisfaits du déluge d’options qui nous est proposé.

    Quand nous ne le sommes pas, nous sommes des ratés, voire pire, des déviants. Les « journées Honda heureuses » deviennent un sacrement de la période des fêtes. Par conséquent, malgré une multitude de preuves du contraire dans le monde réel, nous nous obstinons à afficher un optimisme forcé ; nous sommes « les premières sociétés au monde à rendre les gens malheureux, et non à les rendre heureux ».

    Au final, la modernité a « suscité des espoirs si élevés chez l’homme qu’elle ne peut que le décevoir ». Et cela constitue une amère revanche pour les religions : « Elles sont peut-être en mauvaise posture, mais ce qui leur a succédé ne se porte pas mieux. »

    C'est vrai. Bruckner est un homme de caractère. On ne le prendrait pas pour un enfant de chœur. Son absence de foi religieuse ressemble étrangement à une forme d'aveuglement volontaire. Et malgré (ou peut-être à cause de) son éducation jésuite, sa compréhension du christianisme semble à peine adolescente.

    Mais en ce dernier jour de l'année écoulée, à l'aube de la nouvelle, les réflexions de Bruckner méritent d'être prises en compte. Ce soir, partout dans le monde, on se souhaitera une bonne année. Pourtant, chez les Maier, les lumières seront éteintes dès 22 heures. L'idée de célébrer la chute d'une boule électrique géante à minuit à Manhattan pour accueillir un nouveau mois de janvier, synonyme de gueule de bois, n'a rien d'enchantant.

    Que peut donc bien signifier le « bonheur » à une époque de bruit et d’excitation artificielle, une époque, ce n’est pas un hasard, marquée par l’anxiété et les conflits ? Et qu’en est-il de la joie ? Nous sommes encore en période de Noël, qui célèbre précisément le thème de la « joie au monde ».

    Pour C.S. Lewis comme pour J.R.R. Tolkien, bonheur et joie sont liés, mais restent fondamentalement différents. Cela transparaît clairement dans leurs œuvres de fiction et autres écrits. Chez Tolkien, le bonheur est toujours, d'une certaine manière, désintéressé. Il découle du fait d'agir avec droiture, même au prix de grands sacrifices. Il est indissociable du sacrifice, de l'amitié, du service fidèle, de l'accomplissement de sa vocation et de la jouissance des plaisirs simples de la nature. Lewis, quant à lui, concevait le bonheur comme une satisfaction terrestre, fruit du succès, de la camaraderie, des plaisirs innocents et du confort essentiel.

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  • Soutenons la NEF

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    2025, une année où La Nef a continué à soigner ses articles et à nourrir le débat de fond. Florilège ci-dessous. 

    Nous avons besoin de votre soutien pour prolonger ce travail en 2026 !

    Chers amis,

    Vous trouverez ci-dessous quelques articles de cette année écoulée. 

    Chaque mois, La Nef prend part au débat, et s’efforce de remplir ses pages de beaux articles, en tenant une ligne d’exigence intellectuelle pour appréhender au mieux les réalités naturelles et surnaturelles, en restant fidèle au Magistère de l’Église et en cultivant l'amour des choses de l’esprit. 

    Nous sommes convaincus que tout ce travail est capital, qu’il participe fortement à former les catholiques et à faire entendre une voix catholique au-delà des frontières de l'Église.

    C’est pourquoi il est si important que La Nef continue d’exister et d'exercer sa mission ! Or, pour cela, elle a grandement besoin de votre soutien : aidez-nous, participez à notre campagne de dons !

    Nous vous en sommes d’avance très reconnaissants, et vous remercions.

    Christophe et Élisabeth Geffroy 

    ­Soutenez la presse catholique indépendante,
    soutenez La Nef 

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  • L'Église : une ONG spirituelle au service de l'État libéral ?

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    De sur le CWR :

    Le visage souriant de l'effacement 

    Dès l'instant où une Église admet que le bien suprême est « l'inclusion » plutôt que la « sainteté », ou « l'autonomie » plutôt que « l'obéissance », elle cesse d'être une Église et devient une ONG spirituelle au service de l'État libéral.

    J'ai récemment été interviewé sur CTV, la chaîne de télévision nationale canadienne, au sujet des débuts du pontificat de Léon XIV. L'intervieweur m'a posé une question qui m'a été posée dans d'innombrables interviews concernant le pontificat de Léon XIV ou de François : « Parviendra-t-il enfin à moderniser l'Église ? »

    Lorsque les recruteurs posent cette question, ils ne cherchent pas à savoir si l'Église utilisera les derniers smartphones, l'intelligence artificielle ou TikTok pour l'évangélisation. Ils n'entendent pas par là une modernisation technologique, ni une modernisation organisationnelle, ni l'adoption des dernières idées en matière de leadership ou d'efficacité managériale.

    Non, ce qu'ils veulent dire, et ce qu'ils ont toujours voulu dire lorsqu'ils ont évoqué la modernisation depuis plus de 150 ans, c'est simplement ceci : « L'Église va-t-elle commencer à nous ressembler davantage, à adopter nos valeurs et nos principes ? »

    Le mot « nous » est ici essentiel. Car ceux qui posent cette question – qu’il s’agisse de représentants de la presse, d’universitaires ou de journalistes – sont attachés à des valeurs et des principes fondamentaux qu’ils partagent. Ce sont, selon eux, les valeurs fondamentales de l’Occident moderne. L’inclusion est une bonne chose ; l’exclusion, une mauvaise. Le passé est suspect car il a exclu des groupes, et ces groupes, qu’il s’agisse de femmes ou de personnes homosexuelles, doivent désormais être inclus. La tradition, dès lors, est suspecte car elle n’est qu’un vestige poussiéreux de cette époque répressive. La démocratie, comme le savent tous les gens sensés, est une bonne chose ; et le fait que tous les catholiques de nom ne votent pas pour leurs dirigeants est antidémocratique, et donc mauvais.

    Je pourrais m'étendre sur le sujet, mais nous connaissons tous ces valeurs. Elles sont omniprésentes dans les cours universitaires, les films de série Z, les séries télévisées, la publicité et les articles de presse. Ce sont les valeurs du libéralisme, pour être précis, ou tout simplement de « bonnes valeurs » si l'on est tellement imprégné de culture occidentale qu'on ignore leur caractère simpliste et discutable. Elles ne sont pas présentées comme une option parmi d'autres, mais comme le aboutissement neutre et inévitable de l'histoire.

    Ainsi, la question de la « modernisation » de l’Église, au XIXe siècle comme aujourd’hui, est une question d’absorption de l’Église par la « modernité » ou le libéralisme. Lorsque le pape Pie IX fut pressé de se réconcilier avec le « progrès, le libéralisme et la civilisation moderne » dans les années 1860, on lui demandait précisément de faire ce que les experts exigent du pape aujourd’hui. Cette exigence est constante car le projet de modernité est totalisant.

    L'histoire de l'Occident moderne est celle d'institutions et de groupes qui, les uns après les autres, fusionnent avec cette idéologie. Des monarchies aux gouvernements, des nations aux instances sportives, des universités aux médias, des entreprises à l'ensemble de la population, la modernité est un processus d'effacement des différences et des spécificités au nom du « progrès ». C'est un processus inexorable où tous sont convertis à ces principes. Les médias et les universités font office d'évangélistes et de prêtres ; ils sont les missionnaires de première ligne.

    Surtout, ils ne se considèrent pas comme des colonisateurs ; ils croient simplement œuvrer pour le progrès, la justice ou le bien commun. Ce sont des religieux fervents, dénués de tout doute. Ils cherchent à effacer l'identité d'autrui au nom de la justice, du progrès, et même pour le bien de ceux qu'ils tentent de convertir. Il ne s'agit pas de l'impérialisme violent des canonnières, mais de l'impérialisme insidieux des services des ressources humaines, des comités d'attribution des subventions et des normes de radiodiffusion. Il conquiert non pas en détruisant le corps, mais en réécrivant l'âme.

    Quand on m’interroge sur la modernisation de l’Église, on me demande en réalité si elle est prête à être colonisée. Est-elle prête à accepter la réalité et à se soumettre à l’idéologie dominante, ou à persévérer dans le combat, telle une soldate japonaise fanatique sur une île du Pacifique, ignorant que la guerre est terminée depuis longtemps ?

    Bien que ce discours de colonisation et de combat puisse paraître rhétorique, il est important de comprendre que les groupes qui se « modernisent » ne sont pas de simples groupes qui se relookent. Ils ne se contentent pas d'adopter l'apparence d'appartenir à la même « marque » que le libéralisme moderne tout en conservant leur nature et leur identité. Certes, les instances sportives continuent de se consacrer au sport tout en se faisant les porte-parole de l'idéologie dominante, arborant des drapeaux arc-en-ciel et portant des lacets multicolores. Apple peut toujours vendre des iPhones et Disney peut toujours produire des films tout en diffusant des idées à travers ses fonds d'écran ou ses contenus.

    Lorsqu'elles se modernisent, elles peuvent conserver en grande partie leur mission principale. De même que les pays colonisés pouvaient garder la quasi-totalité de leurs revenus, ne versant qu'une faible part d'impôts à l'Empire, ils pouvaient mener leurs propres conflits la plupart du temps et n'avaient besoin d'envoyer leurs soldats en renfort au pays colonisateur que ponctuellement. La colonisation n'entraîne pas toujours la disparition complète d'une fonction ; souvent, elle se traduit simplement par un réalignement des allégeances.

    Mais l'Église se concentre sur la pensée et l'action, la foi et les œuvres. Elle s'attache à définir comment vivre, ce qu'il faut croire et les biens et vérités auxquels nous devons nous rattacher pour nous conformer à ce bien et à cette vérité. Que ce soit dans les médias, les entreprises ou le monde universitaire, l'idéologie moderne qui les unit porte également sur ce qu'il faut croire (concernant l'inclusion et l'exclusion), sur les biens et vérités auxquels adhérer (concernant la liberté et l'émancipation) et sur la manière de vivre (jusqu'aux conceptions de la sexualité).

    Par conséquent, pour l'Église, la colonisation par l'idéologie de l'Occident moderne ne serait pas partielle, mais totale. L'Église ne vend pas un produit que l'on pourrait emballer dans un drapeau arc-en-ciel ; l'Église  est un mode de vie qui exige une allégeance absolue. Si un comptable musulman peut se convertir au christianisme et continuer d'exercer sa profession, un imam musulman ne peut se convertir tout en restant imam. Microsoft peut continuer à vendre des logiciels, tant que les utilisateurs peuvent choisir des thèmes de couleurs « pride » dans Outlook, tout en adhérant à la vérité de l'Occident moderne. Mais les Églises, elles, ne le peuvent pas.

    Dès l'instant où une Église admet que le bien suprême est « l'inclusion » plutôt que la « sainteté », ou « l'autonomie » plutôt que « l'obéissance », elle cesse d'être une Église et devient une ONG spirituelle au service de l'État libéral.

    Les Églises qui s'y essaient deviennent rapidement l'avant-garde évangélique des valeurs libérales modernes. Elles cessent d'annoncer l'Évangile et se transforment en prédicateurs de ces mêmes valeurs. On le constate chez les principales dénominations protestantes qui ont embrassé tous les préceptes de la révolution sexuelle ; leurs bancs sont vides, mais leurs communiqués de presse sont d'une orthodoxie irréprochable, selon les critères du New York Times . Elles prêchent avec ferveur religieuse les valeurs qui nous définissent, nous autres Occidentaux laïcs modernes.

    Il y a ici une psychologie particulière à l'œuvre. Si Paul n'avait été qu'un fabricant de tentes, il aurait pu se convertir du judaïsme au christianisme et continuer à fabriquer des tentes. Mais Paul, le prédicateur zélé, était un prédicateur zélé du christianisme. Les Églises qui se « modernisent » deviennent des évangélistes zélés du libéralisme. Souvent, le converti est plus fanatique que celui qui est né dans la foi. Le chrétien « modernisé » est souvent plus désireux de prouver sa loyauté au nouveau régime que le laïc qui la considère comme allant de soi. Ils deviennent les inquisiteurs du nouvel ordre, traquant les éléments « rétrogrades » de leur propre tradition pour les offrir en sacrifice aux nouveaux dieux du progrès.

    Nous avons déjà vu ce processus. Le paganisme qui a jadis prospéré dans le monde antique s'est modernisé sous l'effet du christianisme. Des chercheurs attentifs peuvent encore en déceler des vestiges dans certaines pratiques chrétiennes actuelles, mais il n'en reste plus grand-chose. Il en va de même avec l'essor de l'islam. Les chrétiens d'Afrique du Nord et de la Méditerranée orientale se sont modernisés sur plusieurs siècles, adoptant souvent une synthèse entre leur foi chrétienne et la nouvelle foi qui commençait à être appelée islam. En quelques siècles, ils ont complètement disparu. Certains esprits extrémistes, comme Jean Damascène, théologien et moine de la fin du VIIe et du début du VIIIe siècle, les qualifiaient encore d'hérétiques chrétiens, mais les vestiges de leur christianisme étaient de plus en plus difficiles à déceler sous la nouvelle idéologie qu'ils avaient adoptée. Ils pensaient s'adapter pour survivre ; en réalité, ils s'adaptaient pour disparaître.

    L'intervieweur qui m'a posé cette question, comme ceux qui m'avaient posé des questions similaires auparavant, était un homme sympathique. Il est peut-être même chrétien, ou plus probablement, ses parents ou grands-parents l'étaient. Et je comprends pourquoi il a posé cette question. Il représente une idéologie mondiale dominante et souhaite que l'Église catholique s'y rallie et devienne partie intégrante de son mouvement ; qu'elle cesse d'être cette institution à part depuis 2 000 ans et qu'elle se fonde, au contraire, dans le monde glorieux où il vit.

    Il ne pose pas cette question par malice. Il la pose par perplexité face à notre choix de rester à l'écart du consensus. Mais ce n'est qu'en comprenant, nous autres catholiques, que cette question relève de la colonisation, de l'anéantissement par une idéologie dominante, que nous pourrons saisir pleinement les enjeux. C'est le sourire de l'effacement, porteur de l'espoir de notre disparition.

    David Deane est professeur agrégé de théologie à l'Atlantic School of Theology. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont *Nietzsche and Theology* et *The Tyranny of the Banal: On the Renewal of Catholic Moral Theology* . On peut le retrouver en ligne sur le site Good Theology .

  • "Il existe un « vide immense » dans le cœur de l'Europe, causé par des siècles de sécularisme"

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    De George Weigel sur le NCR :

    Laïcité, sécurité et « effacement civilisationnel »

    COMMENTAIRE : Tant qu'une masse critique d'Européens ne s'attaquera pas à son malaise culturel, le continent continuera de se débattre à la recherche d'un avenir viable.

    Il y a vingt ans, j'ai publié un petit livre, Le Cube et la Cathédrale : Europe, Amérique et politique sans Dieu. Il a connu un succès honorable, a été traduit en français, espagnol, polonais, italien, portugais et hongrois, et a figuré sur la liste des meilleures ventes de la revue Foreign Affairs .  

    J’y soutenais que l’Europe traversait une crise de « moralité civilisationnelle », manifeste par des bureaucraties gouvernementales sclérosées, un refus de contribuer comme il se doit à la défense de l’Occident, diverses formes de ce que nous appelons aujourd’hui le wokisme, et un effondrement des taux de natalité : un refus délibéré de créer l’avenir de l’humanité au sens le plus élémentaire, en créant des générations futures.  

    Je n'étais pas le seul à constater ces problèmes à l'époque.  

    Dans son exhortation apostolique de 2003, Ecclesia in Europa (L'Église en Europe), le pape Jean-Paul II a soulevé des préoccupations similaires, parmi lesquelles il a noté en Europe « … [Une] peur de l'avenir… [Un] vide intérieur qui s'empare de nombreuses personnes… Une fragmentation existentielle généralisée [dans laquelle] un sentiment de solitude est répandu… Un affaiblissement du concept même de famille… Un égoïsme qui replie les groupes et les individus sur eux-mêmes… Un manque croissant de considération pour l'éthique et une préoccupation obsessionnelle pour les intérêts et les privilèges personnels [conduisant à] la diminution du nombre de naissances. »  

    Ni les propos du Pape ni les miens n'étaient empreints de colère, et encore moins de mépris. Il était Européen ; je croyais alors, comme aujourd'hui, que l'Amérique est une Europe transplantée. Nous avons tous deux écrit par affection et par souci du bien-être des autres. 

    C’est peut-être là la différence cruciale entre ce que j’ai écrit dans Le Cube et la Cathédrale, ce que Jean-Paul II a écrit dans Ecclesia in Europa, et l’affirmation, dans la Stratégie de sécurité nationale (NSS) récemment publiée par les États-Unis, selon laquelle l’Europe est confrontée à la perspective d’une « effacement civilisationnel ».  

    Certes, la situation démographique en Europe s'est encore compliquée depuis que le pape et moi avons écrit, avec l'arrivée massive d'immigrants venus d'une autre sphère civilisationnelle – dont beaucoup méprisent l'Occident tout en cherchant refuge loin de leurs propres États en faillite – qui comblent le vide laissé par l'infertilité de masse dont l'Europe est elle-même victime. Aussi sévère que soit le discours, l'affirmation de la NSS selon laquelle « si les tendances actuelles se poursuivent, l'Europe sera méconnaissable d'ici 20 ans, voire moins, n'est pas totalement exagérée ».  

    Certaines régions d'Europe le sont, maintenant. 

    Ce que je reproche de fond à la NSS , plutôt que de simple question de ton, c'est son incapacité à creuser suffisamment profondément les racines du malaise européen du XXIe siècle, et son apparente insouciance face au néo-impérialisme brutal de la Russie de Vladimir Poutine. 

    Pour reprendre les mots de Leon Kass, il existe un « vide immense » dans le cœur de l'Europe, causé par des siècles de sécularisme — et, il faut bien l'admettre, par l'incapacité d'une grande partie du catholicisme européen à embrasser la Nouvelle Évangélisation et à entreprendre la reconversion (ou, dans de nombreux cas, la conversion) à la foi chrétienne du cœur historique du christianisme.  

    Le catholicisme édulcoré, qui imite l'esprit du temps laïc, sa culture décadente et sa politique woke, ne peut être la réponse à la crise morale civilisationnelle et à l'autodestruction démographique de l'Europe.  

    Tant qu'une masse critique d'Européens n'aura pas reconnu que le sécularisme progressiste ne peut constituer un fondement culturel solide ni pour les États autonomes ni pour l'Union européenne, l'Europe continuera de tâtonner à la recherche d'un avenir viable. Contribuer à la formation de cette masse critique est la mission première de l'Église en Europe aujourd'hui : non pas en s'engageant dans la politique partisane, mais en proclamant Jésus-Christ comme la réponse à la question existentielle de chaque être humain.  

    Il est grand temps, donc, que l'Europe cesse de se soumettre à la laïcité française et à ses effets néfastes sur les individus, la culture et la vie publique. En se libérant de cette habitude indigne, l'Europe pourra bâtir un avenir digne de son héritage civilisationnel.  

    Quant à la Russie, il est difficile de comprendre ce que le NSS entend par rétablissement de la « stabilité stratégique » avec un pays sous l'emprise du tsar Poutine. À l'aube du quatrième anniversaire de l'invasion barbare par la Russie d'un État européen souverain – une guerre de conquête menée en violation de toutes les normes internationales imaginables de comportement civilisé – comment une personne sérieuse peut-elle concevoir la possibilité d'une « stabilité stratégique » avec une Russie dirigée par un homme qui a clairement fait savoir qu'il ne s'intéresse pas à la « stabilité », mais précisément à son contraire : le renversement du verdict de l'histoire dans la Guerre froide et le rétablissement des empires intérieur et extérieur de Staline ?   

    Enfin, l'absence de toute mention de la défense et de la promotion des droits de l'homme parmi les préoccupations de la politique étrangère américaine rend la nouvelle Stratégie de sécurité nationale peu convaincante comme un appel à un regain de responsabilité morale et de détermination en Occident. Elle constitue également un échec quant à la capacité de notre pays à exercer un leadership moral sur la scène internationale.  

    Mais c'est ce qui a tendance à se produire lorsque la stratégie est confondue avec «l'opportunité commerciale». 

  • En Allemagne, les églises vides changent de vocation

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    De Breizh Info :

    Allemagne : quand les églises vides changent de vocation

    L’Allemagne connaît une transformation silencieuse mais profonde de son paysage religieux. La baisse continue du nombre de fidèles chrétiens entraîne la fermeture de centaines d’églises, contraintes de trouver une nouvelle utilité ou promises à la vente, voire à la démolition. Un phénomène qui illustre le recul du christianisme dans un pays longtemps structuré autour de ses paroisses.

    Une pratique religieuse en chute libre

    En 2024, les deux principales confessions chrétiennes du pays – l’Église catholique et l’Église protestante – ont perdu à elles seules plus d’un million de membres, entre décès et désaffiliations volontaires. Aujourd’hui, un peu plus de 45 % des Allemands appartiennent encore à l’une de ces Églises, contre près de 70 % il y a trente ans. Cette évolution démographique et culturelle a une conséquence directe : de nombreux édifices religieux deviennent inutilisés.

    Depuis le début des années 2000, plus de 600 églises catholiques ont été officiellement désacralisées, tandis que plusieurs centaines d’églises protestantes ont fermé leurs portes. Pour les communautés locales, ces décisions sont souvent vécues comme des déchirements. La désaffectation d’un lieu de culte s’accompagne de rites lourds de sens, comme le retrait des reliques de l’autel, marquant la fin définitive de sa fonction spirituelle.

    Des bâtiments vendus, transformés ou abandonnés

    Une fois désacralisées, ces églises entrent dans une nouvelle phase de leur histoire. Certaines sont reprises par des communautés chrétiennes minoritaires, notamment orthodoxes, mais ces cas restent marginaux. La majorité des bâtiments est mise sur le marché immobilier ou confiée à des projets de reconversion.

    Ainsi, dans plusieurs villes allemandes, d’anciennes églises accueillent désormais des commerces, des bibliothèques, des bars ou des équipements sportifs. À Jülich, entre Cologne et Aix-la-Chapelle, une ancienne église catholique a été transformée en magasin de vélos, sans modification majeure de son architecture extérieure. Ailleurs, des cloîtres entiers ont été convertis en complexes hôteliers, tandis que certaines églises servent aujourd’hui de salles de boxe ou de lieux culturels.

    La pénurie de logements dans les grandes villes accélère un autre type de reconversion : la transformation d’églises en immeubles résidentiels. À Berlin, Cologne, Essen ou Wuppertal, d’anciens lieux de culte ont été divisés en appartements. Les vitraux, les volumes intérieurs et parfois même les plaques commémoratives d’origine témoignent encore de l’usage passé des bâtiments.

    Pour les nouveaux occupants, ces lieux offrent souvent des espaces atypiques, lumineux et calmes. Certains y voient une continuité indirecte de la vocation chrétienne, estimant que loger des familles ou accueillir des services de santé et de soin reste une manière de servir la communauté, même sans dimension religieuse explicite.

    Une perte symbolique pour les quartiers

    Ces reconversions ne font cependant pas l’unanimité. Dans certains quartiers, les habitants regrettent la disparition d’un repère familier : le silence des cloches, l’arrêt des horloges de clocher ou la fermeture d’un lieu de rassemblement historique. Pour des urbanistes et historiens de l’art, la question dépasse le simple usage immobilier.

    Le symptôme d’un basculement civilisationnel

    Au-delà des solutions pratiques, la multiplication des églises vides pose une question de fond : celle de la place du christianisme dans la société allemande contemporaine. Ces bâtiments, autrefois au cœur de la vie collective, deviennent les témoins matériels d’un recul spirituel durable. Leur reconversion, parfois pragmatique, parfois déroutante, reflète un changement de civilisation dont les effets continueront de marquer le paysage urbain et culturel allemand dans les décennies à venir.

  • « Le plus grand défi de l’homme contemporain est de croire vraiment qu’il est aimé » (Mgr Varden)

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    De didoc.be :

    Erik Varden : « Le plus grand défi de l’homme contemporain est de croire vraiment qu’il est aimé »

    24 décembre 2025

    Erik Varden est l’évêque de Trondheim (Norvège) depuis 2019. Il est moine cistercien et s’est converti dans son adolescence. Il est un observateur attentif de la culture contemporaine. Mgr Varden est l’auteur de plusieurs livres, dont « Chasteté. Une réconciliation des sens ».

    — Vivons-nous déjà dans une ère post-séculière ?

    Je pense que oui. Je l’ai dit à plusieurs reprises au cours de l’année dernière. Et je pense que cela est assez évident en Europe du Nord.

    Nous vivons manifestement à une époque où les tendances culturelles changent extrêmement rapidement. Et les catholiques aiment être rassurés. Nous sommes donc tous très intéressés à pouvoir dire : « Oh, tout ce que nous avons vécu ces dernières années n’était qu’un accident de parcours ». Eh bien, espérons que ce soit le cas. Mais je pense que tout dépend de la façon dont nous accueillons maintenant ce moment providentiel, du type de témoignage que nous donnons, du type d’enseignement que nous proclamons.

    — À quoi attribuez-vous le regain d’intérêt pour le catholicisme ?

    Eh bien, je pense que les gens sont attirés par le catholicisme parce qu’il est vrai. C’est une raison fondamentale. Et je pense que de plus en plus de gens sont déçus par beaucoup d’autres options. Avec tant d’effondrements, en termes d’anciennes certitudes et d’anciennes institutions, avec la grande fragilité de notre vie politique, culturelle, écologique et financière, les gens recherchent des repères qui promettent de résister au déluge.

    — On pourrait donc penser que cette nouvelle curiosité pour la religion n’est qu’une bouée de sauvetage à laquelle s’accrocher, mais qu’elle ne produit pas de véritables conversions.

    Non, non. Je veux dire, je rencontre ces conversions presque quotidiennement. Je dois donc simplement dire qu’une telle affirmation ne correspond pas à la réalité empirique.

    — Nous assistons également au sein de l’Église catholique à un certain essor de ce qu’on appelle le mouvement traditionaliste, très lié à la liturgie et aux jeunes, et qui provoque certaines tensions générationnelles. Qu’en pensez-vous ?

    Eh bien, ce phénomène se produit dans certains endroits, mais pas partout. Je pense à la Pologne, par exemple. Je pense à notre propre pays. Je ne dirais pas que cela provoque beaucoup de tensions. Je pense plutôt que cela est lié à une recherche de repères, d’une certaine beauté. Et l’Église offre cela.

    Tant que nous célébrons bien les mystères… Il existe un principe très simple qui dit que, lorsque vous célébrez la liturgie, « faites ce qui est écrit en rouge et dites ce qui est écrit en noir » [dans le missel catholique, les instructions que le prêtre doit suivre sont écrites en rouge, et les prières qu’il doit prononcer, en noir]. En d’autres termes, faites simplement ce que disent les rubriques et laissez résonner les paroles de l’Église, pas seulement vos propres petites paroles. Je pense que tant que nous nous en tenons à cela, c’est convaincant.

    — On interprète parfois cela comme un phénomène rétrograde, un rejet du Concile Vatican II…

    Je pense qu’il est temps d’être un peu plus souples par rapport à ces paramètres, qui la plupart du temps ne correspondent pas à la réalité.

    Écoutez, on a beaucoup écrit sur le pèlerinage de Chartres. C’est un grand pèlerinage à pied qui se fait chaque Pentecôte, de Paris à Chartres. Et cela a un aspect traditionnel, voire traditionaliste. L’année dernière, il y a eu plus de participants que jamais et les jeunes qui y ont participé étaient tout simplement impossibles à catégoriser, car ils n’étaient pas tous des traditionalistes acharnés portant des cravates ou des jupes longues. Certains d’entre eux, vous savez, pourraient aller à un service charismatique le samedi, assister à la messe en latin le dimanche, et aller travailler avec Caritas et nourrir les pauvres le lundi.

    Ce que je veux dire, c’est que tant que nous continuerons à vouloir classer les gens dans ces catégories étroites, nous ne comprendrons tout simplement pas ce qui se passe.

    — Pensez-vous que le discours progressistes contre conservateurs s’infiltre dans l’Église ?

    Il s’y est infiltré depuis longtemps. Mais je pense que nous devons le renverser doucement, gentiment et peut-être même avec humour.

    Je pense à un érudit bénédictin allemand. C’est un moine de Gerlew qui s’appelle Elmar Salman. Il a enseigné à Saint-Anselme pendant de nombreuses années, et j’ai assisté à sa conférence d’adieu à Rome. Il y a déclaré, avec sa lucidité caractéristique : « Depuis des décennies, les gens essaient de me classer comme conservatore ou liberale ». Puis il a ajouté en italien : « Io preferisco pensarmi classico e liberante » (Je préfère me considérer comme classique et libérateur). Je pense que c’est un excellent exemple de la manière dont nous pouvons approfondir cette conversation et la rendre beaucoup plus fructueuse.

    — Mais ne pensez-vous pas que le christianisme est en train d’émerger comme une identité politique ?

    Il y a certainement des acteurs qui veulent le revendiquer comme tel.

    Nous devons être très prudents face à l’instrumentalisation des symboles et du vocabulaire chrétiens, et face à toute cette rhétorique de choc des civilisations.

    Je pense que nous devons continuer à insister sur le fait qu’il n’est pas légitime d’instrumentaliser la foi à des fins séculières. La foi est censée éclairer, enrichir et approfondir la sphère séculière, mais elle ne peut être prise en otage par celle-ci.

    — Alors, quelle est selon vous la responsabilité d’un chrétien aujourd’hui ?

    Je voudrais citer ce conseil de saint Antoine : « Laisse le Christ être l’air que tu respires ». Il faut essayer de mener une vie chrétienne cohérente et crédible pour témoigner de l’espérance, pratiquer l’hospitalité, témoigner de ce que signifie être un être humain, être attentif à la fois à la douleur et à la joie de la condition humaine, et cultiver une fascination humble pour le mystère de Dieu.

    — Dans votre récente conférence pour First Things, vous parlez de la découverte « linguistique » que l’être humain peut faire lorsqu’il se rend compte qu’« il y a plus à dire et d’autres façons de le dire ». Comment l’Église catholique, qui a déçu beaucoup de gens à cause des cas d’abus, peut-elle convaincre qu’elle est dépositaire de vérités éternelles ?

    Tout d’abord, en étant sincères et en poursuivant ce travail de réparation dans la justice et les larmes. Et peut-être que cette expérience peut aussi nous apprendre à être plus humbles, et donc plus accueillants.

    Pour poursuivre la métaphore du langage, il y a quelque chose qui représente un défi important, mais aussi joyeux, pour l’Église : comment retrouver et renouer avec son langage spécifique. Au cours des dernières décennies, l’Église catholique a eu le sentiment que le monde lui échappait. Et elle n’a cessé de courir pour le rattraper, en apprenant à parler comme lui, à utiliser les signes qu’il utilise et à se mettre sur TikTok et Instagram. Tant que nous continuerons ainsi, nous nous condamnerons simplement à l’insignifiance, car nous aurons toujours au moins dix longueurs de retard sur tous les autres. Mais si nous parlons notre propre langage, si nous parlons le langage des Écritures, le langage de la liturgie, le langage de notre rituel, le langage des sacrements, nous pouvons dire des choses étonnamment fraîches, originales et belles. Et les gens les écoutent.

    — Vous avez écrit, entre autres, sur la chasteté et la souffrance rédemptrice. Ce ne sont pas exactement les thèmes qui viennent immédiatement à l’esprit quand on pense à ce que les gens veulent entendre aujourd’hui… Est-ce que c’est vraiment ce qu’ils veulent ?

    Je suis toujours étonné de l’accueil réservé au livre sur la chasteté. Cela fait trois ans qu’il a été publié et pendant longtemps, il ne s’est pas passé un jour sans que je reçoive des lettres et des courriels, ou même que des gens viennent me voir.

    J’ai été profondément ému de me retrouver devant des publics de jeunes à Oslo, aux États-Unis, au Portugal, en Espagne… Et je constate une grande ouverture d’esprit et un réel désir d’aborder ces questions.

    — Quel est selon vous le rapport avec la recherche du sens du corps aujourd’hui ?

    Je pense que cela a tout à voir. Au Portugal, Quand craque la solitude et Chasteté ont été publiés dans un seul livre, ce qui est tout à fait logique car ils traitent en réalité du même sujet, à savoir ce qu’est un être humain. Le premier parle de la mémoire et des aspirations de l’esprit. Le second, de la manière de gérer la faim, les désirs et les espoirs du corps.

    — Dans votre dernier livre, vous parlez du poème de Gilgamesh et dites que le protagoniste pourrait être un de nos contemporains. Vous le décrivez ainsi : « Un mégalomane amoureux de son habileté mais incertain de son but, obsédé par la mort, perplexe face au désir de son cœur, courageux face à l’absurde mais accablé par la tristesse ». Ces afflictions sont-elles propres à notre époque ? Les hommes et les femmes contemporains sont-ils ainsi ?

    Oui. J’utilise délibérément l’épopée de Gilgamesh car c’est l’une des premières manifestations littéraires que nous connaissons.

    Il y a aussi une petite note d’ironie dans mon choix, car un autre thème que j’essaie d’exprimer de temps en temps est que je ne suis pas du tout convaincu par la doctrine de l’exceptionnalisme culturel qui présuppose que nous sommes très différents aujourd’hui, que personne ne peut nous comprendre, que nous fonctionnons de manière très différente et que nous n’avons rien à apprendre de ce que quelqu’un a dit ou vécu auparavant.

    C’est tout simplement merveilleux de pouvoir pointer du doigt ce texte, vieux de près de 3 000 ans, et de dire : « Eh bien, regarde ce type. Il est exactement comme toi. »

    — Est-ce ce que vous voulez dire quand vous dites que la littérature peut sauver des vies ?

    En partie, oui. Cette capacité tient principalement au simple fait que la littérature (quand elle mérite ce nom, car tous les livres ne sont pas de la littérature) est une tentative d’exprimer ce qu’est réellement la vie.

    Je pense qu’elle peut sauver des vies dans le sens où elle peut m’aider à comprendre que je ne suis pas seul, que quelqu’un d’autre a déjà vécu cela avant moi, que même si dans mon entourage immédiat personne ne peut me comprendre, ou si je pense que personne ne comprend ce qui se passe en moi, je peux tomber sur un roman contemporain, ou un poème du XVIIIe siècle, ou une page des Métamorphoses d’Ovide, et me dire : « Ah ! Mais c’est moi ! ».

    — Et qu’en est-il de la musique ?

    Je pense que la musique nous rapproche autant que possible de l’éternité dans cette vie. Elle a une capacité merveilleuse, celle d’exprimer l’inexprimable. Ce qui dépasse le pouvoir des mots peut, d’une certaine manière, être transmis par la musique.

    — En parlant de culture, vous avez choisi de faire une série sur la sagesse des Pères du désert. Et là encore, je dirais que ce n’est pas la première chose qui vient à l’esprit quand on pense à la culture contemporaine. Que peuvent-ils nous offrir aujourd’hui ?

    Oh, tant de choses. Du réalisme, de la sagesse, un esprit de foi inébranlable, très souvent une délicieuse autodérision, et le sens des proportions.

    — Quel est le plus grand défi qui empêche l’homme contemporain de rencontrer Dieu ?

    Je pense que le plus grand défi est de croire vraiment que nous sommes aimés.

    — Que souhaitez-vous que l’être humain comprenne davantage sur lui-même en ce moment ?

    Son potentiel pour la vie éternelle.

    Source : https://www.aceprensa.com/religion/erik-varden-el-mayor-desafio-del-hombre-contemporaneo-es-creerse-de-verdad-que-es-amado/. Ce texte a été traduit de l’espagnol par Stéphane Seminckx.

  • L'Europe doit redevenir chrétienne. Nous n'avons pas d'autre choix, mais c'est un choix réjouissant.

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    L'éditorial de l'European Conservative pour Noël :

    La chrétienté se relève : un chemin vers l'espoir

    Détail de l'Adoration des Mages (vers 1420), une tempera sur panneau de bois de 115 × 170–183 cm de Lorenzo Monaco (1370-vers 1425), située à la Galerie des Offices à Florence, en Italie.

    Lorenzo Monaco, domaine public, via Wikimedia Commons

    L'Europe doit redevenir chrétienne. Nous n'avons pas d'autre choix, mais c'est un choix réjouissant. Une étoile brille dans le ciel, il nous suffit de la suivre.

    Ce 25 décembre, seule une minorité d'Européens se rendra à l'église pour célébrer cette journée. Parmi les fêtes chrétiennes, Noël est la seule à rester vivante dans l'imaginaire occidental moderne. Il y a une raison à cela : les objets. 

    À Noël, les gens reçoivent des cadeaux. Une société fondée sur le matérialisme et la marchandisation, une société qui a transposé notre désir inné d'infini sur le fini, continuera de célébrer une fête chrétienne si elle peut être présentée comme une occasion d'acquérir davantage de biens.

    Heureusement, partout dans le monde, des gens connaissent encore le véritable sens de Noël. Ils se lèvent et vont à l'église, sachant qu'en chemin, ils risquent d'être lapidés, massacrés à la machette dans la rue, ou encore, arrivés à l'église, réduits en miettes par une bombe soigneusement placée. Je pense aux chrétiens d'Égypte, du Nigeria, du Pakistan et de nombreux autres pays à travers le monde. 

    L'organisation Portes Ouvertes, une organisation non confessionnelle qui soutient les chrétiens persécutés dans le monde entier, a recensé, l'an dernier, 7 679 églises et propriétés chrétiennes incendiées ou gravement endommagées, 4 744 personnes emprisonnées pour leur foi chrétienne et 4 476 chrétiens tués pour leur religion. Pourtant, la plupart d'entre nous, en Occident, ne prenons même pas la peine d'assister à la messe de Noël du quartier. 

    Hormis la Jordanie – un pays qui n'existe que depuis quatre-vingts ans –, il n'existe aucun exemple d'État islamique qui ne persécute pas les chrétiens. Ce constat est significatif, car une montée en puissance de l'islam en Europe pourrait signifier que le vieux continent se retrouve sous domination islamique dans un avenir proche. Les conséquences que cela pourrait avoir pour les chrétiens d'Europe méritent d'être examinées.

    L’hostilité envers les chrétiens, observable à travers le monde, explique peut-être la profonde sympathie que nourrissent nos dirigeants laïcs pour l’islam ; ils voient sans doute en l’islam un moyen essentiel d’exorciser l’Europe de son christianisme. Mais nos élites s’inquiètent. Elles craignent un retour du christianisme, malgré tous leurs efforts pour le saper et l’anéantir. Leur dernière tactique est intéressante : elles prétendent que la droite politique s’approprie cyniquement le christianisme à des fins de division. Les signes d’un réveil chrétien, disent-elles, ne sont rien d’autre qu’un fascisme voilé se faisant passer pour de la piété.

    Mais que se passerait-il si une part importante de la population en venait réellement à croire que sa civilisation ne pouvait survivre sans un retour à la foi chrétienne ?

    Ceux qui sont accusés de « politiser le christianisme » ne font en réalité que reconnaître que le christianisme est déjà intrinsèquement politique. Après tout, le christianisme appelle à faire des disciples parmi toutes les nations (Matthieu 28:19) ; il enseigne qu'il n'y a de pouvoir terrestre que celui qui vient d'en haut (Jean 19:11) ; que tout genou fléchit au nom de Jésus, au ciel, sur la terre et sous la terre (Philippiens 2:10) ; et le christianisme attend avec impatience la résurrection des morts, lorsque toutes les nations de la terre se rassembleront devant l'Agneau (Apocalypse 7:9). Quoi qu'en dise votre pasteur, le christianisme est déjà politique. 

    Nombreux sont ceux qui prennent conscience que des décennies d'athéisme, de laïcité, de progressisme et de matérialisme nous ont affaiblis et rendus efféminés. L'Europe redécouvrira-t-elle l'esprit de Charles Martel et de saint Boniface, que Martel soutint et protégea, ou bien elle s'effondrera-t-elle. Comme l'écrivait le grand historien anglais Christopher Dawson, vers le milieu du siècle dernier :

    Aucune civilisation, pas même celle de la Grèce antique, n'a jamais connu un processus de transformation aussi continu et profond que celui qu'a connu l'Europe occidentale au cours des 900 dernières années. … Le principe de ce changement a été spirituel, et le progrès de la civilisation occidentale est intimement lié à l'éthique dynamique du christianisme occidental.

    Chacun des cinquante mille clochers et tours d'églises à travers l'Europe témoigne que la Foi est l'âme de notre civilisation. Et si Dawson a raison dans ce qu'il écrit plus haut, alors soit le christianisme est politique – en ce sens qu'il anime et influence les sociétés qu'il imprègne –, soit il ne l'est plus, auquel cas il a tout intérêt à le redevenir, car l'alternative est la fin de notre civilisation.

    Il convient de méditer sur le rôle des Rois mages. Ces sages venus d'Orient, probablement des prêtres-astrologues zoroastriens originaires de Perse, sont devenus, dans l'imaginaire chrétien, le symbole des nations. 

    Les Rois mages sont venus représenter tous les peuples de la terre, qui doivent s'humilier et se prosterner devant le Seigneur, et finalement devenir ses disciples. Les nations occidentales ne font pas exception. Si elles ont abandonné le Seigneur dans quelque accès damné d'apostasie hystérique, elles doivent se repentir et revenir à Lui. Et si les athées et les progressistes désespèrent à l'idée d'une telle conversion des nations, nous devrions nous réjouir d'autant plus des premiers signes de celle-ci.

    L'Europe doit redevenir chrétienne. Nous n'avons pas d'autre choix, mais c'est un choix réjouissant. Une étoile brille dans le ciel, il nous suffit de la suivre. 

  • Reconsidérer Vatican II

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    De David Engels sur The European Conservative :

    Le concile Vatican II reconsidéré

    Le concile Vatican II en session. / Photo de presse catholique. Photographe inconnu, domaine public, via Wikimedia Commons

    La perte de la forme sacrée va de pair avec l'érosion de l'autorité, de la hiérarchie et du sens. Or, précisément parce que ce déclin est aujourd'hui si avancé, les conditions d'une véritable restauration pourraient bien être en train d'émerger.

    23 décembre 2025

    Le concile Vatican II a-t-il trahi le christianisme romain ? Ou bien l'Esprit Saint a-t-il inspiré les pères conciliaires à oser une refonte radicale de l'Église ? Peu d'événements ecclésiastiques du XXe siècle ont suscité autant de controverses que le concile Vatican II. Plus de soixante ans après sa conclusion, Vatican II continue de diviser catholiques, théologiens et observateurs du destin de la civilisation occidentale. Pour certains, il représente un aggiornamento nécessaire, une ouverture courageuse de l'Église à la modernité, qui a permis au christianisme de survivre dans un monde en pleine mutation et de prospérer dans certaines régions d'Afrique et d'Asie, même après la fin du colonialisme, alors que toute trace de la présence traditionnelle occidentale semblait vouée à disparaître. Pour d'autres, il marque le début d'une perte dramatique de substance, d'autorité et de forme, accélérant l'effondrement de la pratique et de la croyance religieuses en Europe, berceau historique de la foi catholique.

    Pour comprendre Vatican II, il faut d'abord se remémorer le climat intellectuel et émotionnel du début des années 1960, si différent de celui que nous connaissons aujourd'hui. La Seconde Guerre mondiale, avec sa dévastation morale et la discréditation qu'elle a engendrée pour les élites traditionnelles européennes, était encore loin derrière nous, quinze ans à peine, et les ruines étaient toujours visibles, notamment en Allemagne et en Europe de l'Est. L'avenir semblait appartenir à la grande confrontation idéologique entre le matérialisme libéral et le matérialisme socialiste, tous deux animés par une foi quasi obsessionnelle dans le progrès et la toute-puissance humaine, et peu enclins à la sympathie pour les croyances rétrogrades. Par ailleurs, une immense révolte générationnelle était en cours, remettant en cause l'autorité, la tradition et les normes héritées, tandis que les mouvements de décolonisation en Asie et en Afrique faisaient voler en éclats les vestiges de la suprématie civilisationnelle européenne et suscitaient une fierté renouvelée pour les cultures non européennes et leurs traditions religieuses. Dans ce contexte, nombreux étaient ceux, au sein de l'Église, qui estimaient que le christianisme occidental lui-même était historiquement compromis, associé au nationalisme, au colonialisme, à la morale bourgeoise et à un vieux monde qui paraissait irrémédiablement condamné.

    Il n’est donc pas surprenant que de nombreux ecclésiastiques aient cherché à répondre à la déstabilisation de l’Occident par une reconstruction tout aussi radicale de l’Église, une reconstruction qui visait non seulement l’Église catholique, mais aussi les confessions protestantes, même si, dans le cas de ces dernières, la réforme s’est déroulée de manière plus organique. À l’ère de l’architecture brutaliste, des gratte-ciel, des goulags et de la conquête spatiale, tous ont cherché le renouveau non pas dans l’imagerie traditionnelle de l’ecclesia triumphans, que beaucoup associaient à un XIXe siècle de plus en plus incompréhensible, mais dans le béton brut de la modernité, la rhétorique de l’autojustification constante et la chaleur émotionnelle des guitares scoutes, du pastoralisme social et de la liturgie participative.

    C’est précisément dans cette attitude envers l’histoire que l’erreur fondamentale et, il faut bien le dire, étonnante, du concile Vatican II apparaît au grand jour. Car le péché originel du concile ne résidait pas dans un manque fondamental de foi, mais dans une profonde méconnaissance de l’histoire, sans doute l’une des dernières choses auxquelles on aurait pu s’attendre de la part d’une institution si imprégnée d’histoire, de tradition et de continuité que sa capacité à penser et à appréhender le temps non pas en années, mais en générations, voire en siècles, était devenue proverbiale. Le concile de Trente, convoqué en réponse à la Réforme, mit dix-huit années, un laps de temps impressionnant, à formuler une réponse réfléchie et cohérente, tandis qu’autour de lui, l’Europe semblait se désagréger et que l’urgence était – ou aurait dû être – la priorité absolue. Et surtout, il ne répondit pas à ces défis en imitant le protestantisme, mais en clarifiant, en affirmant et en sublimant précisément les aspects qui avaient été attaqués. Le rite romain fut standardisé au lieu d’être fragmenté en variantes nationales ; l’art sacré fut consciemment cultivé comme un cadre digne et splendide pour la contemplation de Dieu, au lieu d’être remplacé par une austérité iconoclaste. La doctrine fut renforcée, non relativisée ; la mission visait à reconvertir les brebis égarées plutôt qu'à affirmer que chacun pouvait être sauvé « à sa manière » ; la liturgie atteignit une pleine richesse symbolique au lieu d'être réduite à une essence supposée ; les ordres religieux furent renouvelés, non dissous ; le clergé fut soumis à une discipline plus stricte plutôt qu'émancipé de l'autorité.

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  • Non, Noël n'est pas une fête païenne récupérée par les chrétiens

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    De La Sélection du Jour (Louis Daufresne) :

    Noël n'est pas une fête païenne récupérée par les chrétiens

    Qui n'a jamais entendu dire que Jésus n'est pas né un 25 décembre et que si l'Église avait pris cette date, c'était pour christianiser la fête païenne du solstice d'hiver ? Cette OPA symbolique du pape Libère en 354 fonctionna du feu de dieu. Le christianisme effaça le Soleil de l'horizon – et pour toujours. Les Romains ne croyaient-ils pas pourtant qu'il était invaincu ? À sa place, l'Église mit sur le trône de l'humanité le Soleil de justice. Intelligemment, elle s'appropria le meilleur du paganisme antique. L'Occident est l'héritier de cette épopée là.

    Le 25 décembre est-il un détail du calendrier ? Que Jésus soit né à cette date ou à une autre importe-t-il peu ? Pas sûr à l'heure où l'on s'échine à tout déconstruire. Un Michel Onfray affirme que Jésus n'a pas existé. Et il est très médiatisé.

    Or la vérité factuelle est l'assurance-vie du christianisme. Si le jour de l'incarnation devenait un mythe, Jésus ne serait plus qu'une figurine comparable à un bouddha posé sur une étagère. La Révélation deviendrait le passé d'une illusion, pour reprendre le titre d'un essai célèbre. Déjà atteintes par les abus, l'Église et la légitimité de sa parole s'en trouveraient anéanties. Noël ne serait plus une « marque déposée ». La débauche de consumérisme avait déjà dénaturé le sens de la Nativité, sans que l'institution n'y réagit avec virulence. Maintenant, la promotion d'un Noël dit « inclusif, diversitaire et féministe » s'emploie carrément à détourner l'événement, lequel ne ressemblera bientôt plus à rien.

    L'enjeu n'est pas mince. Normalien, agrégé de philosophie, Frédéric Guillaud se pose une question simple dans un essai intitulé Et si c'était vrai ? (Marie de Nazareth, 2023). Il pense que Jésus peut réellement être né le 25 décembre.

    Le calcul est le suivant : « Selon saint Luc, au moment de l'Annonce faite à Marie, date de la conception miraculeuse de Jésus, Élisabeth était enceinte de Jean-Baptiste depuis six mois. En outre, l'évangéliste nous apprend que la conception de Jean-Baptiste remontait au moment où son père, Zacharie, prêtre de la classe d'Abia, était en service au Temple. Or, des archéologues ont trouvé dans les manuscrits de Qumrân le calendrier des tours de service des différentes classes de prêtres. Il s'avère que, pour la classe d'Abia, c'était le mois de septembre. Voilà qui nous donne l'enchaînement suivant : conception de Jean-Baptiste fin septembre ; conception de Jésus six mois plus tard, c'est-à-dire fin mars ; donc, naissance de Jésus neuf mois plus tard… fin décembre ! CQFD. On rappellera au passage que, dans l'Église d'Orient, la conception de Jean-Baptiste est, comme par hasard, fêtée le 25 septembre, ce qui concorde avec la découverte des archéologues. »

    Mais l'histoire ne s'arrête pas à ce chapelet de concordances. Ce que l'on ignore le plus souvent, c'est que les Romains ont cherché à paganiser une fête chrétienne. Frédéric Guillaud explique : « Quand on évoque la fête romaine du Soleil, on s'imagine en effet qu'il s'agissait d'une fête immémoriale, fixée au 25 décembre depuis longtemps. Mais pas du tout. C'est une fête postchrétienne (…) créée de toutes pièces par l'empereur Aurélien en 274 – sous le nom de "jour natal du Soleil invaincu : Sol invictus" ». Dans quel but ? Il s'agissait, poursuit-il, « d'unifier l'Empire sous un culte unique, issu du culte oriental de Mithra, à une époque où le christianisme menaçait déjà sérieusement le paganisme. » Car les Romains, jusque-là, ne fêtaient rien le 25 décembre : « Les Saturnales se terminaient le 20 décembre », précise Guillaud.

    À cette époque, les chrétiens n'avaient pas encore officiellement fixé la date de Noël mais des communautés la célébraient déjà le 25 décembre. « En 204, Hippolyte de Rome en parlait déjà comme d'une date bien établie, dans son Commentaire de Daniel », rappelle Guillaud.

    Ainsi, selon cette version, s'effondre l'idée reçue que Noël récupère une fête païenne. C'est plutôt l'inverseSol Invictus étant une réaction romaine à l'aube croissante de la Nativité.

    Louis Daufresne
  • Mais où sont les contes de Noëls d'antan ?

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    D'Anne Bernet sur le site de l'Homme Nouveau (archive 2021) :

    Noël : contes roses, contes noirs

    Le monde a-t-il donc tant changé en à peine un demi-siècle que certaines coutumes, certains usages, qui tissaient depuis si longtemps la trame des jours catholiques semblent aujourd’hui appartenir à des époques révolues sans retour ?

    Je me souviens qu’enfant, et cela ne remonte tout de même pas à Mathusalem, le 24 décembre, avant de partir en famille à la messe de Minuit, mon grand-père nous réunissait dans le salon et, tirant de la bibliothèque les Lettres de mon moulin, nous lisait Les trois messes basses. « Une dinde truffée, Garrigou ? » « Oui, Don Balaguer, une dinde truffée, grosse comme cela … » et la maudite petite clochette du clergeon endiablé de tinter et de tinter encore aux oreilles du pauvre prêtre malade de gourmandise jusqu’à voler au Seigneur les trois messes de la sainte nuit de la Nativité.

    Lit-on encore Alphonse Daudet ? Ou les Christmas Carols de Dickens ? Ou même cette délicieuse nouvelle de Jean de La Varende, Le Saint Esprit de Monsieur de Vaintimille, qui voyait un gentilhomme, saisi devant la pauvreté d’une crèche villageoise, y jeter, magnifique, afin d’honorer l’Enfant Dieu, son prestigieux grand cordon de l’Ordre royal … 

    Pour commencer, les messes de minuit, sauf exception, ne sont plus à minuit, ce qui leur enlève, reconnaissons-le, une bonne part de leur mystère et de leur charme, et si elles le sont encore, avant de s’y rendre, ce n’est plus autour d’un aïeul et d’un livre que l’on se réunit, mais d’un poste télévisé qui, indifférent à la grâce de la Bonne Nouvelle, distille en continu des programmes d’année en année plus désespérément vulgaires …

    Les Anglo-Saxons ont trouvé moyen de sauver le conte de Noël à leur manière, qui consiste souvent à ne pas perdre une bonne occasion de gagner de l’argent et, chaque année, en décembre, les auteurs de romans policiers sont mis à contribution afin de proposer aux lecteurs de magazines des nouvelles sur fond de crime se passant dans l’ambiance ultra codifiée des fêtes de fin d’année, accompagnées de préférence d’une fin heureuse et de quelques références morales, sinon religieuses, de bon aloi. Puis ces histoires sont, l’année suivante, reprises en volume, car il n’y a pas de petits profits.

    La regrettée Phyllis Dorothy James, dernière souveraine britannique du genre, n’avait pas échappé à cet usage. Voici donc réunis à titre posthume (P.D. James Les douze indices de Noël. Fayard ; 192 p) quatre textes publiés entre 1969 et 1996, offrant pour certains des aventures inédites du super-intendant Adam Dalgliesh, héros récurrent de la romancière.

    Bien qu’elle eût des principes, sans doute plus que la moyenne de ses confrères, Mrs James ne donnait pas dans les bons sentiments et ces histoires sont d’un parfait cynisme. 

    L’on y verra Dalgliesh, tout jeune flic encore, confronté par hasard, un jour de Noël, à un suicide qui se révèlera un crime, puis, pour obliger un proche, enquêtant avec soixante ans de retard sur la mort très suspecte d’un vieillard saisi par le démon de midi, avant de déboucher sur le plus inattendu des dénouements, car les meurtriers ne sont pas toujours ceux que l’on soupçonne … Encore ces deux textes, de bonne tenue, conservent-ils une certaine morale. Impossible d’en dire autant de cette veillée de Noël en 1941 dans un manoir anglais digne d’Agatha Christie qui verra la soirée finir par l’implacable exercice d’une cruelle justice familiale, et moins encore des destinées d’un assassin bien sous tous rapports revenu sans scrupules sur les lieux de son crime après avoir laissé pendre à sa place un innocent …

    Et l’esprit de Noël, cher à Dickens tant tout cela ? Eh bien, soyez tranquilles, il est absolument absent de ces histoires cruelles et réalistes … Comme la justice divine et les promesses faites aux hommes de bonne volonté.

    Dans ces conditions, si je puis me permettre un conseil, éteignez ce maudit téléviseur, coupez le sifflet à ces rires gras qui insultent au mystère de la Vierge qui mit au monde un Fils et ouvrez, pour votre plaisir et celui de vos proches, les délicieux Contes de Noël (Elor. 150 p.) signés de Mauricette Vial-Andru, Jean-Louis Picoche, Yolande Desseau et Maël de Brescia, pour le simple bonheur de retrouver un peu de votre âme d’enfant et de croire encore que tous les miracles sont possibles en cette nuit bénie.

    Comme dans tout conte de Noël qui se respecte, vous y rencontrerez de braves bergers de Bethléem surpris aux champs et désireux d’aller voir un petit enfant couché dans la paille, en emportant de beaux cadeaux, quitte à s’expliquer avec la femme forte des Écritures qui les attend à la maison et n’aime pas voir gaspiller l’argent du ménage. Vous connaîtrez la vraie et belle histoire du petit âne qui porta Notre-Dame en Égypte. Vous saurez comment la Nouvelle Ève rédima la première. Et pourquoi l’humble sauge guérit tous les maux ou presque. Vous découvrirez le petit peuple des Santounais et vous saurez pourquoi Dieu permit que l’on se souvint d’eux. 

    Puis vous croiserez une grand-mère provençale dont la foi sauva le mas menacé par les flammes, et le bon Père Raphaël qui, à force de se prendre pour un grand pécheur, avait perdu le don du bonheur et de l’amour. Et cette famille pieuse qui, pour faire moderne, renonça à « s’agenouiller devant des figurines en argile. », donc à installer la crèche.

    Enfin, comme il faut bien admettre que tout n’est pas rose dans notre douce époque, vous rencontrerez un petit enfant orphelin qui demanda à Jésus de le délivrer de ses malheurs, un vieux curé que ses paroissiens laissaient seul, même le 25 décembre, devant « un pain boulot et un pichet d’eau ». Vous ne serez donc pas étonnés, avec de pareils chrétiens, qu’un jour, Noël ait disparu de villes grises où toute croyance sera interdite.

    Mais qui a dit qu’il fallait désespérer ?

    Joyeux Noël !