De Fabrice Hadjadj sur le site du Figaro via le site "Les Provinciales" :
« Comment écraser la tête de l’ennemi sans qu’il nous dévore le cœur ? »
TRIBUNE – Face à l’horreur de l’attaque du Hamas, la sidération tend à nous faire perdre toute considération. Le philosophe chrétien d’origine juive livre une méditation profonde sur l’« heure décisive » qui attend Israël et l’Europe et sur le dilemme du judéo-chrétien qui ne peut accepter le pacifisme sans se résoudre pour autant au bellicisme.
Lauréat du prix Montherlant de l’Académie des beaux-arts et du prix du cardinal Lustiger de l’Académie française, Fabrice Hadjadj est l’auteur de nombreux essais et pièces de théâtre (…). Il dirige l’institut Philanthropos, à Fribourg, en Suisse.
Comment écraser la tête de l’ennemi sans qu’il nous dévore le cœur ? Car nous pourrions le vaincre en nous laissant gagner par son inhumanité, et ce serait là son plus grand triomphe – un triomphe intérieur. De là cet appel répété en pleine annonce de l’apocalypse : «Vous entendrez parler de guerres et de bruits de guerres : gardez-vous d’être troublés, car il faut que ces choses arrivent. Et ce ne sera pas encore la fin » (Mt 24:6 ; Mc 13:7 ; Lc 21:9).
« Pas encore la fin », voilà qui pourrait nous troubler davantage, mais qui en appelle à notre endurance. D’ailleurs, il s’agit d’apocalypse, c’est-à-dire, au cœur de la catastrophe, de la révélation de nos cœurs. Qui serons-nous dans l’épreuve ? Sous quel étendard, au-dessus de la mêlée et des deux camps terrestres, allons-nous vraiment militer ? Tout combat parmi les hommes se joue toujours sur deux plans, matériel – de la matérialité la plus brutale – et spirituel – de la spiritualité la plus virginale, parce qu’elle maintient son élévation, non pas à l’abri d’un « coin prière », mais au milieu du carnage.
Au demeurant, écraser la tête de l’ennemi, de manière inexorable, c’est là l’œuvre de la Vierge sainte, la fille de Sion, l’acte même de sa douceur aux pieds nus. Ainsi parle dès l’origine le Seigneur au serpent : « Je mettrai l’inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité : celle-ci t’écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon » (Gn 3:15). Oui, le talon est blessé (aussi mortellement que pour Achille), il y aura nécessairement du sang, mais le cœur doit rester pur.
Le samedi 7 octobre dernier n’était pas seulement le 50e anniversaire de la guerre du Kippour ou le chabbat de Simhat Torah (« la joie de la loi »). C’était aussi Notre-Dame-du-Rosaire, seule fête mariale qui commémore une victoire guerrière, celle de Lépante, contre la flotte islamique d’Ali Pacha. Le « déluge d’al-Aqsa » s’opère dans cet alignement des astres, laissant entendre un célèbre cri du djihad : « Après samedi, il y a dimanche », autrement dit : après les Juifs, les chrétiens. Mais, je le répète, dans ce déluge inévitable, comment bâtir une arche ?
Confusion entre le terroriste et le soldat
La sidération tend à nous faire perdre toute considération. C’est le but du terrorisme : non pas seulement tuer, mais tuer de telle sorte que les vivants soient atteints dans leur capacité de jugement, qu’ils ne puissent plus répondre mais seulement réagir, sur un mode pulsionnel, de manière à inverser la donne. Les proches des victimes, victimes eux-mêmes, entrent dans une fureur aveugle, et réagissent avec une violence qui permet à la violence antérieure de revendiquer une justification après coup. On s’était même déjà dit que, pour aller jusqu’à de telles atrocités – l’enlèvement d’enfants, l’attentat-suicide, par exemple –, il fallait que le terroriste soit acculé par des puissances impérialistes qui ne lui laissaient guère d’autre possibilité que la résolution du désespoir. Il devient le petit David philistin face au géant Goliath juif. Il va falloir l’excuser, et nous accuser nous-mêmes, pente d’autant plus facile que nous avons la fibre judéo-chrétienne. Mais, en excusant ainsi son inhumanité, nous accomplissons sa déshumanisation : nous ne lui reconnaissons aucune liberté dans le bien, aucun sens de l’honneur, aucune possibilité de dépasser la mécanique vengeresse. Au contraire, le punir comme il convient, c’est le reconnaître dans sa responsabilité d’homme.







